SCÈNE V
M. PRVDHOmiE, écrivant, MADAMR BKNOITON,
entrant.
MADAME BENOITON , à part.
Il écrit! — ce doit être curieux ! (Haut). — EhbienI docteur?
M. PRUDHOMME
Eh bien, madame, vpici :
(il lit avec emphase.)
Oh! c'est bien mal^ chère madame^ De venir ainsi brusquement Jeter le trouble dans mon âme, Si calme jusqu'à ce moment.
Vos regards brûlants, je vous jure, M'ont fait au cœur une blessure Que vous seule pouvez guérir ; Serez-vous assez charitable Pour que votre bouche adorable Dise s'il doit vivre ou mourir...
Madame Benoiton est indisposée 91
Car c*est bien mal, chère madame, De venir ainsi brusquement Jeter le trouble dans mon âme.
Si calme jusqu'à ce moment.
(il ferme l'album.) MADAME BENOITON
Mais c'est toute une déclaration cela!
M. PRUDHOMME, embarrassé
Madame..,
MADAME BENOITON
Et voyez ce quje c'est que la poésie, qui nous charmej qui nous ravit, qui nous éblouit, nous autres pauvres femmes; les poètes écrivent ces choseslà froidement, sur un boutile table, à la première réquisition, sans en penser un mot.
M. PRUDHOMME
Oh! vous ne le croyez pas.
MADAME BENOITON
Si bien^ je le crois; sans cela... je ne saurais que penser...
M. PRUDHOMME, à part.
Diable j mais... le madrigal a porté... elle est charmante, madame Benoiton.
MADAME BENOITON , à part.
Le feu est allumé!... tout à l'heure nous y met-
trons iin fagot. (Haut.) Parlons d'autre chose, voulez-vous^ docteur?
M. PRUDHOliME
Et pourquoi/ madame... vous aurais-je déplu ?
MADAME BENOITON
Non! mais est-ce le temps^ sont-ce mes nerfs, je ne sais; je suis dans un état nerveux qui me rend très-capricieuse... Ainsi^ tout à l'heure, je vous demandais des vers, et maintenant je suis fâchée d'avoir été si indiscrète...
M. PRUDHOMME
Indiscrète! mais il n'y avait aucune indiscrétion, Madame.
MADAHE BENOITON
N'est ce pas? Oh! vous connaissez les femmes^ vous. Ah! qu'elles sont malheureuses; leur tête, leur imagination travaille toujours. Un rien les frappe^ un rien les émeut! La réalité ne les satisfait jamais, il leur faut toujours un idéal...
M. PRUDHOMME, à part.
Un idéal! Peste! (Haut.) Un idéal, oui, Madame.
Vous avez l'air de railler^ docteur; mais je vous étonnerais bien si je vous disais que j'ai un idéal, moi aussi... car enfin ne suis-je pas femme?
Madame Benoiton est indisposée 93
M. PRUDHOMME
Si parfaitement, belle madame, (a part.) Mais c'est une révélation I Soyons hardi comme un page. (Haut, avec insinuation.) Un idéal ! Mais je le connais peutêtre ?
MADAME BENOITON
(A part.) 11 mord! (Haut.) Eh bien, si vous le connaissez, dites-lui...
Air de La Grande Duchesse, d'OiTenbach.
Dites-lui qu'on l'a remarqué,
M. PRUDHOMME, à part.
C'est risqué.
MADAME BENOITON
Dites* lui qu'on le trouve aimable ; Dites-lui que s'il le voulait...
M. PRUDHOMME
S'il voulait?
MADAME BENOITON
De tout l'on serait bien capable!
(L'orchestre continue l'air.)
M. PRUDHOMME, à part.
Sapristi ! mais, madame Benoiton se compromet furieusement; c'est un tison> que cette femme-là.
MADAME BENOITON
Eh bien^ docteur, cela vons fait rêver, n'est-ce pas?
M. PRUDHOMME
Mais, Madame, j'attendais la suite. Est-ce tout ce que vous avez à lui dire ?
MADAME BENOITON
(A part.) Ah I il en veut encore ! (Haut.) Non !
Dites-lui...
(Elle lui parle bas à l'oreillo, l'orchestre continue le chant.)
M. PRUDHOMME, bondissant.
Sapristi!
MADAME BENOITON, même jeU.
Dites-lui...
M. PRUDHOMME, même jeu Sapristi !
MADAME BENOITON, même jeu.
Dites*lui..*
M* PRtJDHOMME
Sapristi !
Mais, Madame^ vous êtes un diable!
Madame Benoiton est indisposée gS
MADAME BENOITON
Oh I excusez-moi, docteur^ je suis si énervée... Oh ! mes nerfs I... — Croyez-vous au magnétisme ?
M. PRUDHOMME, à part.
Oh ! une idée ! — (Haut.) Oui, certes ! Parfois, au point de vue médical, il produit les cures les plus merveilleuses... Dans la disposition nerveuse dans laquelle vous vous trouvez^ vous seriez un excellent sujet.
MADAME BENOITON
En vérité I... vous savez magnétiser.^
M. PRUDHOMMË
Certainement. Madame.
MADAME BENOITON
Et... est'ce que cela fait mal ?
M. PRUDHOMMË
Nullement !
Madame benoiton
Et.i. on parle^ n'est-ce pas ?..» On dit des choses qu'on ne voudrait pas dire étant éveillée... On voit à travers les murailles..; On lit dans le cœur?...
M. PRtJDHOMMÈ
Un magnétiseur honnête ne faitpasde demandes indiscrètes. Madame. — Voulez-vous que je Vous magnétise.'^
\i6 Paris pantin
MADAME BENOITON
Croyez-vous que cela me guérira ?
M. PRUDHOMME
Je l'espère!... Allons, ayez confiance.
MADAME BENOITON
Eh bien! soit! Ce ne sera pas long?
M. PRUDHOMME
Une minute! — Donnez-moi vos mains et regardez-moi...
MADAME BENOITON
Vous allez me faire rire... Vous voyez, je suis
docile... (m. Prudhomme fait des passes.] Que faites^
vous?... C'est étrange !... Oh! mais je sens un engourdissement général... ma vue se trouble... je vais me trouver mal... Non... non... je ne veux
plus... assez... ohl... (Elle s'endort.)
M. PRUDHOMME
Elle dort ! — Sapristi^ m§is, c'est un excellent sujet!... — Maintenant, ne perdons pas de temps... Dormez-vous?
MADAME BENOITON
Oui^ je suis bien...
Parfait ! . . . Voulez-vous répondre à mçs questions ?
Madame Benoiton est indisposée 97
MADAME BENOITON
Interrogez, je répondrai.
M. PRUDHOMME
Qui souffre le plus chez vous, le corps ou le cœur?
MADAME BENOITON
Le cœur !
M. PRUDHOMME
Je m'en doutais!... Et dites-moi, votre cœur^ qu'éprouve-t-il } Que lui manque-t-il ?
MADAME BENOITON
Une affection !
M. PRUDHOMME
Sait-il ce qu'il veut ?... A-t-il fait un choix }
MADAME BENOITON, péniblement.
Oui!...
M. PRUDHOMME
Nommez la personne...
Non ! je ne veux pas ! je ne veux pa*s !
M. PRUDHOMME
Je le veux! obéissez! je le veux! (il fait des passes.) Son nom... voyons, dites... je le veux !
MADAME BENOITON
Eh bien '.,. c'est vous!
M PRUDHOMME
Ciel ! il serait vrai ! A mon âge, j'inspirerais à une femme une semblable passion , capable de la troubler à ce point! Elle est charmante^ quelle pose ! quel abandon ! — (Se jetant à ses pieds.) Ah ! moi aussi^ je t'aime, femme adorable ! Je retrouve la verdeur de ma jeunesse en admirant les roses de ton teint, Pémail de tes yeux et l'or de ta chevelure. Oui, chère... Je ne sais pas son petit nom ! (Se relevant et faisant des passes.) Dites-moi votre nom de baptême, je le veux I
MADAME BENOITON
Ernestine !
M. PRUDHOMME, s'agenouiiiant de nouveau devant elle*
Oui, chère Ernestine I mon cœur brûle d'amour pour toi ! J'ai vingt ans I Je suis aimé ! La vie est belle ! 11 semble que mes cheveux repoussent sur ma tête comme les illusions dans mon cœur !
MADAME BENOITON, se televaht et fiant.
Ah! ah ! ah ! ah !.,. ne bougez pas ! Comme vous êtes drôle aiiîsi.
k. PRUDHOMME, se levant.
Comment ! Qu'est-ce que cela veut dire?
MADAME BENOITON
Ah I ah ! ah ! ah! mon pauvre docteur f que vous êtes amusant !
Madame Beuoiton est indisposée 99
M. PRUDHOMMME
Comment^ Madame, mais je... mais sapristi!
vous ne dormiez donc pas ?
MADAME BENOITON
Ah! ah!... Je croyais rêver, docteur ; mais oti avez-vous trouvé tout ce que vous m'avez dit?
M. PRUDHOMME
Pardon, mais... je n'y suis plus... Mais enfin, vous vous moquez de moi, Madame.
MADAME BENOITON
Ah ! ah ! ah ! Parbleu^ docteur ! depuis une heure I Ah ! ah ! jamais je n'ai tant ri... Restezvous à dîner avec moi, docteur?
M. PRUDHOMME, vexé.
Merci, Madame, je vois que vous êtes guérie... je me retire.
Vous vousfâc)iez! vous avez tort! Voulez-vous que je vous dise : vous autres hommes, vous avez besoin de temps en temps d'une petite leçon de ce genre... vous êtes incorrigibles ! Tenez, que m'avezvous conseillé tout à Theure pour chasser mon ennui?... un joujou...
M. PRUDHOMME
Un joujou... sans doute! Eh bien...
I oo Paris pai^in
MADAME BENOITON
Eh bien I pourquoi ne serais-je pas aussi impertinente que vous? Ce joujou... vous ne comprenez pas?
M. PRUDHOMME
Comment!... c'était moil... Maipeste ! mais vous ne perdez pas de temps^ Madame.
MADAME BENOITON
Non ! ni vous non plus !... Ah ! ah ! mais je suis tout à fait bien maintenant... grâce à votre médication.
M. PRUDHOMME
J'en suis fort aise, Madame^ c'est la première fois, du reste^ que vous suivez aussi scrupuleusement mes ordonnances.
MADAME BENOITON
Vous m*en voulez encore ?
Dame!...
MADAME BENOITON
Allons! ne m'en veuillez plus et croyez-moi, docteur, à nos âges, ce n'est pas un joujou qu'il faut. — C'est un ami !
M. PRUDHOMME, à part.
C'est égal! je croyais bien qu'elle donnait.
LE RAT DtVILLE
ET