LE COUVENT DE PICPUS
« Le couvent des sœurs blanches de Piepus est situé dans la rue de Picpus, entre l’avenue de Saint-Mandé et le boulevard de Picpus. L’entrée est dans la rue à gauche en venant par le faubourg Saint-Antoine.
Dans la loge du concierge, à gauche, ont été renfermés depuis le 18 Mars les objets destinés aux cérémonies du culte. Il y a là pêle-mêle des calices, des ostensoirs, des ciboires et des chandeliers. On y voit aussi un de ces appareils qui, s’adaptant à un sommier, étaient destinés à martyriser les victimes, que l’on torturait ad majorem Dei gloriam.
En face est un long préau que l’on traverse et qui a vue sur
Les femmes aussi avaient leurs clubs, et ils n’é-
un jardin d’agrément. A. droite sont les salles d’étude des élèves, aujourd’hui transformées en corps de garde. Plus loin, et séparé du premier par un mur, se trouve un jardin potager admirablement bien entretenu. Du reste, il y a dans ce couvent une série de terrains très-bien cultivés et qui offrent en ce moment des légumes variés. Evidemment les bonnes sœurs n’ont pas dû bien souffrir du siège.
Au fond du premier potager est situé le pavillon, en forme de chapelle, où l’on a découvert et où sont encore les instruments de torture et cinq sommiers, lesquels sont munis de courroies et de tringles, ainsi que d’un corset, qui ne permettait aucun mouvement au patient. La tête elle-même était tenue en respect à l’aide d’un casque ©n fer dans lequel s’enchâssait la moitié du crâne. En dessous du sommier se trouve un rouleau en bois, auquel est relié tout l’appareil, au moyen d’une longue courroie. La mise en mouvement de ce tourniquet étreint le crâne et peut briser les os. »
Après avoir décrit différents autres instruments de torture, et introduit le lecteur dans le cimetière du couvent, le journaliste ajoutait :
« Enfin nous pénétrons dans l’intérieur du couvent, qu’habitent encore quelques sœurs, et l’une d’elles nous accompagne dans un jardin au bout duquel est situé une sorte de réduit, partagé en trois compartiments. C’est dans cette masure et dans la cellule du milieu qu’étaient enfermées les trois malheureuses sœurs que les gardes nationaux ont délivrées. — Cette cellule elle-même est partagée en deux cabinets au moyen d'un treillis en bois qui en fait une véritable cage. L’un des cotés de cette cage forme lui-même deux compartiments juste assez longs pour tenir chacun un lit étroit.
Dans ces deux cages étaient séquestrées deux sœurs, tandis que la troisième occupait le reste de la chambre.
Il n’existe pas de porte pour fermer ce bouge, mais seulement une grille en fer, comme au Jardin des Plantes où l’on retient les animaux féroces. Et c’est là qu’on a laissé croupir pendant près de dix ans trois êtres humains !
Le cœur navré, nous descendons dans un souterrain, placé juste en dessous, et aux murs duquel un garde national nous montre des barres en bois scellées solidement à l’aide de crampons de fer. C’est à ces barres transversales que l’on attachait les novices rebelles par les poignets, avec des poids aux pieds. — La pensée seule de ce supplice nous fait frissonner.
Enfin nous sortons de ce repaire qui sent son inquisition d’une lieue, et nous montons visiter les dortoirs et les greniers, etc., etc. »
taient pas les moins ardents. Au sujet de l’entrée des' femmes dans la vie politique, Malon dit dans son admirable livre (1) : « Sous la pression des circonstances, par la diffusion des idées socialistes, par la propagande des clubs, elles ont senti que le concours de la femme est indispensable au triomphe de la révolution sociale arrivée à sa période de combat; que la femme et le prolétaire, ces derniers opprimés de l’ordre ancien, ne peuvent espérer leur affranchissement qu’en s’unissant fortement contre toutes les forces du passé. » — Et en effet, les femmes prirent une part passionnée à la révolution prolétarienne de 71. Je voudrais pouvoir reproduire tous les exemples qu’en donne Malon, ainsi que le développement qu’il fait de leur organisation. L’espace s’y oppose ; j’insérerai toutefois dans son entier l’admirable appel des ambulancières : c’est une pièce caractéristique qu’on ne peut omettre dans un livre où l’on cherche à montrer bien plus la « Commune » dans le peuple que dans les actes de l’assemblée qui porta ce nom.
Ce furent les femmes (essentiellement) qui, le 9 avril, avaient brûlé deux guillotines au pied de la statue de Voltaire, témoignant ainsi publiquement que la c< Révolution » n’était pas le synonyme d'échafaud, et que la grande idée du 18 mars était, avec l’Egalité : la Fraternité. — Versailles ne vou-
(1) Troisième défaite du prolétariat français, par B. Malon.
lut pas que cela soit, ses bataillons arrivèrent en armes pour étouffer ces grands principes. Mais la guerre, mais le sang répandu, telle est l’œuvre de ceux, uniquement de ceux qui ont tant exploité la c Terreur » et le <£ spectre rouge, » quand le Droit s’insurgeait !
Ce furent encore les femmes qui, organisant des comités de propagande, formèrent Y Union des femmes , qui fournira à la cause de la Piévolution communale tant de citoyennes dévouées, prêtes à prendre également le fusil ou à soigner les blessés sur le champ de bataille. Ce sont ces femmes, sublimes de dévouement et d’héroïsme, que l’on appellera plus tard « pétroleuses. » — Il fallait bien cacher leur grandeur à l’histoire : elles étaient dix. mille !
Voici l’appel qu’adressèrent aux citoyennes de Paris le Comité central de Y Union des femmes ; quel lecteur ne se sentira pas ému dès les premières lignes, frémissantes elles -mêmes d’émotion, sublimes de simplicité et de conviction :
Paris est bloqué, Paris est bombardé .
. Citoyennes, où sont nos enfants, et nos frères, et nos maris ?...
Entendez-vous le canon qui gronde et le tocsin qui sonne l’appel sacré ?
Aux armes ! La patrie est en danger ! ...
Est-ce l’étranger qui revient envahir la France ? Sont-ce les légions coalisées des tyrans de l’Europe
qui massacrent nos frères, espérant détruire avec la grande cité, jusqu’au souvenir des conquêtes immortelles que depuis un siècle nous achetons de notre sang et que le monde nomme liberté, égalité, fraternité ?
Non, ces ennemis, ces assassins du peuple et de la liberté sont des Français !
Ce vertige fratricide qui s’empare de la France, ce combat à mort, c’est l’acte final de l’éternel antagonisme du droit et de la force, du travail et de l’exploitation, du peuple et de ses bourreaux!
Nos ennemis, ce sont les privilégiés de l’ordre social actuel, tous ceux qui toujours ont vécu de nos sueurs, qui toujours se sont engraissés de notre misère.
Ils ont vu le peuple se relever en s’écriant : « Pas dé devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs ! Nous voulons le travail, mais pour en garder le produit. Plus d’exploiteurs, plus de maîtres !... Le travail et le bien-être pour tous, — le gouvernement du peuple par lui-même, la Commune ; vivre libres en travaillant, ou mourir en combattant !!...» Etlacrainte de se voir appelés au tribunal du peuple a poussé nos ennemis à commettre le plus grand des forfaits, la guerre civile !
Citoyennes de Paris, descendantes des femmes de la grande Révolution, qui, au nom du peuple et de la justice, marchaient sur Versailles, ramenant captif Louis XVI, nous, mères, femmes et sœurs de ce peuple français, supporterons -nous plus longtemps que la misère et l’ignorance fassent des ennemis de nos enfants, que père contre fils, que frère contre frère, iis viennent s’entretuer sous nos yeux pour le caprice de nos oppresseurs, qui veulent l’anéantissement de Paris après l’avoir livré à l’étranger?
Citoyennes, l’heure décisive est arrivée. Il faut que c’en soit fait du vieux monde ! Nous voulons
être libres! Et ce fi’est pas seulement la France qui se lève, tous les peuples civilisés ont les yeux sur Paris, attendant notre triomphe pour à leur tour se délivrer. Celte même Allemagne dont les armées princières dévastaient notre patrie, jurant la mort à ses tendances/démocratiques et sociales, est elle-même ébranlée et travaillée par le souffle révolutionnaire ! Aussi, depuis six mois est-elle en état de siège, et ses représentants ouvriers sont au cachot ! La Russie même ne voit périr ses défenseurs de la liberté que pour saluer une génération nouvelle, à son tour prête à combattre et à mourir pour la République et la transformation sociale !
L’Irlande et la Pologne, qui ne meurent que pour renaître avec une énergie nouvelle, — l’Espagne et l’Italie qui retrouvent leur vigueur perdue pour se joindre à la lutte internationale des peuples, — l’Angleterre, dont la masse entière, prolétaire et salariée, devient révolutionnaire par position sociale, — l’Autriche dont le gouvernement doit réprimer les révoltes simultanées du pays même et des pouvoirs slaves, — cet entre-choc perpétuel entre les classes régnantes et le peuple n’indique- -t-il pas que l’arbre de la liberté fécondé par les flots de sang versés durant des siècles, a enfin porté ses fruits ?
Citoyennes, le gant est jeté, il faut vaincre ou mourir ! Que les mères, les femmes qui se disent : « que m’importe le triomphe de notre cause, si je dois perdre ceux que j’aime ! » se persuadent enfin que le seul moyen de sauver ceux qui leur sont chers, — le mari qui la soutient, l’enfant en qui elle met son espoir, — c’est de prendre une part active à la lutte engagée, pour la faire cesser enfin et à tout jamais, cette lutte fratricide qui ne peut se terminer que par le triomphe du peuple à moins d’être renouvelée dans un avenir prochain !
Malheur aux mères, si une fois encore le peuple succombait ! Ce sont leurs fils enfants qui paieront cette défaite, car pour nos frères et nos maris, leur tête est jouée, et la réaction aura beau jeu ! — De la clémence, ni nous, ni nos ennemis nous n’en voulons !
Citoyennes, toutes résolues, toutes unies, veillons à la sûreté de notre cause ! Préparons-nous à défendre et à venger nos frères! Aux portes de Paris, sur les barricades, dans les faubourgs, n’importe ! Soyons prêtes, au moment donné, à joindre nos efforts aux leurs ; si les infâmes qui fusillent les prisonniers, qui assassinent nos chefs, — mitraillent une foule de femmes désarmées, tant mieux ! le cri d’horreur et d’indignation de la France et du monde achèvera ce que nous aurons tenté ! — Et si les armes et les baïonnettes sont toutes utilisées par nos frères, il nous restera encore des pavés pour écraser les traîtres !....
Hélas! disaient-elles vrai, ces vaillantes amies! « Malheur aux mères , si une fois encore le peuple succoynbait ! »
Les mères n’ont-elles pas pleuré leurs fils et leurs époux? Leurs cris ont-ils été entendus? Quand elles se tordaient les bras de désespoir, en songeant A ces êtres chéris, là-bas, sur les pontons, ou là près, sous la terre?...
« Sabrez-moi cette canaille ! »
D’autres appels furent affichés dans tout Paris. Toici quelques paroles, venant d’un groupe isolé
de citoyennes, qui figure naturellement à la suite de ce qu'on vient de lire :
Au moment où nous sommes, celui qui ne s’affirme pas, comme celui qui fuit, est un lâche :
Les ambulancières de la Commune déclarent n’appai tenir à aucune société quelle qu’elle soit. Leur vie est tout entière à la Révolution ; leur devoir est de panser, sur le lieu même du combat, les blessures faites par les balles empoisonnées de Versailles; de prendre, quand l’heure l’exige, le fusil comme les autres .
Vive la Commune !
Vive la République universelle !
Les ambulancières volontaires de la Commune:
Louise Michel, Fernandez, Goullé, Poulain, Quartier, Dauguet.
Parmi ces dernières, le lecteur aura pu remarquer le nom de Louise Michel. Le 16 décembre dernier, le sixième conseil de guerre a condamné cette femme de cœur à la déportation dans une enceinte fortifiée ! Tout le monde aura lu l’admirable conduite qu’elle eut devant ses bourreaux, refusant de se défendre, glorifiant sa cause après six mois de dure réclusion, et traitant en face ses juges d’assassins !
Quel était donc le crime de cette femme? — La Révolution sociale du 91 décembre va le dire à ma place : « Elle avait trop aimé le peuple, dont elle avait embrassé la cause avec passion. Elle avait pris parti pour les opprimés contre les oppresseurs,
et essayé de repousser à coups de fusil les lâches qui, après avoir pris la fuite devant les Prussiens, se ruaient, ivres de carnage, sur la capitale de la Révolution.
» Ce n'est pas une femme vulgaire que Louise Michel ! Son cœur battait pour une noble cause, celle des affamés, des meurt-de-faim.
y> Toutes les aspirations généreuses, tous les sentiments élevés, toutes les idées sublimes trouvaient place dans son esprit fin et cultivé. — Caractère indomptable, cœur altéré de justice, elle avait médité sur les maux qui dévorent notre société égoïste ; elle avait sondé les plaies qui rongent le corps social, et s’était juré de combattre jusqu’à la mort le bon combat. »
Louise Michel a tenu parole. Blessée aux avancées des Moulineaux, blessée au fort d’Issy, elle combattit derrière les barricades avec les pétroleuses , avec les vieillards et les enfants. Elle fut de celles sur lesquelles l’atroce population de Versailles cracha sa bave, et que les soldats de Satory décimèrent souvent en tirant dans le tas !