SCÈNE PREMIÈRE
M, PRUDHOMME, VÉNUSKA.
M. PRUDHOMME
Dix-huit ans ! — C'est l'âge ! — Il faut s y résoudre. — Je vais marier mon enfant! — Je redoute les larmes des femmes^ — j'ai éloigné madame Prudhomme.
Ma fille! ma chère Vénuska I écoute-moi. Ton âge est devenu nubile ; la femme n'est point créée pour la solitude^ mais bien pour le ménage ! Ton cœur est libre. — Il en serait autrement que je ne t'approuverais pas ! — Or, tu ne voudrais pas mécontenter ton père !.,.
VÉNUSKA
Non, mon père!...
M. PRUDHOMME
O naïveté adorable! Cette innocence me rappelle la mienne ! -^ C'est sa mère tout craché I — Dissimulons! (Haut.) Que penses-tu de ton cousin ?
VÉNUSKA
Mon cousin l'orphéoniste ? — C'est un beau jeune homme, mon père !
i84 Paris pantin
M. PRUDHOMME, à part.
Elle ne l'aime pas I — (Haut.) Vénuska! ma fille, mon enfant^ mon héritière ! C'est aujourd'hui que sous l'œil de ton père, tu vas choisir un époux !
VÉNUSKA
Ciel !
M. PRUDHOMME
Du , calme f En bon père de famille, j'ai choisi dans les lettres, dans les arts^ dans l'administration, dans la politique, dans la magistrature et dans l'armée, les gens les plus célèbres I — Il faudra faire ton choix aujourd'hui même. Ton bonheur est le mien, songes-y, Vénuska!
VÉNUSKA
Mon père ! Je ferai ce que vous voudrez. — Vous me dites d*y songer, j'y songe sans l'être...
M. PRUDHOMME
Ah! Tu es bien ma fille î... Mais ce n'est pas tout! — Il faut connaître les obligations du mariage. Prendre un époux est facile! — L'épouser, ce n*est rien! — Mais en faire un mari digne de sa femme, de TÉtat et de lui-même, c'est autre chose; et, à cet égard, je me permettrai de te guider.
VÉNUSKA
Mon père, j'écoute I
Le mariage de Vénuska i85
M. PRUDHOMME
D'abord et avant tout, comme dirait ta mère qui avait lu Boileau :
L*époux est un esclave et ne doit qu'obéir !
La base d'un bon ménage est là ! — Mais procédons par ordre : Si ton mari fume, — supprime les cigares; un cigare est la torche qui porte l'incendie dans les unions les mieux cimentées. — Supprime, supprime ?
VÉNUSKA
Oui, mon père!
M. PRUDHOMME
Que son travail soit régulier comme sa conduite, et qu'il ne fasse rien en dehors de ses attributions. En un mot, qu'il se méfie d'avoir trop de zèle, ou du moins trop d'intelligence ! — En France, il n'y a que les médiocrités qui parviennent. — Quelle que soit sa place^ si ton mari est médiocre, sa fortune est faite.
VÉNUSKA
Oui, mon père.
M. rRUDHOMME
Tu seras chargée de diriger sa nourriture. Qu'elle soit celle du Spartiate : le brouet noir. Point de mets savoureux ! — Cela amollit. — Point de pri-
meursl — indigestes et trop chères! — Sur ta table^ aie soin de faire servir au moins trois fois le bœuf bouilli du pot au feu. En bouilli d'abord, — en gratin ensuite, et en fin de compte en ragoût. — Ces mets honnêtes et salutaires sont d autant plus précieux, qu'à prix d'or!... à prix d*or!... on ne saurait se les procurer dans les meilleurs restaurants.
VÉNUSKA
Oui, mon père !
M. PRUDHOMME
Surveille sa toilette : point de bagues ni de chaînes d'or; l'une, comme l'autre peut être un souvenir, un symbole K.. J'excepte pourtant l'anneau de Thyménée. Il faut que ton mari ait la même simplicité dans la tenue que dans les mœurs. — Propre, mais honnête ! — Point de comptes che2 le tailleur, — qui d'ailleurs ne doit connaître qu« toi!
VÉNUSKA
Mon père, que vous êtes bon !
M. PRUDHOMME
Qu'il soit de la garde nationale ; — à cause des relations qu'on s'y fait ; — qu'il soit électeur et pèse ses votes, c'est un moyen détourné pour devenir député. — Qu'il ait toujours beaucoup d'urbanité avec ses supérieurs, et à l'occasion, — et seu-
Le mariage de Vénuska 187
lement si besoin est, — avec ses inférieurs; — qu'il fredonne la romance, — c'est utile en société; — enfin, ma fille, interroge ta mère et regarde ton père, — prends l'une pour conseillère et l'autre pour modèle, et ne consulte pas ton cœur, mais bien ta raison.
VÉNUSKA
Mon père, vos conseils sont gravés dans mon cœur.
M. PRUDHOMME
Parfait I et ajoute : dans ta mémoire !