Paris pendant la Commune révolutionnaire de 71
if, Le plus grand reproche que l’on pourra faire à ce livre est de n’en pas être un. Composé j t de trois parties fort distinctes, il manque d’homogénéité. Sans doute avec du loisir et de l’étude on eût pu remédier à tout ce qui est mal, à tout ce qui est incomplet; la matière ne manque pas. " — Mais le temps presse et l’auteur est parti. Français, réfugié de la Commune, il ne pouvait imprimer son livre en France. En Suisse, oùestl’é- - diteur qui s’en serait chargé? — Restait un moyen: ^trouver des souscripteurs. Or l’auteur, étant étranger, ne connaît personne. Personne, sinon moi, qui étais à Paris son camarade et son ami. — Ce £ fut donc à moi qu’il confia le soin de la publication. J’aurai l’air d’avoir composé ce volume. Ma signature, écrite en toutes lettres sur la couverture.
serait le comble de l’imposture si je n’avais une autorisation formelle de l’auteur véritable, qui veut absolument garder l’anonyme. Quand son manuscrit fut achevé, je le répète, il partit.
Le lecteur verra que, dans l’origine, mon ami avait l’intention de raconter à ses compatriotes la fin tragique d’une jeune fille de son village, nommée Lucette. Sa dédicace en fait encore foi. — Mais, n’ayant pas l’habitude d’écrire, et ayant la tête remplie des grandes scènes qu’il avait vues sous la Commune, il abandonna sa première idée, qu’il baptisa lre partie. La 2me et la 3me sont le complément nécessaire d’une fantaisie historique dont la source découle cependant du cœur.
Quelle que soit l’étrangeté d’une pareille publication, je crois qu’elle est excusée par le moment où elle se fait, et par le désir de l’auteur. « Ce qu’il faut avant tout, dit-il quelque part dans ce livre, c’est venger les pauvres frères engloutis dans le désastre, relever leur mémoire, dire leur héroïsme, et divulguer leurs bourreaux. » — - Tel est en effet le besoin pressant du jour. L’histoire est étouffée par la force brutale ; un peuple voisin est gouverné par de rayonnants criminels ; tout un monde a été égorgé, — et on semble l’ignorer partout. On ne se révolte pas au nom de la Justice, au nom de la Morale. On a des complaisances pour les assassins, parce qu’ils
sont en grand nombre, — et on leur donne des poignées de main, parce que leurs mains, à eux, sont gantées de frais ! Tel le héros du 2 décembre trouva dans l’Europe entière des valets pour le complimenter et des « frères » pour lui donner l’accolade et le royal baptême, — tels les sanglants vainqueurs de la République de 71 sont cités pour leur gloire et leur sagesse. Ils trônent en paix dans leurs fauteuils magistrals, achevant leur tragi-comédie sans se gêner de rire de cette pauvre dupe de peuple. — Les gorges -chaudes qu’ils doivent se donner, M. Thiers, M.( Jules Favre et consorts, ces sauveurs de l’ordre et de la monarchie ! — Qu’étais-tu, ô Monk, à côté de ces géants? — Nous sommes revenus dans le bon temps. Qui parlait donc de progrès et de civilisation ? — Qui se mêlait de séparer « moyen-âge » avec « âgemoderne? » — Où est le seigneur qui, dans l’histoire, a osé massacrer cent mille ouvriers, femmes et enfants ? — En est-il qui jamais ait atteint ce chiffre glorieux ? — Bonaparte, lui, comptait cinq ou six cents succès au boulevard Montmartre, et il était déjà pas mal fier : mais Thiers ! — Non, l’odieux dépasse l’imagination !
On excusera donc mon ami d’avoir voulu mettre au jour ce qu’il avait sur le cœur. Il tenait à glisser au plus vite un peu de vérité dans les rangs épais de ceux qui ignorent, parce qu’ils
n’ont pas vu. Personne, en effet, ne pourrait savoir, sans avoir vu : Paris était bloqué, et c’était Versailles qui faisait, à sa façon, l’histoire' de Paris. De même pendant les Dix jours, on égorgeait tout «... qui avait prononcé le mot de Liberté, — tandis qu’on se vantait au loin de combattre et de punir des incendiaires !
Envisageant cela, mon ami a cru qu’il était de son devoir de contribuer, pour sa petite part, au triomphe de la vérité, — si profondément enterrée sous la terre, encore à celte heure, avec le sang d’un peuple tout entier.
Qu’on se garde de croire qu’aucun autre sentiment l’ait poussé à mettre au jour ce qui n’en serait pas digne, si ce n’était pas au nom des impuissants et des calomniés qu’il le fait ! — Il sait fort bien qu’il froisse dans beaucoup de ses pages l’esprit de la population qui le lira, — mais ce n’est pas une raison pour taire ce qui doit être su. Ce n’est pas trop de quelques survivants à des massacres inouïs pour ébaucher une revendication sociale. Le moins autorisé d’entre eux a des droits que l’on ne niera pas, surtout après l’avoir lu.
Lisez donc mon ami, lecteurs prévenus, je vous jure que vous frissonnerez des pieds à la tête au récit des hécatombes humaines qu’a sa-
crifiées la cause du Passé aux Divinités du jour, l’Egoïsme, l’Ignorance, la Perversité.
Passez vite si vous voulez sur la 2mc partie de cet ouvrage, — encore plus vite sur la lre — mais recueillez-vous, un de ces soirs d’hiver, lorsque, vous aurez un brin de sensibilité dans la poitrine, — pour lire le livre de « la Mort. »