A MESSIEURS
POLICHINELLE, GUIGNOL, KARRAGUEUZ & C
Messieurs etSeeOneijus,
Permettez à un indigne continuateur de votre merveilleux répertoire satirique de vous dédier ce recueil très-primesautier et par conséquent trèsincomplet. Si j'avais pris le temps nécessaire pour modeler mes caractères, et perfectionner mes petites intrigues, aurais-je pu, par cette époque de mécanique, de vapeur, de photographie, de démo-
lissements et de reconstructions morales et physiqueSj qui court, aurais-je pu, dis-je, esquisser le moindre profil en y mettant la ressemblance et tracer la plus vulgaire physionomie en y mettant la vérité? Le siècle se hâte et se modifie à chaque heure. Il est impatient et inquiet, comme un voleur qui redoute les gendarmes. Cela vient peut-être de ce qu'il a mérité la prison^ mais tous les siècles passés connus en sont là.
Vous avez, Messieurs et Seigneurs, généralisé vos satires. Moi, au contraire, j'ai individualisé les miennes ; je vais vous dire pourquoi. — Autrefois il n'y avait pas de vie privée, par conséquent aucun mur ne se dressait pour la garantir. On vivait chez soij comme au dehors, avec la même physionomie et la même dignité. Aujourd'hui Ton a deux faces. Il y a la figure de la vie privée, et la figure de la vie publique. Comme cette dernière est parfois assez laide^ on veut sayoir si Ton ne découvrirait pas de beautés dans l'autre. Quand un orateur prêche la sobriété^ on est curieux de savoir s'il ne fait pas chez lui ripaille. Cette curiosité fait souvent dépasser le but; si bien que quand un homme, voire m^ême un académicien, a mangé du boudin le vendredi saint, il se trouve toujours un curieux qui a escaladé le mur de sa vie privée afin de pouvoir raconter aux contemporains cette gobichonnade sacrilège. — Évidemment cela ne serait pas arrive de votre temps, parce que, de votre temps, un
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homme^ voire même un académicien, n'aurait pas fait gras, même un vendredi ordinaire. — Vous comprenez donc bien, Messieurs et Seigneurs, qu'il serait dangereux à moi de généraliser et de dire^ par exemple^ que les académiciens mangent du boudin le vendredi, que c'est le privilège des immortels, etc., etc., quand ce n'esi qu'une exception — du moins jusqu'à ce jour.
En individualisant la satire, je suis donc obligé de la rendre plus douce. OCi est'le mal.'^ Je crois, au contraire, qu'elle a bien plus de portée, parce que la façon dont elle est présentée permet de la mieux goûter, quoique le goût de la satire ait toujours un fond d'amertume.
De là. Messieurs et Seigneurs, il résulte que j'ai dû mettre de côté le bâton, qui est le principal argu-> ment de vos héros.
Je sais bien que, dans la vie, le bâton joue un grand rôle.
L'enfant pousse son cerceau avec un bâton; il y a la canne du jeune homme et celle du vieillard ] il y a le bâton de chef d'orchestre et celui de mare* chai; il y a le bâton de l'escamoteur et celui du bâtonniste. Tout cela est très-réel! -^ Mais, seigneur Polichinelle, quand vous battez votre femme, croyezvous qu'elle vous en fera moins porter ce que
vous savez bien? Et, quand vous battez le commissaire, n'en allez-vous pas moins en prison?... Et quand vous battez les autres, n'en êtes-vous pas
moins battu par eux? On est plus humain aujourd'hui, et c'est en riant et non en battant que la satire châtie les mœurs.
A cela vous me répondrez qu'un coup de bâton fait toujours rire. Oui, et même ilfoit rire tout le monde, excepté celui qui l'a reçu. Dans mon système, tout Je monde rit aussij et c'est celui qui a reçu la volée qui rit plus fort que les autres.
Il peut vous sembler dur^ à vous personnellement, seigneur Polichinelle, d'entendre des observations, vous qui n'en admettez aucune, et qui avez eu l'insigne honneur d'avoir été biographie par Charles Nodier. Mon Dieu, l'auteur des Contes de la Veillée \ous a pris au sérieux avant de s'endormir, et il a écrit le rêve qu'il allait faire avant de le songer.
Remarquez bien, seigneur Polichinelle, — je prends mes précautions, car j'ai peur du bâton, — remarquez bien que nous ne nous embarquons pas du même côté^ — ce qui ne prouve pas que nous ne puissions nous rencontrer. — Vous êtes en dehors de la vie privée, moi, au contraire, je suis en dehors de la vie publique. Il vous faut le forum, et à moi le salon. Nous nous rencontrerons un jour peut-être ..dans l'antichambre, lorsque vous sortirez et que moi, j'entrerai.
Je ne suis pas jaloux de votre célébrité; votre célébrité tient à votre secret. Or le secret de Polichinelle est connu de tout le monde, et Charles Nodier s^est même donné la peine de l'expliquer.
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« Le secret de Polichinelle j dit-il, qu'on cherche depuis si longtemps, consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère, comme celui d*Isis; à se couvrir d'un voile qui ne s"* ouvre que devant ses prêtres ^ et il y a plus de rapports qu*on ne pense entre les compères d'Isis et le grand^prêtre de Polichinelle, n
Pardônnez-lui de s'être moqué de vous, il ne le fera plus.
J'ai encore autre chose à vous dire, Messieurs et Seigneurs, et je vous supplie de prendre en bonne part mes humbles remarques.
Vous êtes grossiers et vulgaires; vous vous adressez le plus souvent à Tenfance, qui a les oreilles chastes et les idées naïves, et la morale vient bien tard et bien peu faire oublier vos extravagances d'un goût douteux. Votre langue est peu châtiée, souvent même vous employez un patois horrible dont Pétrangeté sert de voile à des images d'une décence contestée. Ici je m'adresse surtout au Seigneur Guignol qui a pour clients habituels une classe plus populaire. Mais ne peut-on faire rire sans baragouiner? Et est-ce bien spirituel d'écorcher un mot, croyant ainsi lui donner rje la valeur?
Je crois, au contraire, que le vrai comique est dans l'action, et lion dans le mot; que la vraie morale est dans les faits et non dans les phrases. Le rire que vous provoquez n'est pas toujours la
gaieté, non plus le comique, — Le . grotesque provoque, lui aussi, le rire.
Pour terminer, Messieurs et Seigneurs, je vous ofFre humblement la dédicace de ce recueil, tel qu'il est; j'y ai joint quelques images pour aider le travail de votre imagination, et quelques pièces détachées : A propos, Souvenirs de voyages. Prologues, Epilogues, etc., improvisations qui vous initieront à mon genre d'esprit et à la manière de le présenter au public. Veuillez en faire part aux Fantoccini de Milan^ aux Burattini de Naples, aux TiTÉRÈs de Séville, aux Puppenspieler d'Allemagne, aux Castolets de Provence et à lord. Punch de Londres.
Et veuillez agréer, au nom des Pupazzi de Paris, l'assurance de la haute estime et de la haute considération de votre très-humble serviteur et descendant ,