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DEUXIEME PARTIE

DU PARADIS» DEâ» FEUlflE»

L AVENUE GABRIiiL.

Aux Champs-Elysées d'Homère et de Virgile, il y avait divers quartiers. Ce n'était point comme notre ciel chrétien où le bonheur est uniforme et consiste pour tous en la môme extase. Les sages, amis de la parole, dissertai(;nt gravement sous de frais portiques, les jeunes guerriers lançaient le javelot, menaient la course ou suivaient de loin l'essaim des ombres charmantes qui allait folâtrant parmi l«.'s fleurs ; les poètes rèv.iieiit dans les bosquets sacrés où l'cpoux d(H'édé cherchait l'â-ne de t^a compagne. On avait la lyre et i'epieu, le char bruyant, le courtier lapide : on avait la coupe des festins et 11. 1

2 LE PARADIS DEl

cette autre coupe au fond de laquelle,

l'ivresse. Bacchus et Yénus savaient le chemin des

enfers.

Paris, le paradis des femmes, est un Eden païen. îl a ses couches et ses zones ; les castes s'y multiplient, le caprice y domine. On n'y connaît point le niveau du communisme chrétien. Entre deux femmes données, toutes deux élues cependant, il y a la même différence qu'entre la perspective large et brillante de la rue de la Paix et le tortueux aspect d'une ruelle sans nom du quartier Saint-Marceau. Tous ces anges ont des ailes, les uns de gaze dorée, les autres d'indienne à dix sous le mètre.

Dans les profondeurs où ils tombent parfois, pêle-mêle, car tout Paradis est bordé d'un fossé qui s'appelle un Enfer, on ne sait vraiment plus reconnaître si les ailes étaient d'indienne ou de gaze.

La gaze d'ailleurs, chacun sait cela, fait de bien plus vilaines loques que l'indienne.

Pour ébancher seulement l'histoire naturelle de nos anges, il faudrait dix rames de papier, le coup d'œil de Balzac et la patience de Buffon. Le genre est un : la femme. Mais les espèces se divisent indéfiniment, et dans chaque espèce les variétés sont innombrables. Chaque variété veut être heureuse à sa façon. Paris a pour mission de produire ces bonheurs aux choix. Les voluptés de toute sorte y sont en gerbe. Chaque ange cueille la fleur préférée.

Il y a des quartiers comme aux champs de la félicité païenne. Le manuel des joies de Paris ressemblerait assez à un traité de géographie. Les plaisirs du faubourg Saint-Germain no sont pas cousins des divertissements du mont Bréda ; le noble rire de la rue d'Anjou-Sahitllonoré rougirait jusqu'aux oreilles s'il soupçonnait sa

parenté avec le xire sans gêne de la rue de la Harpe. Entre les salons et Mabile, c'est l'Océan. Mabile prétend qu'il y a un autre Océan entre lui et le bal BuUier.

Notez que BuUier se moque de Mabile, que Mabile raille la Ghaussée-d'Antin, que la Ghaussée-d'Antin pince les lèvres en parlant des abords de l'Elysée, et que les abords de l'Elysée haussent les épaules à la seule pensée de la rue Saint-Dominique.

Anges de l'aristocratie, anges de la diplomatie et de l'administration, auges de la finance, anges de l'art, anges d'aventure et de guerre, beaux anges, souriant essaim I le paradis est grand, voltigez tant que vous voudrez ; il y a place pour toutes vos ailes.

G'est ici que l'Inde envoie tous ses cachemires et toutes ses pierreries ; à Bruxelles, à Malines, à Valenciennes, au pays d'Alençon, à York, et ailleurs de pauvres araignéeshumainestissentleur toile légère, et, tandis que leurs doigts agiles piquent le métier où la blonde mêle ses fils moelleux, la pelote où s'étoilent les transparentes platesbandes de la dentelle, leurs yeux se tournent vers le Paradis de Paris. La dentelle y vient, la blonde aussi; il en vient tant et tant qu'on en formerait des montagnes. Tout cela est pour vous, anges bienheureux. Vous êtes un centre d'attraction. Tout ce qui charme la vue, le goût, l'odorat, l'oreille, s'élance vers vous comme le fer court à l'aimant. L'autruche vous envoie le doux panache de ses ailes ; la martre zibeline meurt en vous léguant sa robe opulente ; l'hermine, qui préfère le trépas à la honte, jette sur vos épaules sa blanche dépouille. Anges aimés, vous n'avez pas toujours les préjugés de l'hermine.

Bon Dieu! mourir pour une tache I quand il y a le dégraisseur I

Vivez, chers anges, longtemps, toujours, pour que

l'univers amoureux nit un centre. Vivez comme vit le parterre dans la saison des roses. Chaque matin, que de fleurs fanées! mais d'autres s'épanouissent déjà, et le bouquet garde sa radieuse fraîcheur.

Vous êtes les fleurs du parterre, vous avez une heure pour briller, une heure pour balancer sur la tige inclinée votre corolle toute pleine de sourires, une heure pour prodiguer à la brise l'enivrement de vos jeunes parfums. Hélas I fleur délicieuse, qu'allez-vous devenir quand le baiser du soleil vous aura dès ce soir flétrie et vieillie?

Vous ne savez et nous ne savons. Demain une autre fleur tiendra votre place. Le bouquet toujours complet ne vous regrettera même pas. C'est justice, madame. Pensiez-vous ce matin à la fleur d'hier décédée?

Vivez votre heure. Régnez, étendez votre éventail sur le monde tributaire. Vous n'avez pas seulement les tissus indous et chinois, l'or américain, les diamants du Népaul, les parfums anglais, les fourrures moscovites, vous avez aussi les Moscovites eux-mêmes, les Anglais, les Américains, les Indous, les Chinois, tous les citoyens du globe. Votre paradis, ô femmes 1 est le pivot autour duquel tourne la terre.

Il était neuf heures et demie du soir environ. Chiffon et son ami Loriot étaient à Paris depuis la tombée de la nuiL La voiture de la marquise Astrée, qui avait servi de char triomphal à nos deux petits Bretons pour faire leur entrée dans la capitale du monde civilisé, s'était arrèlée rue de Matignon devant une maison de befle apparence où madame la marquise avait sa demeure. Chiffon et Loriot, profltant de l'obscurité naissante, purent s'esquiver sans attirer l'attention des valets.

Ils se prirent par la main, comme ils faisaient dans

les grandes circonstauces, et commencèrent à marcher au hasard.

— Où allons-nous? demanda Loriot.

Chiffon ne répondit point. Elle détourna la tête. Sans ce mouvement, Loriot aurait vu de grosses larmes dans ses yeux.

Pourquoi Chiffon pleurait-elle?

Le premier effet que produit Paris est la sensation d'isolement profond au milieu de cette foule. Certes, les passants n'encombrent point trop la rue de Matignon. Cependant Chiffon était comme éblouie. Loriot l'attira sur le trottoir. Elle ne se rangeait pas pour laisser passer les voitures.

— Pour sûr, dit encore Loriot beaucoup moins ému que sa compagne, toutes les voitures de Paris passent par cette rue-là. J'en ai déjà compté plus d'une douzaine I

— Ohl interrompit-il: c'est celle-là qu'est belle, la Chiffonne ttel

C'était l'omnibus de Chaillot avec sa caisse jaune-serin et ses dix-sept voyageurs.

— Tiens I tiens ! reprit Loriot qui soutenait seul la conversation, v'ià des arbres I Paris est déjà fini.

Chiffon sembla s'éveiller de son rêve. Elle regarda autour d'elle,

— C'est par où nous sommes venus, dit-elle. Paris n'est pas encore commencé.

— Eh bieni demanda pour la seconde fois Loriot, où allons-nous ?

— Je ne sais pas, répondit Chiffon.

Puis elle ajouta, retombant dans sa distraction :

— Nous avons le temps.

Ils étaient dans l'avenue Gabriel. La nuit se faisait noire. Il avait plu dans la journée et le macadam se ren. 1*

couvrait d'une couche liquide et brillante. Sous les arbres on voyait luire çà et là les flaques d'eau. Le bosquet n'avait point de promeneurs. Les cafés, qui resplendissent dans ces parages, au bon temps des chaleurs, étaient fermés et tout noirs. Quand Chiffon et Loriot eurent dépassé l'Elysée et ses sentinelles, ils ne virent plus personne.

Chiffon et Loriot nous l'ont dit eux-mêmes ; ils étaient de petits vagabonds. Les vagabonds ne s'effraient guère de la solitude. Chiffon et Loriot étaient habitués à marcher de nuit comme de jour, aussi bien à travers champs que dans les sentiers battus. Mais ici Chiffon et Loriot avaient peur. Le cœur de la petite fille se serrait ; le petit gars avait des frissons sous sa veste de bure. Ils sentaient bien qu'ils n'étaient plus chez eux, dans les vrais champs du bon Dieu. Cette solitude pleine de bruits confus n'était pas la solitude de la campagne ; cette nuit où s'alignaient de longues rangées de lanternes, perchées sur leurs piédestaux, n'était pas la nuit de la lande, triste et calme, qui n'a d'autre voix que la plainte de la brise gémissant dans la bruyère séchée, d'autre lueur que le clair rayon de lune passant lentement entre les nuages voyageurs.

— On marche derrière nous I dit Loriot en pressant le bras de sa compagne.

Chiffon tressaillit. Sur la grande route, jamais ils n'avaient ainsi prêté l'oreille en tremblant.

Ils se retournèrent. Un homme arrivait dans la contreallée. Il portait une lanterne de la maiu gauche et tenait dans la droite une baguette terminée par un crochet de fer. Sur son dos reposait une vaste hotte en osier grossièrement tressé. Quand cet homme passa sous le bec de gaz voisin, Chiffon et Loriot purent voir qu'il était couvert de haillons.

— On nous avait pourtant dit, pensèrent-ils tous deux à la fois, que dans Paris on était si riche 1

Tout en marchant, l'homme piquait à terre les ^morceaux de papier qui jonchaient le sol et les rejetait par derrière dans sa hotte. A Paris, il y a partout des bribes de papier.

Chiffon et Loriot ne savaient pas ce que c'était qu'un chiffonnier. Ils se cachèrent derrière un gros arbre. Le chiffonnier allait d'un pas lo\ird et fredonnait en piquant ses loques.

Les deux pauvres petits qui avaient rêvé la ville de velours et d'or 1

— Tiens I tiens I dit tout bas Loriot, il chante une chanson de chez nous.

— GhutI fit la fillette.

— La Sabotousel s'écria le garçonnet.

Le chiffonnier s'arrêta court et mit son crochet au port d'armes.

— Qui vive? demanda-1-il.

Les deux enfants se tinrent coi.

Un pas léger se faisait entendre sur le trottoir du côté de l'Elysée.

— J'ai cru qu'on avait parlé, grommela l'homme, et il reprit sa marche en chantant :

Sabotons, Sabotoux, Languedon, Languediguedoux,

Loriot continua dans l'oreille de Chiffon :

Languediguediguedoux ! Du lard et des choux,

Du bon cidre doux,

A tretous! (bis)

Sabotons,

Saboloux,

Languedon,

Languediguedoux,

You!

— L*ami I cria une voix de femme sur l'autre trottoir.

— Je savais bien que j'avais entendu quelque chose I grommela l'homme à la hotte.

Chiffon et Loriot avançaient la tête derrière leur arbre pour voir ce qui allait se passer.

Une femme était arrêtée de l'autre côté de la chaussée. Elle portait robe et camail de soie noire. Un voile descendait sur son visage.

— Voilà, ma petite dame, voilà, répondit cependant le chiffonnier, qui traversa la chaussée.

Il pensait :

— Celle-là n'a pas froid aux yeux; non! Ordinairement, dès qu'il fait brun sous les arbres, ces minettes se sauvent de moi comme si j'étais le diable.

— iMon ami, reprit l'inconnue, voulez-vous aller me chercher un fiacre?

— Ça ne veut pas mettre ses pieds mignons dans la boue, pensa encore l'homme à la hotte; combien qu'il y aura pour ça, bourgeoise?

— Je vous donnerai un franc.

— Ça fait 20 sous, supputa Chiffon ; on parle de ça ici comme on dirait deux liards chez nous.

Loriot demanda :

— Qu'est-ce que c'est qu'un fiacre?

— Un franc; se récria le chiffonnier ; n'y a plus rien au Cirque dans cette saison, et l'on ne stationne plus

sur la place de la Concorde. Faudra aller rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face de la rue d'Angoiilême, ou bien derrière la Madeleine, ou bien rue du Mont-Thabor, ou bien...

— Vous irez où vous voudrez, mon ami, interrompit la dame, dont le petit pied frappa le trottoir avec impatience. Combien me demandez-vous?

L'homme à la hotte se recueillit et dit :

— Cinquante sous.

Cinquante sousl répéta Chiffon en joignant les mains.

— Si je savais ce que c'est qu'un liacre, j'irais bien en chercher un, fit observer Loriot.

— Allez et dépèchez-vous, dit la dame.

— Elle n'a pas seulement marchandé! fit Chiû'on.

— L'homme à la hotte était déjà en route.

— Je reviens dans une petite minute, cria-t-il de loin.

C'était une bonne affaire, mais il avait du regret.

— Par la boue qu'il fait, se disait-il, j'aurais eu la grosse pièce.

La dame voilée se prit à marcher lentement sur le granit sec vers la place de la Concorde.

— Allons-nous-en, dit Chiffon.

— Non, répondit résolument Loriot, je veux voir ce que c'est qu'un fiacre.

Chiffon n'était pas non plus à l'abri d'une pointe de curiosité.

— Te doutes-tu de ce que c'est, toi, la Chiffonnelte? insista le petit gars.

— Ma foi, nennil

— Je pense bien que c'est quéq'chose à manger. Chiffon secoua la tète.

— Ou quéq'chose à boire, ajouta le petit gars.

— Cette dame-là n'a pas l'air d'avoir faim ou soif, dit Chiffon.

— Eh bien! alors, qu'est-ce que c'est que son fiacre I A mesure que la dame voilée descendait ver la place

en longeant la ligne des jardins qui donnent sur l'avenue Gabriel, Chiffon et Loriot la suivaient abrités par les arbres. Loriot disait avec beaucoup de sagesse :

— Si j'avais su tout à l'heure ce que c'est qu'un fiacre, j'aurais pu gagner cinquante sous.

— Et nous aurions soupe joliment, ajouta Chiffon, sans entamer notre avoir.

-— Tiens! s'écia Loriot, v'ià le vilain homme qui revient avec une voiture.

— Sans doute que le fiacre est dedans, répliqua Chiffon.

Loriot traversa la chaussée boueuse en trois bonds, et regarda par la portière ouverte de la voiture. Il ne vit rien. La dame voilée remettait en ce moment au chiffonnier le prix convenu.

— Et pour boire? demanda celui-ci.

La dame voilée donna pour boire.

— Qu'as-tu vu? interrogea Chiffon, qui rejoignit son Loriot.

— Faut que ce soit fièrement petit, répliqua le garçonnet désappointé : je n'ai point pu le voir.

— Barrière Poissonnière, dit la dame voilée au cocher avant de monter, rue de la Goutte-d'Or, n*'...

L'homme à la hotte, qui avait repris le trottoir, se retourna vivement.

— Tiens, tiens, fit-il avec un profond étonnement, la petite mère va chez le bonhomme Bistouri!

En ce moment, l'inconnue mettait le bout mignon de ses bottines sur le marchepied. Un coup de vent souleva son voile de dentelle noire. La lueur de la lanterne pla-

cée au côté de la voiture vint effleurer son visage. Un triple cri de surprise retentit sur le trottoir Chiffon et Loriot avaient reconnu la dame de la berline qui les avait amenés à Paris.

L'homme à la hotte se frottait les yeux.

— J*ai la berlue, se disait-il, ou c'est bien la Morgatte 1

La voiture s'ébranla. Le cocher fouetta les rosses, qui prirent un trot pénible et inégal.

— L'homme I dit Loriot qui s'approcha du chiffonnier le bonnet à la main, nous voudrions bien savoir ce que c'est qu'un fiacre.

Le chiffonnier mit son crochet dans sa hotte, éteignit sa lanterne, et allongea le pas en suivant la voiture.

LA OUÊTE.

— Censé, dit Loriot, qui regardait marcher l'homme à la hotte, ou est encore plus mal poli à Paris que sur la grand'route.

Chiffon haussa les épaules.

— C'est un pauvre et un homme du commun qui n'a pas reçu d'éducation, répliqua-t-elle.

— Excusez I se récria le petit gars. Un pauvre qui gagne 50 sous, rien que pour aller chercher un... comment donc qu'elle appelait ça, la dame?

— Un fiacre.

— Un fiacre. Je voudrais tout de même bien savoir ce que c'est.

— Ahl grand Jésus! s'écria Ghififon, en arrivant au bout de l'avenue Gabriel, regarde donc, mon Loriot?

Loriot resta les bras tombants et les yeux écarquillés. Ce n'était certes pas le dessin douteux de la place de la

Concorde qui causait cet ébabissemeut ; ce n'étaient même pas les statues urbaines, montées sur le toit de leurs cabanes, non plus la belle architecture du Garde- Meuble, non plus le Palais-Bourbon dont la nuit voilait d'ailleurs le froid péristyle. Chiffon et sou ami Loriot ne s'émerveillaient pas pour si peu.

Ce qui les clouait en ce moment au sol, muets tous deux d'étonnement et d'admiration, c'était la perspective de lumière offerte tout à coup à leurs yeux par la rue de Rivoli. Jamais rien de pareil n'avait frappé leurs regards. Ce trait flamboyant qui rayait la nuit à perte de vue, dépassait vraiment les rêves de leur imagination.

— Faut aller là- dedans, la Cliiffbnnette, dit enfin Loriot. Sainte Vierge! que c'est beaul

— C'est bien plus clair que l'église de Saint- Cast, le soir de Noël I répondit la petite fille.

— Viens, viens ! reprit Loriot, impatient d'approcher ces merveilles.

Chiffon résista. Un gros soupir s'étouffa dans sa poitrine.

— Ça n'est pas encore notre route, mon Loriot, murmura-1- elle.

— Pourquoi? interrompit le garçonnet, la rue est à tout le monde.

— Plus (^a brille, répliqua Chiffon gravement, pins c'est cher. Il n'y a par là que des riches.

— Quajid donc que nous serons riches, une bonne fois! soupira Loriot.

Pour s'<Uoigner de ces parages opulents où tout coûte trop cher, Chiffon entraîna son Loriot par la rue Royale vers le boulevard de la Madeleine. C'était tomber de Charybde, en Scylla, mais Chiffon ne savait pas. La rue Jloyale n'a pas cette éblouissante rangée de lanternes IL 2

qui forme une illumiRation permaneute, et qui célèbre si haut le pur alignement de la rue de Rivoli.

— V'ià que j'ai faiml dit Loriot qui oublia d'admirer la Madeleine.

Chiffon commit la même faute, mais ils regardèrent bien tous deux les magasins situés à l'entour.

— Dans cette grande rue, dit-elle en montrant les boulevards, doit y avoir des boulangers et des marchands de fromage. Avançons!

— Avançons I répéta Loriot, régaillardi par l'idée du pain et du fromage.

Ils tournèrent l'angle de la place et marchèrent enfin sur ce fameux asphalte, foulé journellement par tant de bottes illustres. Chiffon et Loriot sentirent d'instinct qu'ils étaient en un lieu où il faut de la tenue. Ils chaussèrent tous deux leurs sabots.

— Écoute un peu voir, mon Loriot, dit Chiffon avec gravité : Nous ne sommes pas venus à Paris pour nous amuser, pas vrai?

— Dame 1 répliqua le garçonnet, c'est pas pour nous ennuyer non plus, c'est sûr.

— C'est pour travailler, pour gagner btaucoup d'argent et nous reposer quand nous serons riches, riches!

— Faut nous dépêcher, ma Chiffonnette.

— Dès demain nous travaillerons, mon Loriot... je suis courageuse.

— Et moi pas feignant î

— Ça marchera comme sur des roulettes.

— Oui, oui, dit Loriot. Vois-tu des boulangers toi?

— Pas encore.

— L'estomac me tire... et puis j'ai grand soif.

— Allons toujours, mon Loriot. Y a quéq'chose qui m'embarrasse: à quoi travaillerons-nous?

~ Parbleu! répliqua Loriot, c'est pas difficile. Nous

irons là où il y a beaucoup de monde, comme ici, par exemple, nous chanterons, nous danserons, et puis moi, je ferai la roue.

Ghififon réfléchit.

— J'ai beau regarder, dit-elle, je ne vois personne danser ni faire la roue. C'était bon à la foire... Mignon Jésus! interrompit elle, vois donc les jolis bonnets!

Ils étaient devant un magasin de lingerie. Loriot n'accorda qu'un regard distrait aux jolis bonnets.

— Que drôle de rue I grommela-t-il avec un commencement de colère, où l'on ne vend ni pain ni fromage!

— Et les ffclius! continua Chiffon, et toutes ces choses! Comme c'est blanc, mon Loriot, comme c'est frais !

— Y'ià des gens qui boivent au moins! interrompit le petit gars en avisant un café au coin de la rue des Capucines, je vas boire.

— Attends donc! vaut mieux boire, quand nous mangerons. Ah! Jésus! Jésus! les belles mousselines! C'est donc bien vrai tout de même que Paris est le paradis des femmes!

— T'as déjà envie de porter des falbalas, toi la Chiffonnettel dit Loriot avec amertume.

— Est-ce que je ne serais pas bien gentille avec ça, mon Loriot?

11 fallait être Loriot pour ne pas répondre: Si fait ^ tout de suite et de bon cœur. Mais il avait l'estomac creux et le gosier sec. Dans ces cas-là, il perdait le peu de galanterie qu'il avait.

— Tu n'es point vilaine, la Chiffonnette, répliqua-t-il ; mais c'est des dames qui portent tout ça.

— Sont-e'les heureuses! soupira la fillette.

— Si j'étais que de toi, reprit Loriot sévèrement, au lieu d'avoir des pensées comme ça, je me dirais : "V'ià

des filles qui travaillent là-dedans, je pourrais bien en faire autant qu'elles.

Chiffon frappa dans ses mains, toute joyeuse.

— Merci mon Loriot, s'écria-t-elle, c'est une idée que tu me donnes! Merci I

Elle lui jeta ses bras autour du cou et planta deux gros baisers sur sa joue.

Loriot se retira tout confus, parce qu'il voyait des messieurs et des dames arrêtés à le regarder. Chiffon avait parlé haut, comme tout tous ceux qui vivent au grand air et qui sont habitués à causer loin des oreilles indiscrètes. Elle avait appelé Loriot par -on nom. Les passants avaient entendu ce nom qui leur avait paru réjouissant, et l'on faisait cercle.

— Qu'est-ce qu'ils regardent donc, ceux-là? demanda Chiffon, qui n'était point déconcertée.

— C'est à cause que tu m'as embrassé, répondit tout bas Loriot ; faut pas.

— Ils sont gentils tous les deux, disait-on dans le cercle.

Un gros monsieur expliqua :

— L'Auvergne est un pays pauvre et surchargé de population. Dans chaque famille, composée de plus de douze enfants, du moins je l'ai ouï dire ainsi par des gens sérieux et absolument dignes de créance, ou expédie sur Paris l'excédant.

— Est-ce que les familles où il y a plus de douze enfants sont communes? demanda la femme dudit monsieur.

— En moyenne, répliqua-l-il sans broncher, onze familles sur dix-neuf ont plus de douze enfants, sept sur dix-neuf en ont plus de quatorze, six plus de quinze, quatre plus de seize, et une seulement plus de vingt.

PARIS n

— Mais ceux-là sont de petits Normands! dit un autre monsieur.

Le premier monsieur, dédaignant la discussion, emmena sa femme à qui il dit :

— Les jeunes auvergnats se font généralement porteurs d'eau : sept sur onze ; trois sur onze commissionnaires, et un sur onze charbonnier. Il serait maladroit de les confondre avec les petits savoyards qui viennent de plus loin et qui...

— Tu m'avais promis de me conduire au café chantant du Palais-Royal, interrompit ici l'épouse du gros homme, pour entendre des tyroliennes.

— Ceci est une autre question, répliqua l'époux ; le Tyrol est célèbre par la blessure que l'empereur y reçut à la cuisse...

Le cercle augmentait : chacun sait bien qu'à Paris, il suffit de cinq badauds arrêtés pour faire une émeute. Les enfants vinrent avec leurs bonnes, ce qui amena les militaires en permission. Tout le monde parlait, tout le monde considérait curieusement notre Chiffon et son Loriot que l'éclairage du magasin de lingerie mettait en pleine lumière.

On disait :

— C'est drôle, ces PiémontaisI

— La petite a de bien beaux cheveux I

— Voyez 1 voyez leurs sabots 1

— Ça vient pour sur de la Sologne 1

— Tôut-à-l'heure ils s'embrassaient comme pour du pain!

— Vraiment! comme ça, sans gène? des sauvages!

— Maman, je veux les voir s'embrasser ! sanglota un cher enfant tout blond.

Chiffon se pencha à l'oreille de son ami.

— Mon Loriot, lui dit-elle, v'ià une occasion, essaie

voir de faire un peu la roue.

Loriot était intimidé. Ghitïbn le prit parla main et mit l'autre poing sur la hanche.

— Ils vont danser I ils vont danser! se disait-on à la ronde ; c'est des comtois I

Les deux paires de sabots frappèrent en effet l'asphalte avec bruit. Chiffon avait dit à l'oreille de Loriot :

— Je suis sûre que nous allons avoir des pièces blanches plein ton bonnet I

Par le fait, l'assistance était nombreuse ; la recette pouvait être bonne. A une pièce blanche seulement par personne, on devait faire une excellente aubaine. Mais il faut être bien Savoyard, Tyrolien, Auvergnat, sauvage ou même Breton, pour croire aux pièces blanches des badauds de Paris. Si les badauds de Paris donnaient comme cela des pièces blanches, pour chaque chose qu'ils regardent, ils épuiseraient la caisse d'un millionnaire.

Deux coups de talon fièrement appliqués, puis deux coups de pointe, un coup à plat en se tournant dos à dos. Deux coups de talon, deux coups de pointe, un coup à plat en se remettant vis-à-vis, voilà la vraie litra des Côtes-du-Nord et du Morbihan. Quand on est dos à dos, on chante :

Nous nous marierons, ma commère ; Nous nous marierons tous les deux...

En tournant, on nage des deux mains, comme pour faire la planche ; puis quand on est chômé face à face, on continue :

Vous (Hcs jeune et moi z amoureux, C'est tout c' qu'il faut pour être heureux : Nous nous marierons, ma commère, etc.

Après quoi, l'on se reprend par la main et on sabote en redisant le refrain :

Litra, lilra, litralilanlire, elc.

CliiJBfon menait la danse. Loriot, qui n'avait jamais travaillé devant un public si recommandable, se trouvait un peu déconcerté, mais cela lui allait bien d'être rouge comme une pivoine. Ses longs cheveux blonds bouclés battaient sur ses épaules, et quand il relevait ses grands yeux bleus, toutes les femmes au-dessus de vingt-cinq ans se sentaient attendries. Chiffon faisait succès dans la portion mâle du cercle. Les connaisseurs devinaient déjà qu'elle ne garderait pas longtemps son casaquin de paysanne.

Ceci se passait non loin de la rue de la Paix, sur le boulevard des Capucines. Au moment où Loriot et Chiffon achevaient le premier couplet de la litra, un homme en costume de marin, et portant à ses oreilles de belles grandes boucles soutenant des petits poignards, joua des coudes pour percer la foule et vint se planter au premier rang.

— Tonnerre de Brest 1 dit- il, c'est de chez nous ça. Avance Toto I

— Oui, mon cousin, répliqua une voix timide derrière le cercle.

On se mit à regarder un peu les boucles d'oreille du matelot. Toto faisait ce qu'il pouvait pour le rejoindre, mais Toto, humble de cœur, n'osait pas jouer des coudes comme faisait son valeureux parent.

— Ils vont nous donner, mon Loriot, dit tout bas Chiffon en reprenant haleine; danse bien, notre fortune est peut-être faite I

— C'est soif que j'ai maintenant, répliqua Loriot.

— Danse bien! quand nous aurons de quoi, tu boiras tant que tu voudras,

— Sans compter le manger, appuya Loriot en passant la langue sur les lèvres.

— Y es-tu?

— J'y suis.

Les sabots remplacèrent de nouveau l'orchestre. L'harmonie moderne s'est appropriée les castagnettes, dédaignerait-elle les sabots? Le sabot bien touché n'est pas un instrument méprisable.

— Hardi, les petits I cria le matelot au moment où la danse recommençait.

— A bas la claque I fit un gamin jaloux.

Chiffon et Loriot avaient reconnu en même temps la grosse figure qui s'était montrée, l'avant-veillc, à la portière de la diligence du Mans, quand le monsieur pâle et bouffi leur avait jeté sur la grande route la fameuse pièce de quarante francs. Ils échangèrent un signe en se retournant face à face, car ils ne pouvaient parler, occupés qu'ils étaient à chanter. Roblot, de sou côté, se disait :

— J'ai vu ces deux petits-là quelque part.

Un coupé s'arrêta derrière le public de nos petits danseurs. La porte s'ouvrit. Un homme, à la mise élégante et sévère, descendit sur le trottoir et se prit à regarder comme le dernier des badauds. Il était grand et pouvait voir par-dessus les têtes. Quand les mouvements de l'assistance permettaient aux lumières du magasin de frapper son visage, celui qui se fût avisé de l'observer aurait découvert sur ses traits nobles et beaux une singulière émotion.

Ses yeux expressifs semblaient répéter les propres paroles de Thonnête Uoblot, et dire : « Voilà qui est de chez nous, b

Il ne manquait là que le chiffonnier de l'avenue Gabriel, et la belle dame qui l'avait envoyé chercher un fiacre. Le chiftbnnier venait aussi de chez nous, puisqu'il avait prononcé le nom de la Morgatte, et qu'il chantait correctement la Sabotouse de Lamballe.

Jamais, peut-être, la litra n'avait été mieux dansée ou chantée. Ces deux petites voix claires se mariaient admirablement, et la double paire de sabots claquait si dru sur l'asphalte, qu'on l'entendait à cinquante pas à la ronde. Les fenêtres du boulevard s'ouvraient. Pour comble de chance, aucun sergent de ville ne passait.

lloblot battit des mains.

— Giiaudl fit Chiffon, un temps de roue pour finir.

Loriot, qui était lancé, ôta ses sabots, prit son élan, et fit le tour du cercle en roulant comme un soleil d'artifice. Auriol l'eût admiré.

Chiffon prit les deux coins de son tabUer, Loriot ouvrit son bonnet de laine et la quête commença. Nous craindrions d'exagér(;r, si nous voulions dire à quels chiffres les espérances de Chiffon et de Loriot portaient la recette.

Sous le roi Louis-Philippe, le maréchal Lobau acquit une juste renommée en inventant un nouveau mode de dissiper les rassemblements séditieux. Repoussant la poudre à canon comme trop meurtrière, le maréchal eut recours à l'eau fraîche. La pompe remplaça le mousquet, et les émeutiers refroidis prirent la fuite devant cette artillerie hydraulique.

Tout s'use, le siècle marche ; la pompe a déjà vieilli. Malgré la frivolité de nos conceptions habituelles, nous prenoys la hardiesse d 'aborder pour un instant les rivages de la politique et de proposer aux gouvernements qui pourraient, être menacés dans l'avenir, un moyeu plus simple, meilleur et moins coûteux que la pompe.

Voici ce moyen pour lequel nous ne réclamons aucune indemnité.

Aussitôt qu'un rassemblement mal intentionné se formera, que le pouvoir y fasse pénétrer une personne dévouée, le chapeau à la main, et que cette personne fasse une quête vigoureuse.

Le Parisien a horreur de la quête.

A l'averse, et par conséquent aux pompes, on peut opposer le traditionnel parapluie. Contre la quête, point de bouclier ; devant la quête, la fuite seue est possible.

Nous posons en fait qu'il n'y a pas un seul attroupement qui puisse résister à une quête résolument organisée, et nous offrons quarante mille francs de notre poche à quiconque prouvera le contraire.

Chiffon n'eut pas plus tôt tendu son tablier bleu. Loriot n'eut pas plus tôt ouvert son bonnet de lahie, qu'il s'opéra un brusque mouvement dans le cercle. Les deux ou trois premiers badauds, quel que fût leur sexe, pris à l'improviste, sacrifièrent un sou pour protéger leur déroute : mais pendant qu'ils fouillaient dans leur poche, le gros du public se débanda, critiquant amèrement le spectacle qu'il ne voulait point payer.

— C'est bête comme tout, dit une dame à tartan. Une dame à cabas répondit :

— La police empêche de vendre du savon pour détacher, qu'est utile, mais on ne souffle mot à de pareils vagabonds I

Déjà dans le lointain, le gamin jaloux imitait le chant du coq. Les couples sages, attardés un instant devant la comédie en plein air, regagnaient leur domicile brasdessus bras-dessous, parlant des jours qui raccourcissaient, et du prix exhorbitant de la viande de boucherie.

Chiffon et Loriot, stupéfaits, se trouvèrent tout à

coup en face de huit ou dix personnes qui, ayant donné leur sou, attendaient fièrement une autre chanson et une autre danse.

Loriot avait la larme à l'œil. Chiffon éclata de rire.

— V'ià notre fortune, s'écria-t-elle en secouant quelques sous au fond de son tablier.

— Moi qui ai si bien fait la roue ! murmura le pauvre Loriot.

Les badauds payants attendirent une minute, puis se retirèrent à leur tour, en voyant que les deux petits poursuivaient leur route.

Trois personnes s'attachèrent cependant aux pas de Chiffon et de Loriot : le marin aux boucles d'oreille en poignards, son compagnon Toto, qui marchait un peu derrière lui, et de l'autre côté du trottoir, l'élégant propriétaire du coupé.

Le cocher, sur un signe de son maître, conduisait l'équipage au pas le long de l'asphalte.

Roblot le marin rejoignit les deux petits en deux ou trois enjambées ; il prit à pleines mains les cheveux blonds ébouriffés de Loriot et caressa le menton de Chiffon. Le monsieur du coupé s'arrêta court pour regarder cela.

— Eh bien! les petiots! dit le marin de sa voix brusque et retentissante, avons-nous encore le louis d'or?

Loriot l'examina avec défiance. Chiffon repoussa sa main.

— Ça ne vous fait rien, l'homme, répondit-elle ; si l'on n'avait que vos pièces à vous, on ne mettrait pas épais de beurre sur son pain 1

Chiffon avait tendu son tablier au marin lors de la quête, et le marin n'avait rien jeté dans le tablier de Chiffon.

Pour la décharge de l'honnête Roblot, nous devons

dire tout de suite qu'il n'y avait point de sa faute. Son gousset était plus plat que la bourse des deux petits, puisqu'il n'avait pas même le fameux louis de quarante francs. Roblot était parti de Bretagne avec une mission ayant trait aux événements que nous avons racontés dans le prologue de celte histoire. 11 s'était engagé à venir à Paris porter une révélation importante.

On l'avait payé, mais modestement, car celui qui envoyait le message était un bien ])auvre homme. Toto n'était pas un garçon de dépense ; cependant il fallait le nourrir. Le bon Roblot s'était embarqué avec ce qu'il fallait tout juste pour faire le voyage.

Or, Paris est grand. Roblot n'avait point l'adresse de celui qu'il cherchait. Roblot, à bout de finances, avait fait le soir, en compagnie de Toto, son dernier bon dîner,

Roblot n'était pas homme à se formaliser du reproche de la fillette ; mais il poussa un gros soupir en songeant au vide profond de sa bourse de cuir.

— Ceux qui sont sûrs d'avoir toujours le pain sans beurre, si loin du pays, ont encore de la chance, mignonne, répliqua-t-il.

Ce disant, il arrêta Chiffon tout court sous un bec de gaz et reprit :

— Avance ici, Totol

L'homme du coupé tressaillit vivtimenl à va nom et s'arrêta aussi tout court. Il cessa de regarder les deux enfants pour porter ses yeux sur le pauvre diable qui marchait derrière le marin. Un cri de surprise s'étouffa dans sa gorge.

— Quoi que vous me voulez donc, l'homme? demanda Chiffon scandalisée.

Et Loriot de fermer les poings en roulant de gro§ yeux.

— Avance ici, Toto, répéta le mariu, et plus vite que ça, s'il vous plaît I

— Me v'ià, mon cousin, répondit le pauvre diable en se campant devant la fillette.

11 était en plein sous le réverbère. Le gaz éclairait sa jQgure maigre et pâlie, sur laquelle retombaient les mèches raides de ses cheveux. L'inconnu, qui restait dans Tombre, joignit les mains et porta son mouchoir à son visage. On eût presque dit qu'il avait des larmes dans les yeux.

— Est-ce un rêve, cela? murmura-t-il.

Roblot releva sans façon le menton de la petite fille afin de la bien mettre en lumière, et dit à Toto :

— Regarde.

— Oui, mon cousin, répliqua celui-ci selon son habitude.

— Qu'en dis-tu?

— Ce que j'en dis, mon cousin? fit le bon garçon dont la voix tremblait.

— Te souviens-tu de la petite demoiselle Victoire? demanda Roblot.

Toto passa le revers de sa main sur ses yeux.

En ce moment, l'inconnu traversa en deux bonds la largeur du trottoir, et, sans respect pour son bel habit noir, prit Toto Gicquel à bras-le-corps pour l'embrasser étroitement.

— En voici d'une autre I s'écria le marin, qui lâcha le menton de Chiffon.

Les badauds s'arrêtaient de nouveau, en voyant un dandy au costume irréprochable serrer dans ses bras un pauvre garçon vêtu de guenilles.

Toto, cependant, restait tout abasourdi. Ses yeux se II. 3

relevèrent sur l'inconnu, et une pâleur mortelle couvrit son visage.

— Le pâtouri murmura-t-il, tandis que ses genoux fléchissaient. Sulpice, mon petit Sulpicel le bon Dieu a exaucé ma prière!

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