LA BUCHE
Le docteur Sulpice était seul dans son cabinet de travail. Il lisait un livre de médecine. Le portrait d'Irène, placé en face de son bureau, semblait lui sourire.
Le docteur était calme, mais triste. Quand il regardait le portrait d'Irène, une expression de mélancolie plus profonde descendait sur son front.
Vers six heures, il commença à regarder plus souvent sa pendule. A six heures et un quart, il sonna et demanda sa fille. Il la garda près de lui un quart d heure. Avant de la renvoyer, il la tint longtemps serrée contre son cœur.
Dès que l'enfant fut partie avec sa bonne, Sulpice prit la lampe et descendit le petit escalier qui menait de son bureau au jardin. Il laissa la lampe sur la dernière marche et traversa le parterre. Il y avait de la lumière* dans le pavillon qui servait de retraite à la folle. Sulpice y entra sans frapper. La folle était assise auprès du feu, la tête entre ses deux mains et gardée par une domestique.
Sulpice fit signe à la domestique de sortir. Il se mit debout en face de la folle et lui dit :
— Madeleine Rostan du Boscq I
La folle écarta ses cheveux qui pendaient et le regarda.
— Votre mari va mourir ce soir! dit encore Sulpice. Madeleine ne bougea pas. Sulpice lui prit le poignet
pour tâter l'artère.
— Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.
La folle était immobile et muette comme un marbre.
Ses cheveux gris tombaient en mèches lourdes le long de ses tempes. Elle se tenait droite. La lumière frappait en plein son visage aux lignes pures et pleines de noblesse.
— Youlez-vous voir Irène? demanda Sulpice. Elle fit signe que non.
— Youlez-vous voir votre fils Jean?
— Je l'ai vu, répondit vivement la folle dont les grands yeux s'éclaircirent.
Ce fut une lueur fugitive. Elle ajouta en retombant dans sa morne apathie :
— C'est en rêve que je l'ai vu I
— L'aimez- vous bien, votre Jean? prononça doucement Sulpice.
Elle leva ses mains jointes vers le ciel.
Le docteur lui mit sur le front ses doigts étendus.
— Vous êtes une heureuse mère, dit-il ; vous allez revoir votre enfant.
Deux grosses larmes coulèrent sur la joue pâlie de Madeleine ; mais elle ne répondit point.
— Agenouillez-vous, ordonna Sulpice, priez Dieu ardemment et de tout votre cœur.
Madeleine s'agenouilla.
— Et quand vous aurez retrouvé votre fils, acheva Sulpice dont la voix eut un accent de sévérité, tâchez d'aimer encore votre fille!
Madeleine se frappa la poitrine en disant :
— J'aime ma fille I j'aime ma fille ! Puis elle murmura :
— Mon fils Jean, c'est mon cœur. Quand j'aurai retrouvé mon cœur, qui m'empêchera d'aimer ma fille I
L'instant d'après, elle était seule avec sa gardienne. Elle jeta un regard timide autour de la chambre.
— Où est-il? demanda-t-elle ; où est cet homme qui était là?
Puis elle se reprit, saisie par le doute :
— Est-il venu un homme?
Elle pressa son pauvre front à deux mains.
— Heureuse mère? murmura-t-elle.
Elle ferma les yeux, mais non point pour dormir. Chaque fois que le vent agitait les feuilles sèches de la charmille au dehors, elle relevait un regard avide sur la porte. Elle attendait.
Sulpice reprit sa lampe au bas de l'escalier et remonta dans son cabinet. Son premier coup d'œil fut pour la pendule ; il était sept heures moins un quart.
— Est-ce qu'ils reculeraient.? se dit-il.
— Non, fit une voix aigrelette derrière le bureau du docteur.
Il leva la lampe. Grignotte était assise dans son propre fauteuil, et mangeait paisiblement le reste de ses châtaignes.
Le docteur ne la dérangea point. Grignotte et lui étaient, paraitrait-il, d'assez vieilles connaissances. 11 demanda :
— C'est donc pour ce soir ?
— C'est pour tout de suite, répondit l'enfant.
— Sont-ils déjà là-bas?
— Non, il n'y a que mon père et le bonhomme Bistouri.
— Que sais-tu?
— Rien.
Sulpice lui jeta cent sous qu'elle happa à la volée.
— Que sais-tu ? répéta-t-il. ,
— Rien, répéta Grignotte de son côté ; je vous ai dit tout l'autre fois... Ah! j'oubliais I L'homme aux boucles d'oreille et son bancroche de cousin sont encore venus rôder rue des Couronnes.
Sulpice frappa du pied avec impatience.
— Jean Touril les a-t-il vus? demanda-t-il.
— Oui, répondit Grignotte.
— Qu'a-t-il dit?
— Il m'a dit de partir, et de pleurer bien fort si vous ne vouliez pas venir, et qu'il me donnerait une grosse pièce si vous veniez.
— C'est bien, fit Sulpice.
Grignotte se leva.
— Combien as-tu mis de temps à venir? demanda Sulpice.
— Une demi-heure : j'allais plus vite que les fiacres.
— Il faut que tu sois là-bas dans vingt minutes. J'ai besoin de toi. Va î
La petite fille gagna la porte d'un bond et descendit l'escalier quatre à quatre.^ L'instant d'après, on aurait pu la voir sautiller dans la boue et courir comme un kangourou. Elle avait de la crotte jusqu'à l'échiné. En dépassant les voitures, elle trouvait le temps de se retourner pour faire la nique aux cochers.
Sulpice sonna et ordonna d'atteler.
Comme il prenait son chapeau, Irène se précipita dans le cabinet et vint à lui les bras ouverts.
— Sulpice! s'écria-t-elle ; au nom de Dieu, n'allez pas!
— Vous savez où je veux aller? demanda le docteur qui eut un froid sourire.
Irène se pendit à son cou.
— N'allez pasi N'allez pas! supplia-t-elle, au nom de votre femme, au nom de votre enfant 1
Sulpice la baisa au front et se dégagea de son étreinte.
— L'homme a sa destinée, dit-il, puisqu'il nous est donné d'entrevoir l'avenir. On ne peut deviner ainsi que ce qui est fixé d'avance dans l'ordre des volontés divines. La science m'a fait fataliste. J'irai : n'essayez pas de m' arrêter; moi, je n'essaie plus de vous retenir. Vous m'avez désobéi par excès d'affection : je vous pardonne et je vous aime. Cependant, je vous le dis, Irène, si M. de Galleran se mêle de tout ceci, deux hommes mourront.
Irène recula effrayée. Le sourire du docteur devint plus triste.
— De toute manière, reprit-il, nous commençons une heure de châtiment et de deuil. Les morts chéris sont éveillés dans leurs tombes, là-bas, au cimetière de Saint- Cast. Cette nuit, j'ai revu en rêve les trois cadavres, couchés sur la grève de Fréhel. L'un des trois était mon père.
— Mon père est parmi ceux que vous prétendez punir, prononça tout bas Irène.
— Nieul s'était chargé de m'assassiner, dit le docteur ; ce n'est pas par des somnambules que je savais cela, moi, Irène. Nieul est mourant ; il ne peut pas. Savezvous le nom de celui qui doit le remplacer?
Irène courba la tête et garda le silence.
— Je n'ai pas d'armes, vous voyez bien, poursuivit Sulpice ; et votre père a en main, à l'heure où je vous parle, une arme lâche et terrible qui tue sans bruit...
— N'allez pas! cria Irène en se laissant tomber à genoux.
Le docteur lui tendit la main.
— Je vous aime, dit-il d'une voix que l'émotion altérait à la fin ; vous m'aimez. Notre bonheur est mort : C'est la destinée. Il y aura un fantôme de plus entre nous deux.
La poitrine d'Irène rendit un gémissement. Elle baisa la main de son mari et répéta en la baignant de ses larmes :
— N'allez pas I
— La voiture de monsieur est attelée, annonça un valet à la porte.
Irène se tordit les mains et répéta encore comme une folle :
— N*allez pas 1 n'allez pas I n'allez pas !
— Adieu, ma femme, dit le docteur en se penchant vers elle pour la baiser au front. Je ne vous ordonne rien pour que vous n'ayez point le remords de vous être révoltée contre votre mari... mais je vous l'affirme sous serment, ceux que vous amènerez ne me sauveront pas et ne sauveront pas votre père. Il y aura deux victimes que je n'avais point condamnées, voilà tout. Adieu!
Irène resta seule. Elle appuya sa tête contre l'angle du bureau.
— Mon père I murmura-t-elle après un long silence. Puis elle dit eu pleurant :
— Sulpice a embrassé notre petite Madeleine...
— Mon mari ! mon mari I s'écria-t-elle, c'est mon mari qu'il faut sauver !
Dans lé salon du docteur Sulpice, où Irène manquait, le roi Trufie tenait en ce moment sa cour. Il était tout regaillardi, le roi Trufî'e. Ses joues bouffies se remplissaient, et quelques verres de bon vin avaient mis je ne sais quel honnête rayon dans ses yeux. Il s'informait à
chaque instant du docteur et de sa femme. Littéralement, le docteur était sa santé et sa vie.
Les de Morges étaient là sans leur fille Gabrielle, qui avait déclaré sa volonté de se retirer du monde. Sensitive faisait son service : il venait d'éditer un madrigal péniblement impromptu. Solange Beauvais, le chevalier Roger de Martroy et Robert de Galleran composaient le reste du cercle.
Il faut vous dire que le mariage prochain de Roger et de Solange n'était plus un mystère. Le roi Truffe comptait faire une noce magnifique. Il avait recommencé à nommer Solange sa filleule.
Le bruit courait que les efforts réunis du roi Truffe et de Roger ne pouvaient arrêter le parquet dans l'affaire du coup de couteau donné à ce dernier. La justice voulait, disait-on, s'en prendre à François de Rostan. Gela occupait le cercle. Le vidame de Pomard criait bien haut qu'un fait de cette nature ne pouvait rester impuni et que le retard était déjà un scandale. Sensitive avouait qu'il avait toujours été impressionné très-vivement par la poésie des cours d'assises. Après le tic-tac des moulins et le parfum austère de l'herbe coupée, ce qu'il aimait le mieux, c'était la Gazette des Tribunaux.
Solange et Roger causaient ensemble : Roger, pâle encore des suites de sa blessure, Solange, radieuse et toute belle.
Robert de Galleran, triste et taciturne , se tenait à l'écart.
Au moment où nous entrons dans le salon, Robert venait de se rapprocher de Roger et de Solange. Celle-ci était devenue nmette aussitôt.
Roger se retourna au bruit des pas de Robert et fronça le sourcil ; mais il y avait tant d'amère souffrance sur le visage de M. de Gallerau que Roger ne put s'empêcher de le plaindre.
— Monsieur de Martroy, dit Robert, j'ai un service à vous demauder.
— Parlez, monsieur, répliqua Roger ; je n*ai point de motif pour vous refuser.
Galleran hésita manifestement, le courage semblait lui manquer. Mais il fit effort sur lui-même et reprit d'une voix assurée.
— Je n'ai point à me mêler de vos secrets, monsieur de Martroy, mais je vous regarrîe, avec tout le monde ici, comme le fiancé de mademoiselle Beauvais.
Roger s'inclina, Robert poursuivit :
— Je vous demande la permission d'entretenir un instant mademoiselle Beauvais.
Roger ne put retenir un mouvement de surprise. Il regarda Solange. Solange tourna la tête comme pour s'éviter la fatigue d'un refus. A son tour, il hésita, mais Galleran lui prit la main qu'il serra avec force.
— Chevalier, dit-il à voix basse, je l'ai aimée, je l'aime encore. C'est la dernière fois que je la vois. Il s'agit du repos de ma conscience, il s'agit de son bonheur.
Roger lui rendit son .étreinte et se rapprocha du cercle.
Robert s'assit auprès de Solange.
Elle était si pâle, Solange, que vous eussiez dit une statue de marbre. Robert de Galleran semblait prêt à défaillir. Il fit effort pour parler, mais il ne put pas. La gêne devint si grande pour Solange qu'elle essaya de s'y soustraire en quittant la partie. Robert la retint par un regard qui peignait la profondeur de sa détresse.
— Je vais trouver du courage, mademoiselle, dit-il d'une voix brisée ; ne vous éloignez pas, par pitié I
Solange se rassit.
En ce moment, un domestique vint chercher M. de Galleran de la part d'Irène.
Robert se leva.
— Mademoiselle, dit-il à haute voix et de manière à être entendu de tout le salon, je voulais faire un aveu ; le cœur me manque. Mais les écrits valent, dit-on, mieux que les paroles. J'ai préparé une lettre dont vous ferez tel usage qu'il vous plaira. Veuillez l'accepter. La seule grâce que je vous demande, c'est de ne l'ouvrir que demain matin. J'aurai quitté Paris; je serai sur le point de quitter la France.
Solange prit la lettre. L'attention de tous était vivement excitée.
Robert salua à la ronde et revint vers Solange, dont il baisa la main respectueusement.
— Que Dieu vous donne du bonheur, mademoiselle, dit-il ; adieu pour toujours I
Il sortit. Irène l'attendait dans la galerie.
— Etes-vous prêt? demanda-t-elle.
— Je suis prêt, répondit Galleran.
— Craignez-vous la mort? Galleran se prit à sourire.
— C'est que, poursuivit Irène en hésitant et avec cette naïveté qui appartient aux grandes émotions, mon mari a dit que vous seriez tué là-bas.
— Partons I répliqua Galleran en prenant les devants; j'ai rempli mon dernier devoir ; Solange a la lettre qui m'accuse.
Une voiture les attendait à la porte. Irène dit au cocher :
— Rue de la Goutte-d'Or.
La route se fit en silence. Au delà de la barrière seulement, Galleran dit :
— M. de Martroy est un galant homme, elle sera heureuse. Ne lui pariez jamais de moi.
A rentrée de la rue de la Goutte-d*Or, Roblot et Toto Gicquel attendaient.
Irène fit arrêter la voiture.
Roblot vint à la portière.
— La Morgatte et le grand Rostan y sont, dit-il, et un autre que je ne connais pas : un jeune.
— Et mon mari ?
— Il y est.
— Depuis longlemps?
— Depuis une minute.
— Combien avons-nous de monde là-dedans? demanda Irène.
Roblot baussa les épaules.
— J'ai donné bien des pièces de cent sous, répondit-il; mais ils sont tous partis.
Irène posa sa main droite sur celle de Galleran, qui sauta aussitôt hors de la voiture.
— Conduisez-moi, dit-il à Roblot.
— Que Dieu soit avec vousl murmura Irène, plus morte que vive.
Il tombait une pluie fine et drue. La rue était déserte. La voiture marcha au pas derrière Galleran et Roblot. Toto grelottant et tremblant, suivait la voiture.
Irène vit entrer Galleran dans l'allée obscure qui menait chez l'ancien reboutoux. Dn seuil, il lui fît encore un geste d'adieu.
Roblot ressortit au bout de deux minutes.
Après deux autres minutes écoulées, on entendit, dans le profond silence, une double détonation : deux coups de pistolet tirés presque en même temps.
Quelques fenêtres s'ouvrirent dans la rue de la Goutted'Or. De l'embouchure noire des allée?, quelques chuchottements sortirent. Rien ne bougeait dans l'établissement du bonhomme Bistouri.
A l'intérieu: de la voiture, Irène était tombée comme morte.
C'était la chambre où Nieul, étendu sur un tas de chiffons, suait ia fièvre. On avait jeté sur lui une vieille couverture. Cela ressemblait assez à ces lits de misère qu'on trouve dans toutes les masures du quartier Saint- Marceau. Les grabats sont du luxe autour de la Montagne-Sainte-Gt;neviève, et j'ai vu de mes yeux, une fois, deux vieillards, l'homme et la femme, qui s'étaient fourrés tout nus dans des sacs de cendre par le grand hiver de n il huit cent quarante-sept.
En fait de c ('tresse, à Paris^ l'imagination la plus hardie ne sr.ur. it rien inventer.
Nieul râlait sur ses chiffons. Il était bien malade. Son visage amaigri avait ces tons ternes qui annoncent l'approche du 1 î'j nier moment.
La marqui ;o Astrée était assise a l'autre bout de la chambre sur ime escabelle. Son flacon ouvert se collait à ses narines.
Auprès d'elle, se tenait Jean Touril, une bouteille d'eau-de-vie à la main. Il était en train de verser à boire au grand Rostan dont les jambes chancelaient.
La marquis<î et le grand Rostan prêtaient l'oreille à chaque bruit ({ui venait de la cour.
— Soyez tranquilles^ que diable! dit le père Bistouri. Nous avons encore au moins un quart d'heure, et Grignotte, qui fait sentinelle à la porte de la rue, viendra nous avertir.
Le grand Rostan but son verre d'eau-de-vie et se redressa de son haut.
Le père Bistouri prit la marquise à part.
— Pourquoi avez-vous amené Fernand? demanda- t-il.
— Pour river une chaîne à son cou, répondit Astrée ; il fallait qu'il fût complice.
— Ça vous regarde, fit le bonhomme qui tira de sa poche du papier, une plume et de l'encre.
— Qu'est-ce que cela ? demanda la marquise à son tour.
— C'est mon million, ma belle. Signez-moi un billet à ordre de pareille somme, ou il n'y a rien de fait.
Astrée prit le papier sans mot dire et s'agenouilla devant l'escabelle qui lui servit de table. Elle écrivit le billet à ordre sous la dictée du bonhomme et le signa.
Le bonhomme examina le titre attentivement, puis il embrassa la marquise pendant qu'elle se relevait. Le grand Rostan se versa un autre verre d'eau-de-vie.
— Mon ancien, lui dit le bonhomme, il ne faut pas non plus en trop prendre. Gardons notre sang-froid. Voilà votre pOste.
11 lui montra l'enfoncement derrière l'armoire.
— Et voilà votre arme, ajouta-t-il en lui mettant le pistolet à vent dans la main ; nous allons poser la lampe sur ce billot, de l'autre côté du lit de Nieul. Le docteur aura la lumière en plein, et vous resterez dans l'ombre. Quand il entrera, Nieul poussera un gémissement, c'est convenu. Le docteur ira droit au lit. Visez bien, et je réponds du reste.
Le grand Rostan tournait et retournait le pistolet entre ses doigts.
— Est-ce que ça tue? demanda-t-il avec défiance.
Le bonhomme Bistouri alla prendre la planche qui était encore contre le mur et la lui apporta.
— Voilà ce que ça fait, répliqua-t-il en lui montrant les deux trous.
Le grand Rostan jeta la planche et dit :
— C*estbien.
— La trappe est ouverte à gauche de la porte d'entrée sur la cour, continua le bonhomme, quand ce sera fait, vous traînerez le docteur jusque-là et vous le pousserez yians la cave.
— Fernand vous aidera, ajouta la marquise avec un calme effrayant.
Fernand était dans la première chambre où nous avons trouvé naguère Grignotte avec l'ancien reboutoux ; la chambre où elle avait fait son trou pour voir ce qui se passait dans la cave.
Nous savons quelles étaient les instructions de Fernand par rapport au grand Rostan.
Nieul se retourna sur sa couche en gémissant.
— Pas encore I dit le bonhomme ; garde ça pour tout à l'heure.
— Le voilà I le voilà! dit Grignotte qui montra son visage de petit démon à la porte.
— Eh I vite ! fit le père Bistouri en prenant la main de la marquise.
Celle-ci jeta un regard snr le grand Rostan qui tremblait.
— Encore un verre I dit-elle en lui versant elle-même une énorme rasade d'eau-de-vie.
Puis elle le poussa dans l'enfoncement qui était sou poste.
— Du cœur ! dit-elle.
— J'aimerais mieux me battre contre dix hommes sur Ja lande I gronda le grand Rostan.
Jean Touril entraîna la marquise.
En passant par la première chambre, elle toucha la main de Fernand caché derrière des planches, et lui dit aussi :
— Du cœur I
— Il ne vient donc pas avec nous, celui-ci? demanda le bonhomme.
— Non, repartit la marquise, dépêchons I
Le bonhomme regarda Fernand plus mort que vif dans son coin et lui fit un signe de tête protecteur. Puis il ouvrit la trappe qui était au dehors. On entendait déjà le pas de Sulpice dans le second couloir.
La marquise et Jean Touril descendirent Tescalier en laissant la trappe entr'ouverte.
— Tu es bien toujours ma Goquinette, dit l'ancien reboutoux qui lui caressa le menton ; tu veux faire d'une pierre deux coups, et ce beau blondin est là pour quelque chose.
Astrée ne répondit point. Elle prêtait l'oreille.
— On dirait que le docteur n'est pas seul, dit-elle en écoutant plus attentivement le bruit des pas, qui était tout proche.
— C'est l'écho, répliqua Jean Touril ; assieds-toi là ; ça ne va pas être long maintenant.
Astrée ne voulut point s'asseoir. Elle monta, au contraire, deux ou trois marches pour écouter de plus près. Elle entendit parfaitement le bruit que faisait en s'ouvrant la première porte vermoulue et tremblant sur ses gonds.
Sulpice était entré.
Elle guettait désormais le cri d'agonie.
Sulpice était seul et sans armes. Il portait son manteau sur le bras gauche. Il traversa d'un pas ferme la première chambre qui semblait déserte. Une lueur sortait par les fentes de la seconde porte. C'était tout ce qui pouvait guider Sulpice, car l'obscurité était profonde.
Il ouvrit la porte sans hésiter, mais il resta immobile sui le seuil, promenant son regard tout autour de lui. Du seuil, il était impossible de voir François Rostan,
eomplétemeut caché par la saillie de rarmoire. Cependant, l'œil de Sulpice se tourna tout de suite vers ce point et y resta fixé, dardant comme un éclair.
Soit que Nieul voulut remplir son rôle, soit que la souffrance fût plus forte que son remords, il poussa un long gémissement. Le regard de Sulpice ne quitta pas le coin où François Rostan était caché, tenant à la main son pistoh t. François attendait que le docteur se dirigeât vers le lit, pour le viser par derrière. Une minute entière se passa. Les jambes du grand Rostan se prirent à trembler sous le poids de son corps. Ce regard lui entrait dans le cœur comme la pointe d'un poignard.
La sueur coulait le long de ses joues et son souffle devenait haletant. Il voulut lever le pistolet, car il se sentait tué par ce regard, et c'était maintenant pour se défendre ; mais son bras, désobéissant et paralysé, resta collé à son flanc.
A ce moment, Sulpice commença à entendre sa respiration pénible. Il étendit sa main ouverte et dit : Venez I
Le grand Rostan, plus pâle qu'un fantôme, sortit de l'ombre, et Nieul se dressa sur son séant pour voir cela.
Rostan marchait d'un pas inégal. Une force invincible le poussait en avant. L'effort qu'il faisait pour résister à cet entraînement était visible.
Il avait l'œil grand ouvert, les deux bras tombants, la tête haute. Quand il fut auprès de Sulpice, celui-ci abaissa sou bras. Le grand Rostan s'affaissa comme une masse sur le sol.
Nieul poussa un cri de stupéfaction. Un autre cri pareil lui répondit au dehors. Grignotte, les yeux écarquillés, la bouche béante, collait sa figure aux carreaux.
— Tuez-le pendant que vous y êtes, monsieur Sulpice, dit Nieul ; il voulait vous assassiner.
— Et toi? demanda Sulpice.
Nieul laissa retomber sa tête et cacha son vi sage sons son lambeau de couverture.
Les deux coups de pistolet, entendus par Irène, retentirent à cet instant, presque ensemble et si près que Nieul sauta hors de sa couche. Le grand Rostan n'entendit pas et ne bougea pas. Le docteur murmura :
— Que Dieu ait leurs âmes !
Il étendit ses doigts sur la poitrine de Nieul, qui était retombé parmi ses chiffons. Nieul s'agita, et une expression de bien-être se répandit sur ses traits.
— Combien de fois t'ai-je sauvé la vie? demanda le docteur.
— Pardon ! pardon I balbutia le bandit, qui essaya de se mettre à genoux, pardon et merci I
La porte d'entrée s'ouvrit.
— Ils sont morts tous deux, dit Grignotte.
— Dormez î commanda Sulpice à Nieul.
La tète de celui-ci, calme et reposée, se renversa dans les mèches de ses cheveux gris. Ses yeux se fermèrent.
— Personne n'est venu aux coups de pistolet? dit le docteur en se tournant vers la petite fille.
— Je ne sais pas comment le père Bistouri a fait, répondit Grignotte, mais il n'y a pas un seul chiffonnier dans le garni : c'est un finaud I
— Alors, quel est ce bruit? demanda Sulpice en prêtant l'oreille tout à coup.
On entendait marcher sur le carré où était la trappe de l'autre côté de la première chambre. Grignotte se prit aussi à écouter.
— C'est le père Bistouri, dit-elle après un court silence.
— Chutl fit Sulpice.
— Grignotte! appela tout doucement le bonhomme.
— Faut-il aller? demanda la petite fille.
— Val répliqua le docteur, qui lui montra la fenêtre. Grignotte comprit, poussa le châssis vermoulu et sauta
dans la cour.
— Est-ce vous qui m'appelez, patron? cria-t-elle au dehors.
— Arrive, enfant du démon ! fit le bonhomme, et ne parle pas si fort.
Sulpice mit son oreille à une fente de la porte. Il entendit le bonhomme qui disait :
— Le Fernand aura pris la clef des champs. L'as-tu vu?
— Qui ça, Fernand? demanda Grignotte d'un air innocent.
— Au fait, tu ne sais pas, toi! prends celui-là par les pieds pendant que je tiens les épaules. Nous allons le pousser dans le trou.
Ils étaient en face de deux cadavres : les deux coups de pistolet avaient porté.
Grignotte pleurait un peu, mais cela l'intéressait.
— Il est encore tout chaud, dit- elle en touchant le premier corps.
Le bonhomme grommelait :
— Sulpice et ce grand dadais de François auront tiré ensemble, ou plutôt Sulpice aura déchargé ses deux pistolets coup sur coup. Pousse, petiote !
Il faisait si noir sous ce hangar, dont l'entrée était obstruée par un tas de débris, qu'il était absolument impossible de reconnaître les traits des victimes.
— Celui-là n'est pas assez lourd pour être le grand llostan, dit l'ancien reboutoux. Pousse!
Le corps de Fernand bascula sur le bord de la trappe et rebondit de marche en marche jusqu'au bas de l'escalier, rapide comme une échelle.
— Voilà le docteur! cria le bonhomme à Astrée qui restait en bas.
Grignotte et lui s'attaquèrent au cadavre de Galleran qui fut poussé jusqu'à la trappe. Quand il bascula, le bonhomme dit :
■ — Voilà François Rostan I
Ces paroles arrivaient au docteur comme si elles eussent été prononcées à son oreille.
— Maintenant, dit Jean Touril à Grignotte, va me chercher ma lanterne .
Grignotte s'élança dans la première chambre et, avant que le bonhomme n'eût l'idée de la suivre, elle rapporta la lanterne allumée.
Jean Touril lui demanda :
— Y a-t-il beaucoup de sang, là-bas, sur le carreau?
— Beaucoup, répondit Grignotte à tout hasard.
— Tu vas prendre un seau d'eau avec une éponge, et tu laveras.
Il descendit avec précaution l'escalier raide de la cour et laissa la trappe ouverte derrière lui.
Au bas de l'escalier, Astrée attendait, haletante.
— Et Fernand? demanda- 1 elle avant que le vieillard ne fût à moitié chemin.
— Fernand n'a pas attendu son reste, repartit ce dernier ; c'est le docteur qui a dû faire l'affaire de François. D'ailleurs, ils sont là tous les deux : nous allons bien voir.
Il arrivait aux dernières marches. Astrée lui arracha la lanterne, tant elle avait hâte. Dès que la lumière frappa le premier cadavre, elle recula en poussant un cri de stupéfaction.
— Robert de Galleran I dit-elle.
Puis la lanterne s'échappa de ses mains. Elle se précipita comme une folle sur le second corps en criant :
— Fernand I on m*a tué mon Fernand I
— Pas possible I dit le bonhomme Bistouri qui fut sur le point de remonter l'escalier.
Il se ravisa et vint auprès de la marquise qui ne parlait plus.
— Saviez-vous que celui-là devait être ici? demandat-il en montrant Gallerau.
— Non, répondit Astrée.
Un sanglot souleva sa poitrine pendant qu'elle ajoutait:
— Fernand I mon Fernand I c'est moi qui l'ai tué I
— Est-ce que ce Galleran, demanda encore le bonhomme, n'était pas un ami du docteur?
La marquise restait muette. Jean Touril lui secoua le bras.
— Il ne s'agit pas de pleurnicher, dit-il ; je sais par où me sauver, moi, je vous en préviens ; mais vous, au haut de cet escalier, vous trouverez peut-être la guillotine I
Astrée se redressa et répéta le dernier mot :
— La guillotine I
— J'ai idée, poursuivit le vieillard, que nous sommes pris dans notre propre piège. Vous aviez amené Fernand pour tuer le grand Rostan, n'est-ce pas?
— Oui, répliqua Astrée, je l'avais amené pour cela. Un grognement sourd se fit entendre au-dessus de
leurs têtes. Jean Touril éteignit la lanterne ; mais il n'était plus temps ; la trappe, violemment fermée, retomba avec bruit.
En même temps, au milieu de la nuit noire, un petit éclat de rire sec et strident retentit.
— Grignotte, fit Jean Touril, où es-tu?
— Sous la trappe, patron.
— C'est toi qui l'as fermée ?
— Non, c'est le grand qui est venu avec la dame. Il a
entendu que vous disiez comme ça que vous en aviez amené uu autre pour le tuer ; il a juré et il a fermé la trappe. Tenez, le voilà qui met quelque chose dessus pour pas qu'on l'ouvre.
On entendit en effet le bruit d'un objet pesant qui tombait sur le bois de la trappe.
11 y eut un silence dans la cave. La marquise était atterrée. Jean Touril, tâtonnant et s'aidant de ses mains, remonta l'escalier.
— Et toi, petiote, dit-il, pourquoi es-tu ici?
— Parce qu'il y a des soldats dans la cour, répondit l'enfant sans hésiter.
La marquise cacha sa tête entre ses mains. Le bonhomme redescendit quatre à quatre, au risque de se rompre le cou. Il s'était préalablement assuré que Grignotte n'était pas au haut de l'escalier et qu'elle avait menti.
— Petiote, reprit-il d'un ton caressant, veux-tu gagner une grosse pièce I
Mais Grignotte était dans son trou persuadée que si le bonhomme l'attrapait, elle passerait un mauvais quart d'heure.
— Il fait noir comme dans un four, se dit Jean Touril; je puis bien me sauver sans que personne me voie. Mais si on trouve la coquinette ici, elle parlera ; on cherchera... Je donnerais un louis d'or pour mettre la main sur ce démon de Grignotte!
Grignolte, à l'abri dans son trou de mine, prit une bonne prise de tabac, n'ayant plus de marrons.
— C'est bien fait I pensait-elle; je n'aime pas celles qui ont des robes de soie, quoique je veux en avoir quand je serai grande.
Jean Touril revint à Astrée. Il avait bien réiléchi, et la conclusion avait été :
— Il fait noir : elle ne verra pas les marmites en passant.
— Ma pauvre bonne petite, dit-il, te voilà finie. Moi aussi, car tout mon avoir est là-bas, sur la rue des Couronnes, et, une fois la justice ici, j'aime mieux tout laisser. Donne-moi la main, nous allons sauver notre peau, et puis voilà !
Astrée donna sa main sans répliquer. Jean Touril lui fit traverser la cave dans toute sa longueur. 11 s'arrêta un instant. Astrée entendit un bruit sourd dont elle ne put s'expliquer la nature, puis l'ancien reboutoux lui dit :
— Baisse-toi.
Il la poussa en avant et passa après elle. Ils étaient tous les deux dans la cave du n° 35, dont Jean Touril s'était rendu acquéreur. Avant de replacer la pierre, le bonhomme appela tout doucement :
— Grignotte I
Personne ne répondit. Jean Touril ferma. Presque aussitôt après, on entendit lever la trappe, puis un bruit de pas.
— Ils chercheront longtemps, dit Jean Touril. Grignotte elle-même, le diable incarné, ne sait pas où nous sommes.
La marquise n'avait pas prononcé une parole depuis l'instant où la trappe s'étstit refermée. A ce moment où elle cherchait quelque chose pour s'asseoir, car ses jambes manquaient sous elle, le hasard lui fit heurter une des marmites qui tomba et se brisa. Elle se baissa vivement. Ses deux mains se baignèrent dans l'or éparpillé qui tinta.
— Ahl fit Jean Touril en se jetant sur elle, ceci est ta mort. Tu ne sortiras pas d'ici I
Astrée avait bondi sur ses pieds. Elle poussa un cri de joie.
— Tout est là I dit-elle, et tout est à moil
Elle fit craquer la détente d'un pistolet qu'elle tenait à la main. Jean Touril se coucha par terre et ouvrit son couteau. C'était un duel sans merci qui allait avoir lieu.
Les pas qu'on avait entendus dans la cave voisine étaient ceux du grand Rostan \ mais Astrée et Jean Touril ne s'occupaient plus de cela. Ils se cherchaient. Astrée avait recouvré toute sa vaillance avide. Elle avait porté le deuil de Fernand pendant trois minutes, c'était assez. 11 y avait de l'or sous ses pieds, elle voulait vivre. La fièvre de sang la prenait. Cette cave obscure était pour elle toute pleine de trésors qu'il fallait conquérir.
Jean Touril, le cœur serré, les mains crispées, comptait bien ne frapper qu'un coup.
Il avançait en rampant. Astrée, debout sur une pierre, attendait.
Quand le grand Rostan s'était éveillé de cet anéantissement qui l'avait terrassé tout à coup, la chambre de Nieul était déserte. Il vit à côté de lui le pistolet à vent dont il n'avait pu se servir. Il le repoussa du pied. Un vague souvenir lui vint. Il appela Nieul ; Nieul dormait. Le docteur avait disparu.
François Rostan parvint à se mettre sur ses jambes. L'idée de fuir le tenait, mais il était comme paralysé. D'ailleurs, il ne savait pas le chemin. Il appela Jean Touril et Astrée. Un silence profond régnait aux alentours.
Il se traîna jusqu'à la première chambre. Sur le seuil de celle-ci il entendit un bruit de voix. La trappe était ouverte. Il se pencha pour écouter au momcmt où Astrée avouait à l'ancien reboutoux le motif de la présence de Fernand. Les idées de Rostan étaient dans un étrange désordre ; néanmoins, il comprit qu'on avait voulu l'assassiner.
Il y avait longtemps que la pensée de punir Astrée était venue pour la première fois à son esprit. A cette heure de trouble, l'image de Madeleine et de ses enfants passa devant ses yeux comme un rcve éploré. Il ne songea plus à fuir. Il assujettit la trappe fermée avec une pierre de taille qu'il trouva dans la cour.
-T- Comme cela, se dit-il, la Morgatte est prisonnière.
La Morgatte I le démon qui l'avait tenté quand il était jeune et heureux!
Son idée fixe était désormais de trouver une arme.
Et il pensait :
— Si je ne trouve rien, je l'étranglerai de mes propres mains !
Il retourna dans la chambre de Nieul, et la première chose qui frappa ses regards fut la bouteille d'eau-de-vie à demi pleine. Ses regards brillèrent. Il mit le goulot dans sa bouche et ne lâcha prise que quand le flacon renversé ne contint plus une seule goutte de liquide. Le sang revint à ses joues pâlies ; son jarret se tendit; sa haute taille se redressa.
Il y avait une énorme bûche posée contre la fenêtre pour en maintenir les châssis branlants, François la saisit et la brandit au-dessus de sa tête.
Son arme était trouvée.
D'un coup de pied, il dérangea la pierre placée sur la trappe. C'était un Hercule, que cet homme, quand l'ivresse lui rendait pour un instant son ancienne vigueur. Et cependant, à un bruit léger qu'il entendit derrière lui dans la cour, la bûche s'échappa de ses mains, tant il avait peur de Sulpice. 11 sentait bien que la vue de Sulpice le réduirait à l'impuissance.
Mais Sulpice n'était pas là.
Le grand Rostan ouvrit la trappe et descendit les degrés de la cave. Quand il fut au bas de l'escalier, la
profondeur de cette nuit l'étonna. Il essaya de se diriger à tâtons et rencontra partout le vide.
— PstI fit-on à quelques pas de lui.
Il s'élança en brandissant sa bûche. La muraille lui barra le passage.
Il y eut derrière lui un éclat de rire contenu et moqueur.
— Ecoutez-moi et ne répondez pas, dit une voix aigrelette, je vais allumer la lanterne. Restez tranquille.
Rostan ne connaissait pas cette voix. Il ne bougea plus.
Une allumette chimique flamba, puis fuma, puis encore le bout de bougie s'alluma dans la lanterne du père Bistouri qui était restée sur le sol de la cave, au bas de l'escalier.
Rostan vit une petite fille en haillons qui le regardait en riant. Il demanda tout de suite :
— Où sont-ils?
La petite fille mit un doigt sur sa bouche. En deux sauts, elle fut dans le coin de la cave où l'ancien rebouroux avait naguère rangé ses marmites pleines d'or. Elle fit signe à Rostan de la suivre. Celui-ci obéit machinalement.
Griguotte, riant toujours et, d'un air plus malin, lui montra une cheville de fer, enfoncée dans une des pierres du mur :
— Il a oublié cela 1 dit-elle, on ne s'avise jamais de tout. Rostan regarda la cheville. Il ne comprenait pas.
— Ils sont là, reprit la petite.
En même temps elle tira sur la cheville et se rejeta vivement en arrière.
La pierre tomba. Rostan, à la faveur de la lanterne dont Grignotte dirigeait l'âme dans le trou, entrevit ïouril et la marquise : la marquise, armée de son pistolet, Touril le couteau à la main.
Rostaii se précipita tète baissée. Du premier coup de bûche il étendit Touril écrasé à ses pieds. Du second, il broya la tête de la Morgatte. Mais, avant que la bûche ne retombât, le pistolet fit feu, et Rostan s'affaissa sur lui-même avec une balle dans le cœur.
Après ce grand bruit, la cave s'emplit d'un silence terrible.
Grignotte s'était enfuie.
La lanterne, posée à terre, jetait son rayon oblique sur les jambes du grand Rostan dont le cadavre barrait l'ouverture.
Au bout de quelques minutes, on eût pu voir une grande ombre sortir des ténèbres de la cave, derrière la lanterne, et se dessiner confusément sur le noir.
L'ombre se pencha et prit la lanterne, qui éclaira lentement et tour à tour les visages des trois morts : Touril au fond ; sur le devant, la Morgatte, dont la belle tête déshonorée semblait reposer sur le sein du grand Rostan.
Ainsi Sulpice le pàtour avait vu autrefois trois cadavres groupés pareillement sur la grève de Fréhel.
C'était encore Sulpice. Il regarda, puis s'éloigna d'un pas lent et grave.
Grignotte reparut alors, Grignotte l'héritière!
Elle commença d'emporter l'or à plein tablier. Quand le jour vint, furtif et faux, par le soupirail, il éclaira les trois corps morts, et une rangée de marmites vides...