‹ Paris pendant la Commune révolutionnaire de 71Chapitre 18 sur 33 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Comme gouvernement, la Commune tendait de plus en plus aux mesures autoritaires, ce qui était contre le principe qu’elle représentait. Il eût fallu ou bien rester dans la stricte légalité* et alors on se fût attaché tous les amis de la liberté, — ou bien faire de la Révolution dès le premier jour, et ne pas attendre pour cela le commencement de la défaite. C’est ainsi qu’au 18 mars, la sortie en masse eût tout sauvé ; c’est ainsi qu’un déblaiement dans le domaine politique eût encore pu, quelques jours plus tard, tout sauver; c’est ainsi que, si Ton eût voulu s’emparer du portefeuille de la Ranque de France, et présenter à l’assemblée de Versailles son échange et la paix, ou son anéantissement et la guerre, — on eût tout obtenu, la paix et la reconnaissance du programme communaliste; c’es ainsi peut-être encore que si Ton n’avait pas reculé

devant l’emploi de moyens souverains de défense, on eût sauvé les cent mille victimes parisiennes !

La liberté, à cette heure, ne serait pas morte, elle étendrait ses rameaux sur la France régénérée, et sourirait à tous les peuples comme un réjouissant horizon !

Ces quelques réflexions générales posées, reprenons le récit des événements de l’intérieur.

Rossel avait été nommé le 30 avril délégué à la guerre, à la place de Cluseret, mis injustement en état d’arrestation. Nous avons déjà reproduit sa célèbre réponse au colonel Leperche, sommant le fort d’Issy de se rendre dans un quart d’heure, pour éviter à la garnison d’être passée par les armes (comme si les malheureux fédérés qui tombaient entre les mains des Versaillais n’étaient pas fusillés quand même!)

Rossel s’efforça de réorganiser la garde nationale, de rétablir la discipline ; pour cela, il fit mieux que des décrets, il paya de sa personne toutes les fois qu’il le jugea utile; malheureusement ses efforts devaient rester stériles en présence des circonstances accablantes, de l’énervement des Parisiens, et surtout de l’entrave que lui causaient comme à plaisir les conseils de légion.

Deux jours après la nomination de Rossel, la Commune, dont la majorité jacobine semblait avoir

juré d’imiter mot pour mot 93, instituait un Comité de Salut public, sur la proposition de Jules Miot. Les pouvoirs les plus étendus sur toutes les délégations et commissions furent donnés à ce Comité, responsable seulement devant la Commune. Les cinq membres dont il fut composé étaient les citoyens Antoine Arnaud, Léo Melliet, Ranvier, Félix Pyat et Charles Gérardin.

La minorité avait protesté de toutes ses forces contre l’institution du Comité de Salut public ; elle motiva son vote d’opposition et le couvrit de signatures. Le décret passa néanmoins à la majorité de 45 voix contre 23.

Pendant ce temps, le Comité central, qui avait déposé ses pouvoirs le 29 mars entre les mains de la Commune, continuait cependant à user de son influence, sous prétexte de veiller à la conservation de la conquête populaire. Incontestablement l'intention était bonne, mais l’action eut pour résultat d’entraver la centralisation du commandement militaire. Le Comité de Salut public vint augmenter le mal en ingérant officiellement les membres du Comité central de la garde nationale dans la direction de la guerre. Parmi ces derniers, Versailles avait réussi à trouver des amis. Ceux-ci, se posant comme révolutionnaires décidés, insinuaient aux autres membres duComité central que le salut de la Révolution dépen-

dait d'an nouveau 31 mai ; que la Commune ne faisait pas assez l’affaire du Peuple, qu’elle était incapable; qu’en un mot il appartenait à lui, Comité central, de sauver Paris une fois de plus par un coup d’Etat. Travaillé de la sorte, le Comité central, tout en se refusant à renverser violemment la Commune, obtint d’elle, ou plutôt du Comité de Salut public, l’arrêté qui rendit inutile tous les efforts de Rossel, en partageant l’initiative militaire.

Nous insérons plus bas la lettre de Rossel à la Commune, qui explique fort bien l’antagonisme existant entre lui et ceux qui partageaient en seconde main ses attributions. Impuissant à dominer la situation sans le concours de la Commune ou tout au moins de la publicité de ses actes, exaspéré en outre de l’évacuation du fort dTssy, le 9 mai, il donna sa démission au journal le Mot d'ordre , qui l’imprima dans son numéro du 11 mai (lequel paraissait comme la plupart des journaux parisiens, un jour à l’avance, c’est-à-dire le 10 mai, dès la première heure du matin).

Voici cette lettre :

Paris, le 9 mai 1871.

Citoyens membres de la Commune,

Chargé par vous à titre provisoire de la délégation de la guerre, je me sens incapable de porter plus longtemps la responsabilité d’un commandement où tout le monde délibère et où personne n’obéit.

Lorsqu’il a fallu organiser l’artillerie, le Comité central d’artillerie a délibéré et n’a rien prescrit. Après deux mois de révolution, tout le service de vos canons repose sur l’énergie de quelques volontaires dont le nombre est insuffisant.

À mon arrivée au ministère, lorsque j’ai voulu favoriser la concentration des armes, la réquisition des chevaux, la poursuite des réfractaires, j’ai demandé à la Commune de développer les municipalités d’arrondissement.

La Commune a délibéré et n’a rien résolu.

Plus tard, le Comité central de la Fédération est venu offrir presque impérieusement son concours à l’administration de la guerre. Consulté par le Comité de salut public, j’ai accepté ce concours de la manière la plus nette, et je me suis dessaisi, en faveur des membres de ce Comité, de tous les renseignements que j’avais sur l’organisation. Depuis ce. temps là, le Comité central délibère et n’a pas en core su agir.

Pendant ce délai, l’ennemi enveloppait le fort d’Issy d’attaques aventureuses et imprudentes dont je le punirais si j’avais la moindre force militaire disponible.

La garnison, mal commandée, prenait peur, et les officiers délibéraient, chassaient du fort le capitaine Dumont, homme énergique qui arrivait pour les commander, et tout en délibérant évacuaient leur fort, après avoir sottement parié de le faire sauter, chose plus impossible pour eux que de le défendre.

Ce n’est pas assez. Hier, pendant que chacun devait être au travail ou au feu, les chefs de légions délibéraient pour substituer un nouveau système d’organisation à celui que j’avais adopté, afin de suppléer à l’imprévoyance de leur autorité toujours mobile et mal obéie. Il résulta de leur conciliabule

un projet au moment où il fallait des hommes, et une déclaration de principes au moment où il fallait des actes.

Mon indignation les ramena à d’autres pensées et ils ne me promirent pour aujourd’hui comme le dernier terme de leurs efforts qu’une force organisée de 12,000 hommes, avec lesquels je m’engage à marcher à l’ennemi. Ces hommes devaient être réunis à onze heures et demie : il est une heure, et ils ne sont pas prêts ; au lieu d’être 12,000, ils sont environ 7,000. Ce n’est pas du tout la même chose.

Ainsi, la nullité du Comité d’artillerie empêchait l’organisation de l’artillerie ; les incertitudes du Comité central de la fédération arrêtent l’administration ; les préoccupations mesquines des chefs de légions paralysent la mobilisation des troupes.

Je ne suis pas homme à reculer devant la répression, et hier, pendant que les chefs de légions discutaient, le peloton d’exécution les attendait dans la cour. Mais je ne veux pas prendre seul l’initiative d’une mesure énergique, endosser seul l’odieux des exécutions qu’il faudrait faire pour tirer de ce chaos l’organisation, l’obéissance et la victoire. Encore, si j’étais protégé par la publicité de mes actes et de mon impuissance, je pourrais conserver mon mandat. Mais la Commune n’a pas eu le courage d’affronter la publicité. Deux fois déjà je vous ai donné des éclaircissements nécessaires, et deux fois, malgré moi, vous avez voulu avoir le Comité secret.

Mon prédécesseur a eu le tort de se débattre au milieu de cette situation absurde.

Eclairé par son exemple, sachant que la force d’un révolutionnaire ne consiste que dans la netteté de la situation, j’ai deux lignes à choisir: briser l’obstacle qui entrave mon action, ou me retirer.

Je ne briserai pas l’obstacle, car l’obstacle c’est vous et votre faiblesse : je ne veux pas attenter à la souveraineté publique.

Je me retire et j’ai l’honneur de vous demander une cellule à Mazas.

Signé : Rossel.

Le jour même où Rossel prenait cette résolution désespérée, la Commune s’occupait de lui, et votait son arrestation, sur la proposition de Félix Pyat. Cette séance de la Commune fait époque : je vais reproduire les pages de Malon, qui la raconte. Ce récit jette une vive lumière sur les débats malheureux de la Commune :

« Rigault et Ferré ayant débuté par une récrimination contre Vermorel, qui leur faisait de l’opposition à la sûreté générale, Delescluze prit la parole en ces termes :

« Vous récriminez quand on vient d’afficher que le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy. Citoyens, il faut aviser sans retard. J’ai vu ce matin Rossel, il a donné sa démission, il est bien décidé à ne pas la reprendre.

» Tous ses actes sont entravés par le Comité central ; il est à bout de forces.

» Je fais un appel à vous tous.

» J’espérais, citoyens, que la France serait sauvée par Paris, et l’Europe par la France.

» Je suis allé aujourd’hui à la guerre, j’ai vu le désespoir de Rossel.

y> Un arrêté, signé Melliet, nomme ce citoyen gouverneur du fort de Bicêtre. Il y avait là un homme, un soldat que l’on trouvait trop sévère. Il serait à désirer que tous eussent été aussi sévères que lui.

» Il se dégage de la Commune une puissance de sentiment révolutionnaire capable de sauver la patrie.

» Déposez aujourd’hui toutes vos haines.

» Il faut que nous sauvions le pays. Le Comité de salut public n’a pas répondu à ce que l’on attendait de lui. IL a été un obstacle au lieu d’être un stimulant. Je dis qu’il doit disparaître. Il faut prendre des mesures immédiates, décisives.

» La France nous tend les bras, nous avons des subsistances, faisons encore huit jours d’efforts pour chasser ces bandits de Versailles. La France s’agite, elle nous apporte un concours moral qui se traduira par un concours actif. Il faut que nous trouvions dans les braves du 18 mars et dans le Comité central, qui a rendu de si grands services, des forces pour nous sauver. Il faut constituer l’unité du commandement. J’avais proposé de maintenir l’unité de direction politique: cela ne servira à rien. On en est arrivé au Comité de salut public :

que fait-il? Des nominations particulières au lieu d’actes d’ensemble.

» Il vient de nommer le citoyen Moreau comme délégué civil à la guerre. Alors qu’est-ce-que font les membres de la Commission de la guerre ? Nous ne sommes donc rien? Je ne puis l’admettre. Nous avons été nommés sérieusement par la Commune, et nous ferons sérieusement notre devoir.

« L’administration pure et simple de la guerre a été confiée au Comité central. Qu’en a-t-il fait? Je n’en sais rien. Mais enfin, si le Comité central, acceptant la situation qu’on lui a faite, veut aider le travail qui doit se faire maintenant pour réunir les éléments épars de la défense de Paris, que le Comité central soit le bien venu. Votre Comité de salut public est annihilé, écrasé sous le poids des souvenirs dont on le charge, et il ne fait même pas ce que pourrait faire une simple commission exécutive. »

» Félix l^yat répondit par un violent réquisitoire contre Rossel, qu’il fit responsable de tous les malheurs, et la majorité, pour ne pas donner tort à son Comité de salut public, que Ptossel avait vivement attaqué le 5 mai , décréta d’accusation le délégué à la guerre et ordonna son arrestation immédiate. Pour obtenir ce résultat, Félix Pyat se surpassa en éloquence, en insinuations haineuses et en passion aveugle. Le discours qu’il fit à cette occasion est comparable au fameux réquisitoire de

Saint-Just contre Danton. Il reçut l’épithète de mauvais génie de la Révolution du 18 mars, mais son triomphe fut complet : la mise en accusation et l’arrestation de Rossel furent votées au milieu d’une animation impétueuse, à l’unanimité moins deux voix. Les deux voix récalcitrantes viennent de Charles Gérardin et de Malon.

y> De son côté Rossel, ignorant de ce qui se passait, envoya sa démission motivée à la Commune. Cette démission, qui était plutôt un exposé de ses griefs contre ceux qui l’entouraient et contre la Commune elle-même, écrit avec passion et sincérité par un homme indigné et désespéré, fut publiée dans les journaux. Félix Pyat, aux applaudissements de la Commune, dénonça ce fait comme un acte de trahison. C’était mal juger. La Commune tombait ici dans les errements des pouvoirs autoritaires et ne comprenait pas que le premier devoir qu’on a envers le peuple, c’est la vérité. Rossel avait eu le tort incontestable d’envoyer sa lettre aux journaux au lieu de l’adresser à la Commune, et de mettre, sans préparation, l’opinion publique dans la confidence des embarras croissants du gouvernement communal, ce qui ne dut pas faire peu de plaisir aux réactionnaires. Cependant il n’avait fait après tout que dévoiler d’une façon violente, aigre peutêtre, la situation intérieure, troublée par les intri-

gués des agents versaillais, et rendue absurde , selon son expression, par les conflits de pouvoir.

j> Rossel n’attendit pourtant pas sa cellule à Mazas ; il réussit à s’échapper grâce au concours de Charles Gérardin, dont la conduite en cette cir-. constance ne mérita pas les accusations emportées dont elle fut l’objet. Rossel méritait mieux qu’une cellule à Mazas, et sa destitution fut un malheur pour la cause de Paris. La réaction ne manqua pas de s’en réjouir dans ses journaux, et elle avait raison. Les journaux la Sociale et le Mot d'Ordre défendirent chaleureusement le chef tombé. Il y eut un peu de fermentation à Montmartre, et les Bâti gnolles furent militairement occupées par 4 bataillons de Belleville. Aucun trouble n’eut lieu néanmoins ; la situation était trop tendue pour que l’on pût faire sans crime une agitation à l’inté¬

rieur.

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