MONSIEUR PRUDHOMME
Ma chère enfant, nous allons interroger les Esprits; j'ai besoin ce soir de révélations curieuses; il se passe au dehors dans le monde politique et même littéraire des faits graves que je voudrais élu* cider. Tu es un médium merveilleux! nous allons commencer. — D'abord, emporte la lumière, et va me chercher mon chapeau.
2o6 Paris pantin
SOPHIE
Vous voulez faire tourner votre chapeau ?
M. PRUDHOMME
D'abord I puis je t'endormirai, puis nous ferons tourner la table
SOPHIE
Il finira par me faire tourner la tête. — (Elle emporte la lumière et rapporte le chapeau qu'elle place sur la table.)
M. PRUDHOMME Plaçons nos mains... (ils posent les mains sur le cha«
peau.) Sais-tu qui nous évoquons en ce momentrci?
SOPHIE
Non, monsieur!
M. PRUDHOMME
Nous évoquons l'esprit de Polichinelle.
SOPHIE
De Polichinelle, monsieur! Polichinelle a donc existé ?
M. PRUDHOMME
S^il a existé, tu vas voir!... Le chapeau tourne!... il tourtie !
sopkiE.
Il tourne 1... Ça c'est vrai, monsieur!
Prudhomme tpirite 207
M. PRUDHOMME
Tais-toi ! j'évoque I — Cher Esprit, veux-tu me dire ton nom?
VOIX DE l'esprit.
Polichinelle.
M. PRUDHOMME
Veux-tu me dire tes secrets ?
SOPHIE
Comment, monsieur, vous voulez savoir les secrets de Polichinelle I
M. PRUDHOMME
Tais-toi ! — Veux-tu me dire tes secrets?
VOIX DE l'esprit
Parfaitement!
SOPHIE
C'est merveilleux !
M. PRUDHOMME
Je t'ordonne de parler! Parle! Esprit! parle!
VOIX DE l'esprit
Tu n'aimes pas tes pareils et tu hais les imbéciles !
M. PRUDHOMME
Est-ce assez vrai ? — Continue !
2o8 Paris pantin
VOIX DE X*ESPBIT
Tu es vaniteux et gourmand : le monde te trouve fier et gourmet ! -— Tu es fripon : le monde te trouve habile!
M. PRUDHOMME
Certainement que je suis fier et gourmet et habile. Mais ce n'est pas cela que je demande. Cher esprit, voyons, réponds-moi je vais te mettre sur la voie. — Les secrets que je veux connaître sont ceux<î : — Toi Polichinelle, tu étais laid et bossu, et tu as été aimé; — tu étais sans le sou , et tu n'as jamais manqué de rien; — tu avais tous les vices qui font qu'on méprise les hommes, et ton nom est immortel. — Pourquoi ?
voix DE l'esprit
Cherche ! tu m'en demandes trop long. Je m'en vais.
SOPHIE
Voyez -k vous, monsieur, vous l'avez vexé, il s'en va.
M. PRUDHOMME
Peut-être suis-je allé un peu loin. — Enlève le chapeau, je vais te magnétiser. (Elle enlève le chapeau.)
SOPHIE
Soit, monsieur! (A part). Et Trémouqui est sous la table, comme il doit s'amuser I
Prudhomme spirite 209
Assîcds-toî !
SOPHIE, s'asseyant.
Voilà...
M. PRUDHOMME faisant des passes.
Attention! je commence... — (Sophie s'endort.) Elle dort ! Voyons si elle est lucide — (il prend sa tête à deux mains.) Qu'est-ce que je tiens dans mes mains?
SOPHIE
Un imbécile.
M. PRUDHOMME
Parfait ! Elle est lucide ! Maintenant , dis-moi , peux-tu faire venir ici les personnages que je t'indiquerai?
SOPHIE
Oui, si ce sont des vivants...
M. PRUDHOMME
Et, si je les interroge, me répondront-ils?
SOPHIE
Vous pouvez les évoquer; — ils viendront et ils répondront.
M. PRUDHOMME
J*adjure donc... de venir en ces lieux. — (Évocations diverses).
SOPHIE^ à une dernière évocation :
Assez! assez! réveilIez-moi ! je souffre! je vais crier...
M. PRUDHOMME
Diable ! je Pai trop fatiguée! pauvre enfant ! (U ladémagiiétiBe^) Là^ là, là!... voyons! C'est ça! Bien! Comment vas-tu ?
SOPHIE, réveillée.
J'ai mal à la tête.
M. PRUDHOMME
J'en étais sûr !... Pour te remettre, interrogeons la table.
SOPHIE
Ah mais ! monsieur! Si madame était ici nous ne
veillerions pas si tard.
M. PRUDHOMME
C'est justement pour savoir ce qu'elle tait en ce moment<i que je veux interroger la table. .. Allons!
allons! les mains! (ils posent leurs mains sur la table.)
Voyons! Dis-nioi, cher Esprit, que fait madame Prudhomme en ce moment ci ? (La table frappe des coups.) Elle est en promenade... avec qui } — (Autres coups.) Avec son cousin ! — A dix heures et demie du soir! diable! — Qu'est-ce qu'ils disent?... (Coups répétés.) Hein? quoi? bah!... Allons donc?... Ah! mais ! ah ! mais ! mais non, mais je ne veux pas !...
Prudhomme spirite 2 1 f
Sapristi! mon chapeau, Sophie... Mon chapeau! que j'aille un peu les déranger, (il sort en coniraDt.)