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FERME LES YEUX, OUVRE LA BOUCHE

Chiffon et Le^riot, voilà deux petites gens qui étaient à mille lieues de ces tragédies ! Loriot avait eu des hauts et des bas dans son existence parisienne ; mais Chiffon, à part les douleurs du premier jour, n'avait trouvé que du bonheur sur sa route. Elle savait,par le manuscrit de cette pauvre belle Solange et aussi par les récits de Virginie, amante d'Ethelred, que Paris est tout parsemé d'écueils. Mais, pour elle, ces écueils s'étaient complaisamment cachés sous des roses. La fortune l'avait prise par la main, comme une favorite, pour la conduire dans des chemins toujours jonchés de fleurs.

C'était pour Chiffon que Paris était bien vraiment un paradis !

Elle faisait ce qu'elle voulait du matin jusqu'au soir. Tout lui souriait, tout lui obéissait ; son caprice avait force de loi ; elle était l'enfant gâté de tout le monde. Ce bon roi Truffe surtout était fou d'elle et lui répétait tant qu'il pouvait qu'elle serait la femme de Jean de Rostan, duchesse et plus riche qu'une reine.

Il n'était pas dans la nature de Chiffon de se laisser éblouir : elle était trop brave pour cela, d'abord : en

second lieu, elle ue connaissait pas encore assez le prix des biens de ce monde. 11 faut des points de comparaison pour produire l'ivresse morale. Chiffon avait fait du premier coup un tel bond qu'elle ne se rendait nul compte de l'intervalle franchi.

Elle se laissait taire. On lui avait donné des maîtres. Elle apprenait à lire et à écrire, elle apprenait le français ; elle savait déjà la sabotouse de Lamballe sur le piano, et son professeur trouvait ce chant très-original.

Chiffon s'occupait considérablement de son futur mari, Jean de Rostan. Elle n'avait pas revu Fernand depuis cette première soirée passée chez le roi Truffe ; mais comme celui-ci parlait sans cesse de Jean de Rostan et que, pour elle, ce nom s'appliquait à Fernand, elle ne pouvait manquer de penser à lui du matin jusqu'au soir. Fernand avait fait sur elle une impression des plus favorables. Elle le trouvait beau, brillant, gracieux. Chaque fois qu'elle entrait au salon, elle était tout émue. Fernand devait être là. Fernand n'y était pas ; Chiffon devenait rêveuse et se demandait : pourquoi ne le voiton plus?

L'idée ne lui était pas venue de refuser la main de Fernand, il faut bien l'avouer. Peut-être ses méditations n'avaient-elles pas été jusque-là.

Car, la chose certaine, c'est qu'elle pensait à Loriot, son aivA, bien plus souvent encore qu'à M. Fernand.

Nous ne nous chargeons point de résoudre logiquement ces inconséquences d'un petit cœur de fillette : Comment saurions-nous, puisqu'elles ne savent pas ellesmêmes ?

Le matin, Roblot, as.tiqué comme il faut, venait faire lum petite visite à mademoiselle Marie de Rostan. Virginie l'introduisait. C'était l'heure du rapport ; Roblot racontait ce que Loriot avait fait la veille. Ce n'était pas

très- varié. Loriot aurait eu bonne envie de se conduire en franc mauvais sujet, mais la science lui manquait. Il mangeait comme un petit ogre, il buvait tout ce qu'il pouvait: il allait se promener le jour avec sa canne, le soir, il s'endormait au spectacle : la bourse de Ghiffoii subvenait à ces loisirs.

Et Loriot restait convaincu qu'une princesse étrangère, amoureuse de lui, le comblait de bienfaits.

Nous savons qu'il n'était pas très-fier. Sa conscience restait en repos.

Ce soir, mademoiselle Marie de Rostan n'avait fait qu'une apparition dans le salon du roi Truffe. Le bonhomme lui avait donné à entendre que les accordailles étaient proches. Il avait même parlé de contrat. Pour la première fois. Chiffon se sentit le cœur serré à la pensée de ce mariage. L'image de Loriot vint se placer entre elle et Jean de Rostan. Elle quitta le cercle tout de suite après le dîner, et se réfugia dans sa chambre.

A table, elle n'avait rien mangé. Virginie voulut lui parler, elle renvoya Virginie. Elle s'accouda contre sa table à ouvrage et se mit à pleurer.

— Solange va se marier aussi, se disait-elle. Pourquoi Solange est-elle si gaie et si heureuse?

Elle se sentait triste jusqu'au découragement. Un sourire perça pourtant parmi ses larmes, mais ce fut l'affaire d'un instant.

— Loriot est trop jeune, se dit-elle encore, répondant à sa propre pensée : c'est un enfant... on ne peut pas épouser un enfant I

Voyez pourtant quel travail s'était fait chez Chiffonnette I Jadis, ces scrupules si sages ne lui seraient certes point venus.

Au bout d'une demi-heure, elle sonna Virginie.

— Je voudrais parler à monsieur, dit-elle.

On désignait ainsi Sulpice dans la maison.

— Ça se trouve mal, répliqua Virginie, monsieur est sorti.

— Kt ma cousine Irène?

— Sortie aussi.

— Va me chercher Roblot.

— Je ne l'ai pas vu depuis hier soir. 11 n'a pas diné à l'office.

Chiffon frappa du pied. Elle fit signe à Virginie de sortir. Celle-ci riait sous cape : elle était vengée. Avant qu'elle n'eût repassé le seuil, Chiffon s'écria :

— Mon Dieu I mon Dieu I que je suis malheureuse ! Virginie s'arrêta court.

— Malheureuse ! répéta-t-elle, est-il possible I Mais la nature humaine est un problème éternellement inexplicable ! Dans la fausse Irma^ il y a comme cela une jeune princesse qui s'ennuie parce qu'elle a trop de chance.

— Venez ici, Virginie, interrompit tout à coup Chiffon, Et quand Virginie fut près d'elle. Chiffon ajouta en la

regardant fixement :

— M'aimez-vous?

La plus lettrée des chambrières répondit en mettant la main sur son cœur :

— J'ai vu dans des livres bien des caméristes, bien des confidentes, bien des demoiselles de compagnie, mais je n'en ai pas trouvé une seule dont le dévouement sincère et profond puisse être comparé au mien.

Chiffon s'était levée. Elle semblait prise d'hésitation.

— Bien sûr qu'elle va faire quelque fredaine, se dit Virginie ; tant mieux 1

— Habille-moi I commanda tout à coup Chiffon.

— Bon ! pensa Virginie, une frasque I Bravo I Si elle pouvait avoir l'idée d'aller au bal Montesquieu 1

— Quelle robe va mettre mademoiselle ? demanda-telle tout haut.

— Ma plus belle robe.

— Quels bijoux?

Chiffon rougit jusqu'aux oreilles. Virginie ne fit qu'un saut jusqu'à l'écrin et l'ouvrit.

— Laissez cela I s'écria Chiffon.

Mais il était trop tard.

— Que mademoiselle se rassure, dit Virginie en pinçant la lèvre ; on a quelquefois des besoins d'argent. Les bijoux de mademoiselle lui appartenaient; elle avait le

droit...

— Taisez-vous ! interrompit Chiffon.

— Je n'ai pas dit cela pour blesser mademoiselle...

— Taisez-vous I

Chiffon se rassit auprès du foyer. Sa fantaisie était passée ; mais sa fantaisie revint.

— Voyons 1 s'écria-t-elle, je suis bien bonne de m'occuper de cette fille I Je suis ma maîtresse. Si on n'est pas content de moi, on me renverra, voilà tout! Ma robe!

Virginie, souple comme un gant, lui passa une charmante robe de soie. Chiffon s'était fait coiffer avant le dîner. La toilette fut achevée en un clin-d'œil ; Chiffon se regarda dans sa glace et fut consolée.

— Mademoiselle est toujours délicieusement jolie, dit Virginie ; mais ce soir...

— Ce soir, je ne suis pas mal, avoua mademoiselle Marie de Rostan qui sourit à sa psyché.

— Mademoiselle a-t-elle des ordres à me donner ? Chiffon fit une pirouette et répondit :

— J'ai une faim de loup î

Virginie, étonnée, crut avoir mal entendu.

— C'est pour souper dans sa chambre toute seule que mademoiselle s'est habillée? demanda-t-elle.

— Oui, répondit Chiffon, souriant et rougissant; c'est pour souper... mais pas toute seule.

Virginie enfla ses joues.

— Ah I fit elle, je comprends.

— Que comprends- tu?

— Il va venir quelqu'un.

— Du tout. Tu vas aller le chercher.

— Qui donc ?

— Ecoutez-moi bien d'abord, ma fille, dit Chiffon d'un ton résolu : que vous me trahisssiez ou non, cela m'est parfaitement égal.

— Moi I vous trahir I se récria Virginie.

— Bieîi ! bien I mettons que vous ne me trahirez point... en ce cas-là, je vous donnerai une robe. Je veux souper ce soir avec mon Loriot.

— Avec... balbutia la chambrière.

— Je le veux ! c'est une chose arrêtée.

— Assurément, il ne m'appartient pas... commença Virginie.

— La paixl hiterrompit Chiffon impérieusement. Virginie acheva nonobstant :

— J'allais dire que mademoiselle a raison, parfaitement raison.

— A la bonne heure I

Virginie sortit un instant et rentra avec son chàle et son chapeau. Elle trouva Chiffon au coin de la cheminée, la tète appuyée sur la main.

— La réflexion peut venir, pensa-t-elle. Chauffons!

— Où faut-il aller chercher ce monsieur ?

— Ce n'est pas un monsieur, repartit sèchement Chiffon ; c'est mon Loriot.

— Où faut-il aller le chercher. ?

— Nous avons le temps. Dis-moi donc un peu...

— Quoi, mademoiselle?

— Mais tu n'en sais pas plus long que moi...

— Peut-être.

— Voyons, si tu voulais inviter quelqu'un à souper?

— J'irais au restaurant.

— Non, dit Chiffon qui était sérieuse, je ne peux pas aller au restaurant avec mon Loriot.

— Attendez donc, mademoiselle, vous ne me laissez pas finir. J'irais au restaurant, je commanderais tout ce qu'il me faut, et je le ferais apporter chez moi.

Chiffon trouva l'idée si bonne qu'elle en sauta de joie.

— Eh bien! dit-elle, c'est cela. Tu vas aller d'abord au restaurant. Tu diras au garçon d'entrer par la porte de ta chambre qui donne sur le carré.

— C'est que, fit Virginie, ma réputation...

— Est-ce qu'on perd sa réputation pour cela? demanda de bonne foi Chiffon.

— Au fait, répartit la camériste, une partie fine n'est pas un crime. Je me dévoue, mademoiselle: que faut-il commander au restaurant?

Chiffon ouvrit la bouche vivement pour répondre, puis elle baissa les yeux comme si la honte l'eût prise tout à coup.

— Je demandais à mademoiselle... reprit Virginie.

— J'ai bien entendu, interrompit Chiffon.

Puis elle ajouta tout bas, ne pouvant s'empêcher de rire :

— Ça m'est égal, pourvu qu'il y ait du rôti, du bouilli du ragoût, de la soupe, des pommes de terre et une omelette au lard I

C'était le menu religieusement reproduit de ce fameux souper que Chiffon et son ami Loriot n'avaient pas mangé à l'auberge de Maintenon. Tout y était; môme cet aimable désordre qui n'était point un effet de l'art et où la gloutonnerie naïve des deux petits Bretons avait placé le potage entre le ragoût et les légumes.

Virginie garda son sérieux, mais elle cl il :

— C'est tout de même un drôle de souper !

Elle ne savait pas quel assaisonnement le souvenir devait prêter à cet iudigeste menu.

— Bah ! fît Chiffon en quittant le coin de la cheminée pour mettre son dos an feu comme un petit homme, fais apporter ce que tu voudras : du gibier, des trufïes, du vin de Champagne.

— A la bonne heure, dit à son tour Virginie.

— 11 est gourmand, poursuivit Chiffon, règle-toi làdessus, et ne fais pas attendre !

Virginie promit de se hâter et partit. Mademoiselle Marie de Rostan la suivit jusque sur l'escalier pour lui recommander de prendre une voiture et de brûlerie pavé.

Dès que Virginie eût disparu, Chiffon perdit son assurance et devint toute pensive. Cette idée mondaine, qui s'exprime par le verbe réfléchi se compromettre^ n'était jamais entrée dans son esprit. Chiffon n'avait jamais compté qu'avec sa conscience. Or, sa conscience arrivait à se civiliser. La conscience des filles de la lande n'est pas la même que la conscience des demoiselles de nos faubourgs élégants. Examinez une églantine des champs et cette fleur splendide qu'on nomme rose-camellia, vous comprendrez le pouvoir prodigieux delà culture : encore mieux si vous mangez une de nos poires sauvages de Basse-Normandie, après avoir dégusté un noble beurré gris.

l^a conscience de Chiffon grondait un i)eu et tout bas. Peut-être trouverez-vous que ce n'était pas assez. C'était l)e.'>:]coup. Sans la greffe, il faudrait un siècle pour sucrer r.iin<'re saveur de la poire sauvage, et l'éducHtioii, (;ette greife humaine, n'avait encore rien fait pour notre Chiffon.

Elle, eut dniic, nous ne dirons pas un remords, ni

même un scrupule, mais un petit refroidissement pour cette triompliante idée de souper en tète à tète avec Loriot, son ami :

Mais elle se dit :

— Quoi donc l. j'ai un mois de plus. C'était donc mai, ce que nous avons fait dans la meule de foin !

Et le souvenir de ce chaste bonheur, goûté au temps de misère, sous cette belle étoile, comme on l'appelle, qui est l'œil de Dieu, la réconcilia avec elle et avec son projet.

Gela, ne vous en déplaise, parce qu'elle était innocente et pure comme les anges.

Virginie, cependant, se carrait dans un fiacre. Elle venait de commander le souper chez llisbec et se rendait uu domicile de l'heureux Loriot.

Virginie faisait au fond de son fiacre des réflexions rès-philosophiques et bâtissait de beaux châteaux en Espagne. Elle se disait :

— Quand une femme de cliambre s'est une fois rendue indispensable, tout va bien. J'ai l'exemple de Justine dans la Reine des charmilles. Elle fait tout uniquement sa fortune en découvrant l'intrigue de la princesse Gornélie avec Stéphen, l'archer, elelle épouse son Grégory. Que je trouve seulement Elhelred, et je suis hors d'embarras!

Loriot était couché dans une bonne bergère. Quand Virginie sonna à sa porte, Loriot se demandait s'il irait à rOdéou ou au petit Lazary. Sa première pensée fut que Virginie était la princesse étrangère qui s'intéressait à lui.

A'irginie entra d'un air digne et discret. Loriot eut peur. Il ne savait pas encore par'ler aux dames.

Virginie, qui avait vu jouer depuis peu la 7'o7fr de JSesle à la barrière du Montparnasse, s'exprima en ces termes choisis :'

— Mon gentilhomme, ètee-vous aussi galant que bitn tourné? aussi brave que galant?

— Dame! fit Loriot, je ne sais point. Que voulez-vous, vous ?

— Une jeune personne noble et riche, reprit Virginie, vous a remarqué : voulez-vous tenter une aveuture ?

Noblesse oblige. Loriot avait été déjà remarqué par une princesse. Il ne voulait point déchoir.

— Quoi qu'elle est celle-là? demanda-t-il.

— Quoi qu'elle est, répéta Virginie, scandalisée de ce langage trivial, est-il possible qu'un jeune homme si gentil ne connaisse pas les élégances de la langue française! C'est mademoiselle Marie de ïlostan, puisque vous voulez le savoir.

Loriot remonta sa cravate. Il eut un mouvement de bonne joie, mais son orgueil l'emporta.

— Quoi qu'elle me veut? demanda-t-il encore.

Trois jours auparavant, il avait passé six heures les pieds dans la boue, la tête sous la pluie pour surprendre un regard de Chiffon. Mais, depuis ce temps-là, ses actions avaient monté. Les cadeaux de la mystérieuse princesse, rentière ou autre, lui tournaient la tête. 11 se disait :

— Je savais bien que la Chiffonnette ne pourrait point se passer de moi! La belle affaire que d'être mademoiselle de Roslan ! Je l'ai été : c'est pas le Pérou !

— A-t-on vu faire des questions comme ça I se récria Virginie ; ce qu'elle vous veut ? Eh bien I elle vous invite à souper, voilà.

— Je viens de diner, répliqua Loriot.

Pour le coup, Virginie mit le poing sur la hanche.

— Alors, vous refusez, mon petit homme? dit-elle avec indignation : c'iîst bien fait î Quand ou va chercher comme ça dans les chambres garnies, ou mérite d'être affronté. Ah ! Seigneur Dieu! Si mon Ethelred me fai-

sait une chose pareille. Portez-vous bien, jeune homme, vous n'inventerez jamais la poudre I Elle tourna le dos et prit la porte, Loriot la rappela.

— Dites donc, fit-il, la domestique, je vais y aller tout de même, quoique je n'aie plus faim. Ousque c'est?

— J'ai une voiture en bas, repartit Virginie, qui ajouta entre ses dents : Si j'étais mademoiselle de Rostan, je n'en voudrais pas pour mon palefrenier I

Ils montèrent en voiture. Virginie se posa gracieusement et drapa comme il faut les plis de sa robe. Loriot s'éloigna d'elle le plus qu'il put, et se tint droit comme un i dans le coin du tiacre. Jamais Virginie n'avait vu dans aucun roman un jeune homme si malhonnête.

Quand ils arrivèrent rue de Tournon, les garçons du restaurant étaient à la porte de l'hôtel. Loriot descendit avec sa canne et son lorgnon ; il passa la main dans ses cheveux, et n'accorda pas même un regard de dédain à celte maison en construction où il avait passé une si mauvaise nuit.

— 11 ne paierait pas seulement le sapin ! pensa Virginie ; ah ! quel paour!

— Montez tous avec moi, reprit-elle tout haut.

Chiffon attendait à la porte entr'ouverte de son appartement. Au bruit qui se fit, elle rentra en toute hâte et s'assit au coin de sa cheminée, tâchant de prendre un air tranquille.

— Monsieur de Loriot! annonça méchamment Virginie.

Le cœur de M. de Lorit^t battit bien fort, mais pas tant que celui de Chiffon, qui mettait son petit pied sur le chenet et qui faisait l'indifférente. Elle se retourna nonchalamment. Je crois qu'elle joua un peu à l'éventail. M. de Loriot entra, la canne à la main et le lorgnon ù l'œil ; oui, en si peu de temps, il avait appris à tenir

son lorgQon dans son œil. Nous renonçons à peindre son air timide et à la fois effronté.

Virginie était restée sur le seuil.

— Veillez au souper, ma fille, dit Chiffon.

— Et fermez la porte, la fille I dit Loriot.

— Où faut-il drosser la table? demanda Virginie.

— Dans mon boudoir. Allez!

— Allez! répéta Loriot qui fit le moulinet avec sa canne à pomme de cornaline, présent de la princesse rentière.

Chiffon regardait justement cette canne du coin de l'œil, et le pantalon bien pris, et les bottes vernies, et la redingotte gaillardement cambrée. Loriot, lui, avait trouvé une glace en face de lui. Gela rempèchait de regarder Chiffon. /

Au bruit de la porte que Virginie refermait, il se sentit un malaise par tout le corps. Que faire et que dire? Chiffon attendait.

Elle attendit une grande minute, une minute, qui pensa ne point finir. Loriot, planté debout à trois ou quatre pas d'elle, suait à grosses gouttes.

— Eh bien ! dit enfin Chiffon avec impatience.

— Bonjour tout de même, la Cliiffonnette... c'est-àdire, pardon-excuse... bien des compliments, mam'zelle! balbutia Loriot qui perdait plante.

— Asseyez-vous, interrompit Chiffon.

Loriot s'assit sur l'extrême coin de la chaise qu'elle lui montrait.

Figurez-vous qu'il était entré là avec les meilleures intentions d'être crâne et impertinent au besoin.

— Depuis quand garde-t-on son chapeau sur la tête? demanda Chiffon en fronçant le sourcil.

Loriot mit son chapeau de soie entre ses jambes. Chiffon se détourna pour sourire à la vue de ces belles boucles II. hO*

blondes qu'elle avait si souvent caressées dans son enfance.

— Pardon-excuse, dit tout bas Loriot; autrefois, vous ne me disiez pas de tirer mon bonnet.

— Vous avez mené une jolie vie depuis que vous êtes à Paris I dit sévèrement la fillette.

— DamI répliqua cet humble Loriot, je ne vous avais plus pour me donner de bons conseils.

— Est-ce moi qui vous ai abandonné? demanda Chiffon dont la voix tremblait.

Je ne sais pas si Loriot avait réellement envie de pleurer, mais il s'essuya les yeux. Ghiôon rapprocha de lui sa bergère.

— Méchant I^ fit-elle avec des larmes sur la joue.

La glace était rompue. Quand Virginie vint annoncer que le souper était servi, Loriot, étendu sur le divan, battait le bout de ses bottes avec sa canne. Il avait regagné cent pour cent. Et Virginie l'entendit appeler mademoiselle Marie de Uostan, la Ghiffonnette I

— V'ià qu'est mignon, dit Loriot, en entrant dans le boudoir.

Chiffon, qu'il tenait par la main, se tourna vers lui toute contente.

— Mais, ajouta Loriot, je suis encore mieux logé que ça I

Virginie haussa les épaules. Loriot lui dit avec fierté ;

— Payse ! allez voir là-bas si j'y suis.

— Quand mademoiselle me donnera ses ordres... voulut répliquer Virginie.

— Allez I interrompit Ghilïon : je vous sonnerai quand j'aurai besoin de vous.

— Eh bien! eh bien I pensa Virginie en se retirant, voilà qui va tout seul! C'est comme dans les Egarements de Sidonkl Le docteur paierait peut-être pour savoir ça.

Je vais le guetter. C'est dans Tintérêt de la morale. Loriot s'assit le premier et noua vaillamment sa serviette autour de son cou.

— Voilà un gentil souper, dit-il, mais j'ai dîné chez Véfour...

— Ah ça! interrompit Gliififon, qui se piquait de nouveau, tu as donc bien de l'argent, mon Loriot?

— Mais oui, répliqua celui-ci.

— Ça t'est venu tout d'un coup, car j'ai entendu parler de certaine nuit où tu avais couché dans les copeaux.

Loriot devint tout rouge.

— J'avais trop bul dit-il, aimant mieux se vanter d'un vice que d'avouer sa misère.

— Tu bois donc toujours?

— Ah! dam! vois-tu, Ghiffonnette, quant à ça, je suis mauvais sujet!

— Mais cet argent que tu as?

Elle se cachait pour sourire.

— Eh ! eh ! fit Loriot, Paris est aussi le paradis des jolis garçons, ma Ghiffonnette!

— Gonte-moi donc ça, dit Ghiffon en lui servant un verre de madère après le potage.

— Peut-être bien que ça te ferait de la peine, reprit Loriot.

— Moi? Pourquoi donc, bon Dieu?

— Dam ! Tu m'aimais fameusement, un temps qui fut, la Ghiffonnette!

— Et toi?

— Moi, je t'aimais bien, mais pas tant.

— Mon pauvre Loriot I dit Ghififon en touchant son verre de ses lèvres, nous étions des enfants.

— Çà, c'est vrai, des marmailles, quoil

— Ça me fait rire, moi, quand je songe à ce temps-là.

— Moi aussi, ça me fait rire.

Il but son verre de madère. S'il riait, ce n'était pas de bon cœur.

— Est-ce que t'aimes quelqu'un d'autre, toi, la Ghiffonnette ? demanda-t-il.

— Pardi I répliqua la fillette.

— Ahl fit Loriot ; est-ce que je le connais?

— Oui donc, tu le connais î

— Le monsieur Fernand, peut-être?

— Juste I

Loriot fit la grimace.

— Ohl la la I dit-il ; ah I mais dam I celui-là, si j'étais femme, que je ne l'aimerais donc point I

— Parce que? fit Ghifi'on en jouant le mécontentement.

— Parce qu'il est vilain comme tout! et pâlot I et mièvre 1 et blondasse I

Ghifî'on le regarda d'un air moqueur.

— Tu ne sais pas, mon Loriot, dit-elle, on jurerait que tu es jaloux de lui î

Pour le coup Loriot se défendit comme un beau diable.

— Jaloux! se récria-t-il avec un mépris souverain, jaloux, moi! ahl bien, par exemple! Jaloux pour qui? jaloux pour quoi? J'ai ce qu'il me faut, ma petite.

Il se renversa sur sa chaise et montra qu'il avait appris à se servir du cure-dents.

— Ah! fit la jeune fille moins espiègle, tu as aussi ce qu'il te faut, toi, mon Loriot?

— Pardi !

— Est-ce que je la connais?

— Non point, da!

— Est-elle jolie?

— Si ça se demande î

— Est-elle jeune?

— Je crois beni

— Où l'as-tu trouvée?

— T'es curieuse î

— Si tu ne veux pas me dire ...

— Ohl dit Loriot, n'y a pas d'affront. C'est point moi qui l'ai trouvée, c'est elle.

— A'raiment! elle est venue chez toi?

— Du tout I elle m'a envoyé un monsieur qu'a sa confiance, avec de l'or et de l'argent, et tout.

— Et tu as accepté? fit la jeune fille en fp.ignant l'étonnement.

— Puisqu'elle est princesse et rentière, répondit Loriot, et que c'est pour nous épouser.

Ici, Chiffon retint un sourire. Mieux que personne, elle était à même de découvrir le point précis où Loriot cessait de dire la vérité.

— Voyons, sois franc, reprit- elle, l'as- tu vue? Loriot hésita ; puis, il répondit :

— Eh beni non, là, je ne l'ai point vue, mais j'en suis ben amoureux I

— Allons, mon petit Loriot, dit Chiffon gaiement en tendant son verre pour trinquer ; tu vois bien que j'avais raison autrefois. Paris est un pays de Cocagne. Tu vas épouser ta chacune, moi, je vas épouser mon chacun. Ta femme est princesse, mon mari sera duc. Ah I Jésus- Dieu! qui nous aurait dit cela, là-bas, sur la grande route !

— Ousqu'il y avait tant de crotte! appuya Loriot.

— Tu pleurais, mon pauvre Loriot.

— Toi, tu chantais tout de même, la Chifïonnelte. Tu valais mieux que moi.

— C'est qu'au bout du chemin, je sentais le paradis des femmes I

Loriot soupira.

— Oui, oui, fit- il tout bas, tu vas être ben heureuse.

— Et toi?

— Moi, je n'ai point vu la princesse.

— Bahl elle est belle, jeune et riche. Te souviens-tu, quand nous arrivions clans les fermes, comme nous avions gTand'faim !

— Les chiens aboyaient... n'y avait que toi pour les faire taire.

Il but un verre de vin et se mit à songer. Chiffon le guettait du coin de l'œil.

— Nous demandions à souper et à coucher, repritelle ; on commençait souvent par nous refuser, alors, tu faisais la roue...

— Oui, interrompit Loriot, et on nous fermait la porte au nez. Fallait ta chansonnette des gars de Locminc pour la faire rouvrir.

— Et nous dansions la sabotouse de Lamballe !

— Ou la litra de Ploërmel !

— Ou bien la danse des battoux...

— Ou bien la chevrette! Olil Jésus mignon! la chevrette !

Ciiiffon se leva vive et souriante, Loriot aussi.

— Donne-moi ta main, dit Ghifïbn.

— Et j'veux ben, répondit Loriot.

Et les voilà partis autour de la table. Et you, loulou, digue digue digue don!

Oh! la chevrette! quiconque n'a point sauté la chevrette ignore les charmes de la danse.

On parle de la valse, de la polka, connaissez-vous la chevrette?

Terpsychore l'inventa elle-même dans un voyage qu'elle fit à Quimper, à Finsu d'Apollon.

Digue digue digue don, loulou.

Des pieds, des mains, du torse, de la tête! Oh! là là ! les gars brillants de sueur, les filles essoufflées, la poussière qui se lève épaisse comme un brouillard de no-

vembre! Et houp I le plaisir! Écoutez l'orchestre : la bombarde enrhumée a l'air de se moquer du rhume éternel du biniou. Flûtes et violons, saluez!

Mes gars ! ô mes gars chevelus, nouez le poignet de vos chemises avec de belles touffes de laine bleue, laissez sortir de la pochette béante le coin du mouchoir de Chollet, écrasez les pieds des filles, prodiguez les coups de poing dans le dos : c'est l'amour.

Et you loulou I digue digue digue dou !

La porte s'ouvrit. Chiffon et Loriot s'arrêtèrent hors d'haleine. •

— C'est moi, dit Yirginie ; je venais voir si vous n'aviez pas besoin de quelque chose.

— De rien. Allez-vous-en, dit Chiffon.

— Et plus vite que ça, domestique î ajouta Loriot.

Ils tombèrent tous deux sur leurs sièges. Chiffon versa à boire.

— La dernière fois que ntms l'avons dansée... commeuça-t-elle avec un grain de mélancolie.

— Ah ! que je m'en souviens ben ! s'écria Loriot ; c'était à Maintenon, au pied de la grande meule de foin.

— Et nous avions bon appétit.

— Avec pas grand'chose pour manger : du pain et du fromage.

— Est-ce que tu n'as pas faim du tout, toi, mon Loriot?

— Si fait, v'ià que ça me vient. 11 me semble que je souperais de bon cœur, si tu voulais jouer à ce que tu sais bien, la Chiffonnette.

Ses yeux et ses joues brillaient. Corbleu! cette chevrette !

— A quoi? demanda Chiffon modestement.

— Comme ce soir-là, répondit Loriot, à fermer les yeux ouvrir la bouche.

480 liE PARADIS DES FEMMES

— Damel fit la jeune, fille, c'est que. dans notre position...

— Bah I rien qu'un petit peu I

— Allons, dit Chiffon, mais rien qu'un petit peu! lis s'attablèrent devant le souper à peiiie entamé.

— Qui commence? demanda Chiffon.

— Toi, répondit Loriot, comme à Maintenon.

— Voyons, alors. Ferme les yeux, ouvre la bouche. Loriot ferma les yeux. ChifTon mit un blanc de perdreau sur un petit morceau de pain.

— Voilà la première bouchée de notre fromage, dit-elle. Loriot mangea, mais il ne rouvrit point les yeux. 11

attendait le baiser.

— Eh bien dit-il, après?

— C'est à ton tour, mon Loriot.

— Ah! fit tristement le petit, le fromage n'est point si bon ici qu'à Maintenon.

— Comment ! du perdreau !

— Il manque la sauce, dit Loriot.

— A ton tour, répliqua Chiffon, feignant de ne rien comprendre.

Loriot arrangea une belle croûte sur laquelle il mit une bouchée de chevreuil.

— V'ià qu'est aussi du fromage, dit-il.

Et il voulut donner le baiser, mais Chiffon se recula.

— Alors je ne joue plus, murmura le petit gars «jui avait les larmes aux yeux.

— Pourquoi ça?

— l^arce que tu ne veux ])Hs jouer le jeu.

— Et la princesse? denuinda Chilioii on roniiajil malignement.

— Je me moque de la princesse î

— Si j<3»nie, si ri<die, si b(41e!

— Je te dis que je m'en bats l'œil I Ah ! si tu n'aimais pas tondue!

— Eh bien?

— Eh bien ! nous nous marierions ensemble, la Chiffonnette.

— Tu n'y songes pas ; nous serions pauvres.

— Qu'est-ce que ça fait ?

— Nous n'aurions plus d'autre ressource que de retourner en Bretagne.

— Tant mieux î

. — Parles-tu vrai, mon Loriot?

— J'en lève la main, tiens, ma Ghiffonnelte!

Ils restèrent un instant muets tons deux à se regarder. Ils étaient jolis comme deux amours.

— Alors, dit Chiffon solennellement, ferme les yeux, ouvre la bouche !

Elle prit un morceau de pain sec qu'elle posa entre ses lèvres et s'approcha ainsi de Loriot, qui communia, riant et pleurant. Quand il n'y eut plus de pain, leurs lèvres se rencontrèrent.

Un bruit se fit au dehors. Derrière la porte, la voix grave du docteur s'éleva et dit :

— Jean de Rostan est là!

Une antre voix, une voix de femme étouffée par les larmes répondit :

— Mon fils, rendez-moi mon fils !

En même temps Virginie, tout effarée, entra par une porte et s'écria :

— Vite! vite! séparez-vous!

Chiffon entoura Loriot de ses bras.

— Quoi qu'il arrive, répondit-elle, nous ne nous séparerons plus. J'aime mieux mon Loriot et la misère que Jean de Rostan et la fortune!

Mais les filles du Grand- Chêne et les pàtours du Tréguz ont beau être désintéressés : la chance les prend aux cheveux.

La porte principale s'ouvrit. Le docteur parut, soutenant une pauvre femme échevelée et pâle. Loriot et Chiffon la reconnurent tous deux. Pour Chiffon, c'était la folle du pavillon ; pour Loriot, c'était l'inconnue qui avait voulu l'embrasser sous la porte cochère. Derrière le docteur, venaient Irène, Solange et le chevalier Roger de Martroy. Le roi Truffe s'appuyait sur ces deux derniers.

Le docteur lui dit, pendant que la pauvre femme s'élançait vers Chiffon et Loriot, et qu'elle les pressait réunis sur son cœur :

— Voici Jean de Rostan et Marie de Rostan. Voulezvous qu'ils s'épousent et qu'ils soient vos enfants, monsieur le duc?

— Je le veux, répondit le roi Truffe attendri. Madeleine criait :

— Sulpice! Sulpice! soyez béni de Dieu! je ne suis plus folle î

Le roi Truffe avait les yeux humides. 11 rapprocha les mains de Roger et de Solange.

— Je voudrais vivre, dit-il, pour voir tant de bonheur!

C'était après cette longue soirée, toute pleine d'émotions joyeuses. Le bonheur de ces deux enfants. Chiffon et Loriot, était contagieux tout comme l'allégresse de Madeleine. Le roi Truffe était rajeuni de dix ans ; Sulpice lui avait promis qu'il vivrait. Solange, aimée et réconciliée, commençait à croire au paradis des femmes.

Chacun s'était retiré. Irène et le docteur restaient seuls au salon. 11 y avait deux lampes allumées sur la table.

— Ne me trompez pas, dit Irène, rompant enfin le silence

— Je ne vous ai jamais trompée, répliqua Sulpice.

— Mon père est mort ?

— Oui, votre père est mort. Irène eut un frisson.

— De votre main? ajouta-t-elle en tremblant.

— Non, je vous l'atteste.

Il y eut un silence, puis Irène demanda encore :

— Par votre volonté ?

Sulpice, au lieu de répondre, prit une des lampes et s'approcha de sa femme pour lui donner le baiser dusoir. Irène lui tendit la joue et dit à voix basse :

— Ma mère vit par vous. Vous m'avez rendu mon frère. Je vous aimerai jusqu'à ma dernière heure.

Sulpice sortit. Quand Irène fut seule, elle prit l'autre lampe et se retira dans la chambre où dormait la petite Madeleine.

Elle resta longtemps près du berceau. Elle pleura.

Le jour naissant la surprit à la même place. Elle déposa un baiser sur le front de l'enfant.

— Dors, ma fille, dit-elle ; que Dieu te conserve à ta mère, car tu n'auras point de sœurî

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