‹ Paris PantinChapitre 36 sur 122 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

MADAME BENOITON, M. PRUDHOMME entrant.

MADAME BENOITON

Vous voilà, docteur... Et votre malade?

M. PRUDHOMME

Sorti !

MADAME BENOITON

Vous l'avez guéri ?

M. PRUDHOMME

Non! C'est un boursier; il n'est malade qu'à partir de trois heures.

MADAME BENOITON

Dites -moi donc? Qu'est-ce qu'il a ce monsieur?. . .

M. PRUDHOMME

Il a qu'il ne digère pas, quMl n*a pas d'appétit et qu'il dort mal.

MADAME BENOITON

Et... qu'est-ce que vous lui ordonnez?

M. PRUDHOMME

Je lui ordonne de digérer, d'avoir de Tappétitct de dormir.

MADAME BENOITON

Tiens, tiens, tiensl... Mais c'est très-simple ! Et suit- il vos ordonnances?

M. PRUDHOMME

Est-ce qu'un malade suit jamais les ordonnances d^ son médecin?

MADAME BENOITON

Eh bien, je ne suis pas comme les autres malades, moi, et j'ai l'intention de suivre vos ordonnances à la lettre.

M. PRUDHOMME

Quoi! vous voulez...

MADAME BENOITOK

Je veux chasser cet ennui terrible qui me dévore! — Allez! j'ai le cœur bien vide, docteur, et qui voudrait l'occuper n'y dérangerait personnel

Madame Benoiton est indisposée 87

M. PRUDHOMME, à part.

Ah! bah! mais pourquoi me dit-elle cela... est-ce que ?,.. Au fait! je suis bien conservé !

MADAME BENOITON

Parlons d*autre chose, docteur, n'est-ce pas? Avez-vous lu le Moniteur?

M. PRUDHOMME

Certes! Les débats de la Chambre m'intéressent toujours.

MADAME BENOITON

Et qui vous parlé de la Chambre? — Avez-vous lu le feuilleton de Gautier? C'est d'une couleur et d'un pittoresque! Par exemple, pour bien le goûter, il faut savoir l'arabe, le grec, l'hébreu el le chinois,

K. PRUDHOMME

. Je préfère Janin, avec lui il suffit de connaître le latin.

MADAME BENOITON

Encore cela n*est-il pas nécessaire, — on passe les citations, cela fait qu'il y a moins de longueurs. — Vous n'avez jamais écrit, vous, docteur?

M. PRUDHOMME

Hélas! si, Madame; tout le monde a son péché de jeunesse.

MADAME BENOITON

Et moi qui croyais que vous n'aviez jamais péché f

M. PRUDHOMME

Si, j'ai publié un volume de vers; c'était en i833 ou 34^ je ne sais plus au juste.

MADAME BENOITON

Oh! et moi qui adore les poètes! Et qui vous inspirait? Voyons, contez-moi cela. Etait-ce une bien grande dame ?

M. PRUDHOMME

Non, mais c'était une femme que j'ai bien aimée.

— Comme je n'aimerai plus!

MADAME BENOITON

Qu'en savez-vous?

M. PRUDHOMME, à part.

Décidément, madame Benoiton me fait la cou^;

— elle n'est pas mal; et si j'osais...

MADAME BENOITON

Et vous lui faisiez des vers à cette dame?... Je n'ai janiais eu cette chance-là.

Quoi! vous aimez à ce point la poésie!

MADAME BENOITON

J'aime tout ce qui n'est pas banal, docteur, et je

Madame Benoiton est indisposée 89

serais beaucoup plus sensible â un compliment en vers qu'à une déclaration en prose.

M. PRUDHOMME

Eh bien, Madame, voulez-vous permettre à ma Muse de vous offrir un madrigal?

MADAME BENOITON

Comment! là^ tout de suite^ sans dictionnaire?

M. PRUDHOMME

Pour ces choses-là^ Madame, je n^ai besoin que du dictionnaire du sentiment et de la grammaire du cœur.

MADAME BENOITON

Eh bien ! donc , je vous laisse^ car il ne faut pas troubler l'inspiration des poètes. (Elle sort )

Page 1