MADAME BENOITON, M, PRUDHOMME
: (ils apportent le plateau de thé.)
Ah ? mille grâces!... Je croyais que je n'en viendrais pas à bout... Un peu de thé.
M. PRUDHOMME
Pour vous faire plaisir!
(Elle sert le thé. Ils boivent.)
Madame benoiton
Je suis si peu chez moi, que j'ai rarement l'occasion de causer avec un homme de cœur et d'esprit
comme vous, monsieur Prudhomme. Je ne sais si vos moments. sont comptés^ mais^ ma foi^ tant pis pour vous... Puisque je vous tiens, votre visite est une bonne fortune pour moi.
M. PRUDHOMME
Trop aimable, en vérité, belle dame!
MADAME BENOITON
Voyez-vous, cher Monsieur, je suis une petite folle, telle que vous me voyez : je parcours les journaux, les livres ; j'ai lu les Odeurs de PariSy M. de Camors; je vais aux théâtres^ aux bals^ aux courses. Mais de tout cela je n'ai qu'une vague idée^ parce que ma toilette m'oblige à la soigner sans cesse.et me cause de perpétuelles distractions. Ainsi je ne serais pas fâchée d*avoir une idée toute faite sur les choses et les gens du jour... Que pensez-vous de SARDOu? Dites votre opinion^ sans craindre de me blesser? Moi, je l'adore!
A VOUS dire le vrai, Madame^ et puisque Vôus demandez mon sentiment^ je le considère comme un enlumineur de beaucoup de talent.
MADAME BENOITON
Un enlumineur! Charmant!
M. PRUDHOMME
Il prend à droite, à gauche, une foule d'images, les unes bien faites^ les autres simplement eâquis-
Les fourberies de M, Prudhomme 48
séesj et il met de la couleur dessus : parfois il les recopie en changeant les costumes; d'autres fois^ il change l'époque, le plus souvent, il meuble les salons dénudés. — C'est un tapissier! — Un tapissier de lettres, il est vrai! -r- Mais Poquelin, qui était, lui aussi, tapissier, n'avait pas besoin d'accessoires pour faire agir ses personnages, tandis que Sardou ne les fait marcher qu'à l'aide de clefs, de portes, de balcons, de mouchoirs, de lettres, de bijoux, en un mot, de tout un bric-à-brac très-ingénieux, mais puérile l'œuvre de sardou, c'est de la mise en scène, mise en prose.
MADAME BENOITON
Oh ! que vous êtes méchanti Mais je vous aime ainsi ! Et Dumas fils, qu'en pensez-vous ? Moi je l'exècre,
M. PRUDHOMME
Celui-là, c'est autre chose ! Si j'étais femme, je le ferais guillotiner.
Que vous êtes cruel! et pourquoi cela ?
M. PRUDHOMME
Comment, Madame, vous ne détestez pas cet homme qui entre au fond de la conscience de toutes les femmes, et qui leur dit : Voilà ce que vous pensez, voilà ce que vous allez faire ? qui, dans le bal masqué de la vie, devine la figure sous
le loup, et vous dit brutalement : Laitière, tu es duchesse; je te connais, beau masque!
MADAME BENOITON
Mais il se trompe parfois.
M. PRUDHOMME, mystérieusement.
11 n'y a que les femmes qui le disent, Madame.
MADAME BENOITON
Ah ! que vous êtes méchant I Mais je vous aime ain?i... Et Octave Feuillet, qu'en pensez vous?
M. PRUDHOMME
Un peu de thé, belle dame, s'il vous plaît.
MADAME BENOITON, lui servant (lu thé.
Avec du rhum ?
M. PRUDHOMME
Merci. Octave Feuillet, c'est du thé sans rhum.
Oh! charmant, délicieux!... Mais puisque je suis en train de m'instruire, je ne veux pas rester en si beau chemin. Que pensez-vous de M. Emile
DE GiRARDIN?
m. PRUDHOMME
Lui! madame, c'est un canon à aiguille chargé à^ poudre. Il fait beaucoup de bruit en peu de temps, mais il ne tue personne.
Les fourberies de. M, Prudhomme 45
MADAME BENOITON
Ah! que vous êtes méchant! Mais je vous aime ainsi. Et Timothée Trimm... qu'en pensez-vous?
M. prudhomme
C'est un gros écureuil qui tourne trois cent soixante cinq fois par an dans la cage du Petit Journal ^ sans pouvoir en sortir.
madame BENOITON
Gageons que vous n'aimez-pas Ponson du Terrail?
m. prudhomme
Pardon! . Comme j'aime Robert Houdin...il escamote. Je vois parfois la ficelle, mais je suis trop poli pour la montrer aux autres.
MADAME BENOITON
Vous me ravissez! Une dernière question... la plus délicate... (Pudiquement.) oh I mais je n'ose pas!
M. PRUDHOMME, à part.
Diable! qu'est-ce que cela peut bien être? (Haut.) Je vous en prie, Madame!
MADAME BENOITON
Eh bien! ...oh I mais non, je n'ose pas !
M. PRUDHOMME
De grâce [...Personne ne peut vous entendre.
MADAME BENOITON
Eh bienl.. avez- vous entendu... Thérésa? [Elle se
tourne vivement en cachant sa tête dans ses mains ; M. Prud* homme eu fait autant; silence de quelques instants.)
M. PRUDHOMME
Madame^ cette question en vaut une autre^ et d'avance, je demande votre pardon.
MADAME BENOITON
Ohl dites! dites!
M.PRUDHOMME
Avez-vous, Madame, jamais bu de l'absinthe?
MADAME BENOITON, se levant indignée.
Monsieur Prudhomme !
M. PRUDHOMME
Eh bien ! Thérésa c'est l'absinthe du chant !
MADAME BENOITON
Ah! charmant, délicieux! Je suis enchantée, monsieur Prudhomme, de vous connaître !
M. PRUDHOMME
Et moi, Madame, pareillement!
MADAME BENOITON
Mais, pardon ! maintenant une autre question : au point de vue des connaissances littéraires et artistiques, je vous trouve parfait! Ohl mais là
Les fourberies de M. Prudhomme 47
parfaiti parfait I parfait! Mais le Monde? Pratiquez-vous le Monde? Oh! moi d'abord il faut que Ton pratique le Monde I le Monde pour moi c'est tout! Ainsi le Monde dit qu'en ce moment nous dansons sur un volcan ! — Sauriez-vous danser sur un volcan ?
M. PRUDHOMME
Mon Dieu, Madame^ je n'ai jamais eu l'occasion de danser sur un volcan, mais dans un salon, j'ose me flatter de savoir m'en tirer à mon honneur !
MADAME BENOITON
Je ne suis pas curieuse^ mais j'aimerais bien à m'en assurer.
Rien n'est plus facile, Madame, et si un temps de polka.
MADAME BENOITON, saluant.
Avec plaisir!... (ils polkent.) Se rasseyant... — Vous
êtes léger !
M. PRUDHOMME
Des pieds, oui. Madame^ mais pas du cœur!
MADAME BENOITON
Très-aimable! — Est- ce que vous connaissez la Varsoviana?
Je crois bienl j'aime tant la Pologne.
(ils dansent la Varsoviana.)
MADAMF BtNOITOV
Oh' mais vous êtes précieux' Vous savez tout danser' Vous me rappelez Brididil... mais vous ne feriez pas le cavalier seul comme lui.
H. PRUDHOMUE, avec malice.
Vous croyez, Madame! Voulez-vous essayer?
Let fourberies de M. Prudhomme
MADAME BENOITON
Pourquoi pas?
(Ils dansent une flpiire du quadrille A'Or^e t
MADAME BENOITON
Ah! mais c'est une seconde jeunesse, monsieur Prudhomme, vous êtes irrésistible!
M. PRUDHOMME, à part.
J'ai su plaire à la mère, mon tils saura plaire à la fille. (Haut.) Madame, tel père, tel fils 1 C'est vous faire son portrait que me présenter moi-même!.., — Isidore a vingt-quatre ans; il est blond et doux, il a quelque teinture des bellc!:-lcltres, il a ifiéme
ho Paris pantin
fait pour mademoiselle votre fille cadette quelques stances sur un air que je lui ai indiqué.
MADAME BENOITON
Ah! vraiment; ne pourrait-on connaître?...
• M. PRUDHOMME
Madame;, les paroles sont l'expression de ses désirs les plus ardents; la musique est de mon jeune âge. Connaissez- vous Bouton de Rose?
MADAME BENOITON
Bouton de Rose? — D'Offenbach?
Non! Il se Test peut-être approprié depuis, mais ce n'est pas de lui... (Chantant.) ta ti ta dère...
MADAME BENOITON
Ah ! je connais!... j'ai été bercée avec cela.
M. PRUDHOMME
Les roses sont amies des grâces.
MADAME BENOITON
Vous êtes galant ! — Eh bien , chantez-moi ces couplets, je vais vous accompagner au piano. — Quel est le titre de la chanson?
M. PRUDHOMME
Un titre étrange, Madame; — mais, j'ignore pourquoi Isidore n'a pas voulu en prendre d'autre.
Les fourberies de M, Prudhomme
MADAME BENOITON
tJe me le demande .' n — Déclaration en trois couplets,
MADAME BENOITON
Ob! ravissant) ravissant! C'est de la dernière actualité. — Y êtes- vous ?
Excusez mon organe, je commence, (il chante, madame Bennilon l'fircnnipagnp nu piano.^
Air : Bouton de rose.
Je me rdemande !
Oserai-je me déclarer !
Vraiment! mon audace est bien grande!
Si Ton allait me refuser ?
Je me Tdemande !
Je me Tdemande!
Si jamais j'ai vu plus d'attraits ; Ses yeux sont fendus en amande, Pour un rien je les mangerais...
Je me l'demande !
Je me Tdemande !
Pourrais-je sans elle exister !
Je n'ai que mon cœur pour offrande...
Mais voudra-t-elle l'accepter...
Je me l'demande!
MADAME BENOITON
Oh! charmant! ravissant! Évidemment, celui qui a fait ces vers fera le bonheur de ma fille.
M. PRUDHOMME
Oui^ belle dame! Et maintenant que j'ai Passu- ; rance que nos vœux ne seront point repoussés, per- ' mettez-moi, en prenant congé de vous, de vous remercier de votre toute gracieuse réception.
Les fourberies de M, Prudhomme 53
MADAME BENOITON
Pardon ! cher monsieur; c'est moi qui me félicite d'avoir fait votre connaissance et d'avoir joui de votre charmant esprit.
M. PRUDHOMME, à part.
Je n'ai pas dit un mot de ce que je pensais; mais pour mon filsî... Madame! j'ai bien l'honneur! (il
salue. Fausse sortie.)
MADAME BENOITON, saluant.
Monsieur...
M. PRUDHOMME, revenant.
Ah! j'oubliais... J'ai l'agrément de madame Benoiton... Mais le Monde.'* que dira le Monde? — si je ne le consulte pas.