NOTICE
Quand j*ai publié en 1866 un volume intitulé / Vupa\\i (volume introuvable aujourd'hui), j*ai adressé à mon lecteur une espèce d'autobiographie qui l'initiait à mes luttes, à mes découragements et à mes espérances. Je croyais, et crois encore, que le lecteur me saurait gré de renverser ainsi pour lui seul le mur de ma vie privée.
Mais il y a un certain danger à parler de soi, et M. Louis Brès, un courriériste distingué du Semaphore de Marseille veut bien m'aider à l'éviter. Le lecteur et moi y gagnerons.
Je cède la parole à mon critique.
« La troupe des Pupa\\i forme un personnel dramatique comme on n'en vit sur les planches d'aucun théâtre. Plus illustres que les sociétaires de la Comédie-Française, mieux d*accord que les
chanteurs de l'Opéra, moins exigeants que les té* nors de Russie et les fauvettes d'Amérique, plus amusants que les farceurs des Bouffes et du Palais- Royal, plus souples qu'Auriol, plus mignons que les acteurs de la troupe enfantine de feu le théâtre Comte, ces fantoches de bois et de chiffons ne représentent-ils pas l'idéal d'une troupe dramatique I Impressario, auteur^ acteur, soufBeur^ machiniste, décorateur et sculpteur^ Lemercier de Neuville est Pâme de ce microcosme merveilleux. En un clin d'oeil ij^ installé son petit édifice à l'angle du salon, il a allumé la rampe, il a donné le signal de l'ouverture; il a levé la toile. A lui seul, il a fait manœuvrer ses petits bofishommes, il leur a prêté les organes les plus étranges et les plus variés, il leur a tait traverser l'action la plus amusante, il leur a gagné des couronnes. Le spectacle fini, et pendant que Técho des applaudissements retentit encore, les fantoches sont déjà couchés dans leur boîte de sapin^ enveloppés d'un vieux journal, Victorien Sardou à côté de Paul Féval, M. Thiers auprès de Timothée Trimm, Jules Favre et madame Benoîton, le prévenu sur le gendarme et le gendarme sur le président. Le théâtre se replie. Un commissionnaire emporte le tout ; et voilà notrç imprcssario libre de tout souci ! Le lendemain, il transportera son temple grec et sa troupe aristophanesque dans un autre salon, et si le désir lui vient de voir du pays, il ira, sans plus de souci,
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prendre son ticket à la gare de Lyon, traînant après lui^ en guise de bagages, son immeuble et ses locataires. L'heureux homme! Pour moi, je suis ravi surtout de voir en lui un journaliste en rupture de ban ; je ne me lasse pas d'admirer ce poëte en train de se faire des rentes.
« Lemercier de Neuville appartient à cette vaillante petite presse parisienne qui, pendant dix ans^ nous a dédommagés par ses saillies, ses enfantillages terribles et son humeur primesautlère du mutisme de la presse politique. Ni reporter^ ni chroniqueur, Lemercier a eu le bon goûtde demeurer un. fantaisiste. Esprit aimable, délié, mobile, parfois ému, souvent ironique, toujours fin et brillant, maniant la prose en poëte et le vers en artiste, il fit les délices des lecteurs délicats. Ceci n'empêchait point notre humouriste de ne voir dans la presse qu'une marâtre. Les journaux que je fonde, nous disait-il l'autre soir, ne durent pas plus de trois mois. • •
<t La nature de son esprit le portait d'ailleurs vers le théâtre. La comédie d'actualités et de portraits sollicitait sa verve. Les lecteurs du Figaro — je parle de la belle époque — n'ont pas oublié certaine revue intitulée : les Tourniquets, qui occupa tout un volumineux numéro des derniers • jours de 1861. On reconnaît là déjà l'Aristophane des Pupa\\i.
a Les directeurs de théâtre ne venaient pas pour
cela solliciter le librettiste in partibus, Lemercier, voyant que la montagne ne venait pas à lui, fit mieux que Mahomet^ qui alla vers la montagne; il se fit une petite montagne de poche pour son usage particulier.
oc Architecte, mécanicien, sculpteur, décorateur et costumier, il fabriqua, à la façon du Guignol lyonnais, un petit théâtre de l'aspect le plus coquet: il le meubla de trucs et le peupla d'un monde de fantoches adorablement grimaçants qui avaient le mérite d'être, à la charge près, le portrait fidèle des célébrités du jour. L'impressario se commanda à lui-même un petit répertoire de premier choix, sans marchander sur les prix, et du même coup s'adjugea à lui seul tous les rôles grands ou petits, avec le privilège de mettre sans partage son nom en vedette sur l'affiche.
a Les premières représentations eurent lieu, je crois, dans l'atelier de notre ami Carjat, un délicieux petit cénacle, où Pon entre sans façon et d'oîi l'on sort parfois célèbre. Ainsi en advint-il des Pupa:{\i. Les salons de Paris se disputèrent le nouveau théâtre.
« Du faubourg Saint-Germain, les marionnettes à la mode sont venues à Lyon, à Marseille, Monaco, Nice, Bade, Ems, etc., absolument comme Tamberlick et la Patti. Il n'y a plus d'enfants !
<c L'impressario est un jeune homme à la moustache fine, à l'œil scrutateur, au nez curieux. A
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l'entendre causer, on ne se douterait pas de cette volubilité de paroles et de cette souplesse d'orgatie dont il donne tant de preuves dans le cours de son spectacle. »
D'un autre côté, le Grain de Sel y un petit journal du Havre, né d'hier, mort aujourd'hui —
Quand ils ont trop d'esprit les enfants vivent peu,
écrivait sur mçi les lignes suivantes qui complètent l'article précédent :
c Un jour que son fils était malade, Lemercier de Neuville eut l'idée de découper quelques charges de Carjat; de coller ces binettes historiques sur des débris de boîtes à cigares, et de présenter ces pantins à l'enfant, en leur prêtant de fort jolis discours. Le petit se mit à rire, et le père, joyeux, fut aussi fier de son succès que s'il avait eu cinq actes applaudis à la Comédie-Française.
« Gomme les femmes, les enfants se lassent vite, même des bonnes choses. Lemercier de Neuville com • prit bientôt qu'il lui fallait perfectionner son invention sous peine de voir s'amoindrir son succès.
a Son cœur stimula son esprit; il machina ses bonshommes. Les bras, les jambes se mirent à remuer, allant de ci de là, ponctuant les délicieux dialogues que le sculpteur-poëte avait eu l'ingénieuse idée de mettre en vers. L'enfant l'en récompensa par ses sourires. ...
« Quinze jours après, Lemercier de Neuville
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fut invité à dîner chez Carjat, en compagnie de nombreuses illustrations littéraires et artistiques^ Il mit ses bonshommes dans sa poche et donna au dessert une première qui fut un grand succès. Tous les journaux en parlèrent.
t Huit jours plus tard, Lemercier était prié dans les salons de la princesse *** et applaudi par le public lé plus distingué de Paris. Il n*avait alors que douze marionnettes ; au bout d'un mois il en eut cent. Son œuvre était iiée, il fallut la baptiser : il appela ses bonshommes / Ptfpaijijî, — nom fantaisiste, aujourd'hui partout connu. »
Vous comprenez pourquoi maintenant j'ai cédé la plume à mes critiques; — il y a des choses qu'on nedit jamais bien soi-même. ,
Coriime une préface en tête -d'un livre, mes petites soirées sont précédées d'un prologue en vers, la plupart du temps improvisé. Ce prologue est souvent une demande d'indulgence et souvent aussi un remerciement. — Quelque incorrectes qu'elles soient, cesbluettes ont un certain prix à mes yeux, parce qu'elles sont des souvenirs, et si le lecteur veut bien m-aider un peu, il me pardonnera de reproduire ici ces improvisations cosmopolites.