‹ ParisChapitre 2 sur 28 · ROBLOT · texte numérisé non relu

ROBLOT

Le docteur Siilpice avait entraîné Toto Gicquel jusque derrière sa voiture. Les dernières paroles prononcées n'avaient point été entendues par le groupe composé de Roblot et des deux enfants. Le gros monsieur qui avait fait naguère à sa femme la statistique des familles auvergnates revenait sur ses pas, aprèsavoir poussé sa promenade du soir jusqu'à la Madeleine.

— Voici un de ces faits qui étonnent le vulgaire, dit-il, en montrant à sa compagne Toto dans les bras de Sulpice. Il y a quelque chose de frappant dans ce tableau. On croit deviner là-dessous un mystère, comme si la vie réelle n'était pas toute pleine de drames I Au théâtre, on taxe d'invraisemblance certaines péripéties, eh bieni chaque jour, les boulevards, les quais et même les voies de communication moins importantes assistent à des complications bien autrement curieuses. J'ose dire que

l'Ambigu, ia Porte-Saint-Martin et l'ancien Théâtre Historique, malgré leur réputation de hardiesse insensée, restent toujours beaucoup au-dessous de ce grand inventeur qui s'appelle le Destin. Cette opinion peut paraître audacieuse, mais je m'en moque. Ceux qui ne seront pas contents le diront I

La femme du gros monsieur devait avoir quelque autre moyen de faire son paradis dans Paris.

Maintenant, si quelqu'un s'étonne de voir un gros monsieur si cruellement éloquent, nous ferons remarquer que la presse quotidienne a beaucoup élevé le niveau des intelligences obèses. Les curiosités statistiques se trouvent dans le corps du journal ; les pensées profondes coulent de source dans les feuilletons littéraires. Pour quarante huit francs par an, tout gros monsieur peut humilier sa femme, l'écraser même sous le poids de sa supériorité, pour peu que celle-ci, attardée aux faits-divers, n'ait pas le loisir de lire le reste du journal.

— Totol Tolol mon pauvre Toto! disait Sulpice; je te croyais mort depuis bien longtemps I

— Moi, je savais bien que vous étiez devenu un homme savant et puissant, répliqua le monteur ; mais comment que j'ai donc fait pour vous reconnaître? Vous étiez un joli brin de petits gars; mais maintenant vous voilà si grand et si beau!

Sulpice contemplait avec des yeux attendris le compagnon de son humble enfance.

— Tu n*as pas changé, toi, Toto Gicquel, dit-il. Le monteur secoua la tête.

— Moi, reprit-il, tandis que sa figure maigre et hâve avait un bon sourire, je ne changerai pas même pour mourir, monsieur Sulpice. Je suis fait comme ça. Mon pauvre esprit n'a pas plus grandi que mon corps. Si j'ai

pu VOUS recomiaître, c'est que justement je pensais à vous.

— Tu pensais à moi, mon garçon?

— Pour plusieurs raisons. D'abord, c'est vous que nous venions chercher à Paris, mon cousin et moi.

— Vraiment I fit Sulpice ; qu'est-ce que c'est ton cousin?

— Roblot, le marin.

— L'ancien matelot de commerce I s'écria le docteur en faisant un pas vers l'ami Roblot.

— Sans vous commander, dit celui-ci qui s'approchait en môme temps. Les petits oiseaux sont envolés 1 Si vous avez fini de causer, nous allons faire notre ouvrage. Viens, Toto.

— Oui, mon cousin, répliqua doucement celui-ci. Mais il ne bougea pas plus qu'une borne.

— Je pensais encore à vous, monsieur Sulpice, repritil, à cause de ces petiots dont parle le cousin : c'est de chez nous.

— Les connais-tu? demanda vivement le docteur.

— Je les ai vus, une fois, sur la route...

— Moi aussi, pensa le docteur.

Roblot s'était arrêté à dix pas. Il ne comprenait rien à ce long entretien et commençait à trouver que Toto lui manquait de respect. Roblot était très-jaloux de son autorité sur l'ancien monteur.

— Totol appela-t-il d'une voix sévère.

— Oui, mon cousin.

— Est-ce que tu veux coucher ici?

Toto regarda Sulpice d'un air indécis et répondit :

— Je ne sais pas, mon cousin.

Evidemment, cela dépendait de Sulpice ; Toto avait changé de maître.

— Et pourquoi ton cousin Roblot venait-il me chercher? demanda rapidement Sulpice.

— Pour les deux enfants.

Involontairement, le regard de Sulpice parcourut la chaussée et le trottoir. Ce mot : les deux enfants, le ramenait à ceux qu'il avait vus naguère à cette place même. Chiffon et Loriot étaient arrêtés à une cinquantaine de pas de là, le nez contre la devanture d'un magasin.

— Quels enfants ? demanda-t-il pourtant.

— Le fils de Madeleine, répUqua Toto avec un grand soupir, la fille de Victoire.

— Eh bien I dit Sulpice, je les ai retrouvés.

— Ahl fît l'ancien monteur, est-ce bien sûr, cela, monsieur Sulpice ?

Sulpice hésita.

— Je le crois, murmura-t-il enfin, comme s'il eût voulu se le persuader à lui même.

En môme temps, il alla droit à Roblot et lui dit :

— Je suis Sulpice, l'ancien pâtour du Tréguz. Qu'avez vous à m'apprendre?

Roblot recula de plusieurs pas ; puis il ôta son chapeau de marin et resta découvert.

— Tonnerre de Brest, murmura-t-il après un silence, vous lui ressemblez tout de même fameusement! plus grand que le patron, plus mince, mais c'est le même œil, nom de nom I Vous auriez fait un fier matelot, oui ! Voulez-vous que je vous donne une poignée de main pour l'amour du patron, monsieur Sulpice?

Le docteur lui tendit la main. Toto s'essuyait les yeux pour mieux voir son petit Sulpice, qui avait maintenant la tête au-dessus de lui. 11 eût bien voulusse mettre jusqu'au cou dans les souvenirs. Son pauvre cœur débordait, et la langue lui démangeait. Que de choses! Bijou, le cheval essoufflé qui montait les vieilles Anglaises au

phare! Biquette, la belle chèvre de mademoiselle Victoire I Raudonneau, le chien zélél Sa cabane à lui, Toto, dont les planches mal jointes laissaient passer le vent du large avec les grandes plaintes de la mer I La loge du pâtour, si nette et si propre, où les six moutons favoris dormaient devant la huche I et la Maison dont les fenêtres entr'ouvertes laissaient voir si souvent madame Madeleine en pleurs! et le Château, fier et triste dans la clairière, regardant l'Océan par la longue avenue percée dans la futaie de chênes...

Mais Sulpice et Roblot se parlaient tout bas. Toto n'osait plus ouvrir la bouche.

Sulpice lui dit, en montrant Chiffon et Loriot qui allaient lentement d'un magasin à l'autre :

— Ne les perds pas de vue.

Toto se mit en arrêt comme un chien.

— J'ai été huit ans avec votre père, monsieur Sulpice, prononça Roblot d'un ton de brusquerie soudaine, car il voulait cacher son émotion, c'était un vrai marin et un vrai Breton. Vous devez être bon et brave comme lui, ça se voit. On dit pourtant là-bas que votre père n'est pas encore vengé.

— Vengé? répéta Sulpice avec distraction. Il consulta sa montre.

— Ni Victoire de Rostan non plus, poursuivit le matelot, ni le jeune marquis Antoine : aucun de ceux qui vous aimaient et qui sont morts dans la nuit du sang I

— Les morts sont avec Dieu, répliqua le docteur à voix basse; j'ai pensé aux vivants. Vous n'êtes pas venu de si loin, ami Roblot, pour me parler de morts?

— Vous aimiez pourtant bien votre père ! murmura le matelot.

Sulpice fit un geste d'impatience.

— Mon père me voit, dit- il, j'ai fait de mon mieux.

Roblot garda un instant le silence.

Il ne comprenait plus cet homme dont le front ne rougissait pas, lorsqu'on lui reprochait de ne s'être point vengé.

— Que savez-vous du fils de Madeleine et de la fille de Victoire? demanda le docteur.

— Le vieux douanier Méruel, répondit Roblot, s'en est allé dans l'autre monde. En mourant, il m'a fait promettre de venir à Paris pour vous donner des nouvelles

— Je l'ai cherché bien longtemps I interrompit Sulpice.

— 11 s'était sauvé de Saint-Cast, repartit Roblot, parce qu'on l'accusait d'avoir aidé au débarquement du marquis Antoine. Les douaniers avaient fait du tapage pour détourner l'attention de la justice. Ils croyaient avoir commis les trois meurtres en tirant à tâtons dans la nuit. Et plus d'un dentelier a fait fortune du coup, car les gabelous n'osaient plus brûler une amorce, passé la brune. Je disais donc que le vieux Nicolas Méruel était à Jersey quand vous êtes venu au pays. Il a bien deviné que les trois tombes du cimetière de Saint-Cast étaient votre ouvrage. Il disait : « le pâtour savait guillocher le bois, il a bien pu graver des noms sur la pierre. » Et quand il venait prier pour les trois défunts, il ajoutait toujours un Ave à votre intention, monsieur Sulpice. Au retour de mon dernier voyage, j'ai été le voir comme d'habitude, car nous étions parents, vous savez bien. Je l'ai trouvé en train de se préparer pour mourir. Il avait quelque chose sur la conscience, voyez-vous ; il n'était pas tranquille, malgré l'absolution du prêtre. En me voyant, il a rejeté sa pauvre couverture pour se relever tout droit.

— Ah I alil cousin, qu'il m'a dit, jeté reconnais bien.

Quand tu étais tout petit, je t'ai appris des chansons. Es-tu bon chrétien, mon neveu ?

Moi, j'ai répondu : dame, oui, quoique je ne confesse pas mes fredaines tous lés samedis soir.

— Vl'à les deux petiots qui dévalent I dit en ce moment Toto Gicquel, qui revint en courant.

Le docteur vit en effet les^ deux enfants tout au bout du boulevard. Encore quelques pas, on allait les perdre dans la foule. Il consulta de nouveau sa montre.

— Mon garçon, dit-il à Toto, tu vas les suivre. Tu m'entends bien, quand même ils iraient hors de Paris...

— Quand même ils iraient à Landerneaul interrompit résolument l'ancien monteur.

— S'ils entrent quelque part, continua Sulpice, tu attendras une demi-heure à la porte, atin de voir s'ils ne repartent point. Ensuite tu viendras me trouver chez moi, rue de Tournon, n° 8.

— Une de Tournon, n° 8, répéta le monteur pour mettre l'adresse dans sa tète.

Puis il partit au trot, battant l'asphalte d'un pas lourd, et remuant tout son pauvre corps dégingandé. Sulpice ouvrit la porte de son coupé.

— Montez, dit-il à Roblot.

Celui-ci obéit.

— Rue Neuve-des-Mathurins, en face du n** 23, ajouta le docteur, en s'adressant à son cocher ; brûlez le pavé ; je suis en retard.

Le coupé fila sur le macadam.

— Sacredienne ! pensa Roblot, ou est encore mieux ici que dans la rotonde I

— Vous en étiez à la mort du pauvre Nicolas Méruel, interrompit Sulpice, poursuivez.

— Je lui dis donc que j'étais bon chrétien, et c'est la vérité tout de même. Alors, il me dit : c'est bien, tu

prieras Dieu qu'il m'accorde le pardon de mes péchés. Sa ménagère était là, celle qu'il prit après la mort de l'aucionne... une qui a de la barbe et qui regarde en dessous. Je vis bien qu'il n'osait pas parler devant elle.

— Quoiq'ça, ma tante, je lui dis, j'en boirais bien un verre, car il fait un brouillard salél

Voilà donc qu'elle prend la résine en grognant pour aller à la cave.

Et le vieux Nicolas de geindre et de sangloter.

— Ah! seigneur Dieu ! qu'il fit, si j'avais su écrire I la femme détestait les deux pauvres .enfants. Roblot, mou neveu, si tu veux me promettre de faire ce que je te dirai, j'aurai le cœur content à l'heure de mourir.

Moi, je promis, car le vieux Nicolas était un brave homme, qui nous avait plus d'une fois rendu service, quand nous chargions la dentelle.

— Il y a donc, reprit-il en attirant ma tête près de sa bouche. Faut vous dire qu'il ne pouvait plus guère parler : Il y a donc que le fils du patron, Sulpice, a épousé la fille de madame Madeleine. Il est médecin làbas, dans la grand'ville, et gagne plus d'argent encore à ça qu'à fignoler le bois...

— N'empêche, interrompit ici Roblot, que vous patiniez joliment l'ouvrage, monsieur Sulpice. J'ai vu de vos découpures, c'est des bijoux, quoil Enfin, çanefaitrien. Le vieux me dit que vous étiez major au civil et reçu avec parchemin, le tremblement et autres, comme quoi les premiers chirurgiens ne vous vont pas au mollet! Duquel, à l'occasion, je vous recauserai, y ayant au mien gauche une douleur en manière de sciatique. Toujours la jambe à l'eau, vous concevez...

La voiture tourna au galop dans la rue delaChausséed'Antin.

— Le vieux Nicolas, reprit Roblot, m'ajouta comme ça que vous aviez bon cœur. Gomment le fils du patron pourrait-il avoir un mauvais cœur, pas vrai? D'ailleurs, j'ai bien vu ça, quand vous avez embrassé mon cousin Toto, la pauvre créature. C'est celui-là qui m'a souvent parlé de vous! et du gros livre où vous appreniez à lire tout seul, sur la lande.,, mais il s'agit du vieux Nicolas.

— Ahl mon neveu I mon neveu ! qu'il me fit, j'ai quelque chose sur la conscience. J'avais promis à la défunte de ne jamais les abandonner I

Moi, je savais bien un petit peu où le bât le blessait, mais je fis l'innocent et il continua :

— C'est la femme I c'est la femme I elle leur mesurait le boire et le manger. Un matin, elle me dit : « Ceux-là s'en iront, ou je ferai mon paquet. » Elle m'avait ensorcelé, vois-tu, neveu Roblot I je n'aurais pas pu vivre sans elle. Je leur mis du pain plein la poche et je les laissai partir. Depuis ce temps-là, je ne les ai jamais revus.

Le docteur écoutait attentivement, et cependant un observateur eût bien vite deviné qu'une autre préocupationle tenait. Il demanda :

— Le vieux Méruei vous a-t-il dit les noms que les enfants portaient au pays.

— Le petit garçon de madame Madeleine s'appelait Jean, répondit Roblot, et les autres mioches l'appelaient Loriot, parce qu'il sifflait mieux qu'un merle. Lalillette, quand Nicolas Méruei la recueillit sous le chêne deSaint- Cast, portait sur la poitrine un feuillet du livre d'heures de la pauvre demoiselle Victoire, où était imprimé le nom de Marie. Elle avait au cou le chapelet de sa mère. A la Maison et dans le voisinage, on l'appelait GhiÛbn, à cause de la dame du château qui la caressait souvent

au sortir de l'église et qui disait toujours : Quel beau petit chiffon !

— Fernand I murmura le docteur en se parlant à luimême, et Virginie I pourquoi auraient-ils ainsi changé de nom?

M. Durand de Lapierre et madame veuve de Sailloux étaient allés faire leur visite, la veille, au docteur Sulpice. Nous savons que ces deux fabricants d'héritiers avaient choisi Fernand et Virginie pour en faire des Rostan.

Fernand était Rostan d'une manière définitive, Virginie, la jeune fille romanesque et lettrée, avait encore à subir la concurrence de ses compagnes Pauline et Georgette. Madame la marquise devait choisir entre elles trois.

— Qui donc a changé de nom ? demanda Roblot.

— Personnellement, vous ne les avez jamais vus? interrogea Sulpice au lieu de répondre.

— Jamais, répliqua le marin ; mais je me souviens de madame Madeleine quand elle était enfant, et le vieux Nicolas m'a dit que le petit Jean était tout son portrait. Quant à Marie, elle ressemble aussi à sa mère...

— Et c'est pour cela, n'est-ce pas, interrompit le docteur, que vous regardiez si attentivement ces deux petits Bretons?

— Oui, dit Roblot, c'était pour cela. Quoique c'est pas l'embarras, reprit-il, si on faisait attention à toutes les ressemblances...

— Et Toto Gicquel, que pensait-il de cela?

— Toto avait la larme à l'œil, mais c'est une pauvre créature.

— Le croyez-vous capable de remplir la commission que je lui ai donnée?

— Toto est fidèle à la manière des bons chiens, repar-

tit Roblot. Si les deux petiots vont au bout du inonde, Toto les y suivra. Je vas vous finir ma chose du vieil oncle Nicolas, si vous voulez.

— J'écoute.

La voiture arrivait à l'angle de la rue Neuve-des-Mathurins. Sulpice mit la tête à la portière et jeta en avant un rapide regard. Roblot poursuivait :

— Je voyais bien que le pauvre vieux baissait, baissait I Sa voix sifflait déjà dans sa gorge : le grolet (le râle) allait le prendre.

— Mon neveu, qu'il dit encore, les Rostan avaient été de bons maîtres, et j'avais tenu sur mes genoux bien souvent la petite Madeleine avec sa sœur Victoire. J'ai bien du repentir, mais mon péché est grand et la mort me fait peur.

— Je prierai Dieu pour vous, mon oncle.

— 11 n'y a que Sulpice, le fils de ton patron, interrompit-il, pour aimer comme il faut le sang de Rostan. Il est le mari d'Irène, et il a travaillé dans le temps la nuit et le jour pour nourrir madame Madeleine quand elle s'éloigna de chez nous, faible, malade, sans ressource, emmenant par la main la petite Irène. Ce que j'ai à te demander, c'est d'aller à Paris trouver Sulpice.

— J'irai, mon oncle, j'irai, que je fis.

11 me serra la main : sa main était mouillée et toute froide.

— Merci, merci, murmura-t-il. Le fils du palron était pâtour du Tréguz ; il a du bonheur, c'est certain, et puis il n'est pas fait comme les autres... bien sur qu'il les retrouvera.

En ce moment, la voiture du docteur s'arrêta vis-à-vis du numéro 23. Sulpice tressaillit comme un homme qui s'éveille.

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