CHAPITRE X
Plein de cette idée, quand j’eus fini d’écrire la note qu’on vient de lire, je quittai mon ami après lui avoir recommandé de conserver en souvenir de moi la page où j’avais exprimé ma douleur et l’ensemble de mes dernières pensées. — Je m’acheminai lentement vers le boulevard Malesherbes, le cœur plein d’anxieuses terreurs. Quelque chose me disait déjà que Lucette n’était plus, victime des féroces tueurs que j’avais eu le malheur de voir à l’œuvre.
Et cependant quelle ne devait pas être ma prudence en traversant les lignes versaillaises ! Si l’on avait pu deviner l’ombre d’une des pensées que couvait mon front, j’eusse été massacré cent fois pour une. La contrainte ne* faisait qu’ajouter à mon supplice. J’avais besoin pourtant de vivre encore quelques instants : Je voulais revoir Lucette, —
si elle vivait encore, — aller lui faire mes suprêmes adieux, et tenter ensuite de rejoindre, par des rues détournées, mes frères, afin de vendre avec eux ma vie, et d’expirer au bruit des combats, des cris, des chants funèbres ; — afin de revoir une fois encore les champions de la Liberté, et de recevoir en mourant le baiser d’une sœur vaillante, armée pour la Révolution !
J’avais pu passer par le pont de la Concorde, en évitant plusieurs fois les sentinelles qui ordonnaient aux passants d’aller à telle ou telle chaîne, (les palais de la rive gauche brûlaient encore, ainsi que les rues de Lille, du Bac et de Verneuil.) — La place de la Concorde, que je dus traverser ensuite, portait les traces du combat furieux qui s’y était livré. L’obélisque était intact, mais les bassins de bronze étaient abîmés, les bacchantes lançant l’eau étaient pour la plupart partagées en morceaux. Les groupes des villes de France qui s’étaient trouvés sur la ligne de tir étaient également cassés et meurtris. La plupart des candélabres étaient renversés, ou coupés nets par les boulets.
A droite, les Tuileries fumaient ; le toit était effondré. Ce monument avait ainsi dans ses ruines une singulière majesté ; il s’était dégagé de ce qui était lourd dans sa construction : la vie, — et il avait gardé le style d’une pierre d’art, d’une œuvre finie. — A gauche les Champs-Elysées, et l’avenue
de la Grande-Armée, occupées par les troupes à perte de vue, avaient un aspect non moins terrible .
En arrivant devant la rue Royale, je vis que j’allais être obligé de suivre la foule que l’on conduisait baïonnette aux reins près des pompes, si je ne revenais sur mes pas au plus vite. — Je fis cent nouveaux contours par les rues du quartier de la Bourse, et enfin j’arrivai aux grands boulevards alors que la nuit commençait à venir. Chemin faisant je n’avais pu toujours me soustraire aux réquisitions arbitraires des soldats, qui, eux, ne faisaient rien, tandis qu’ils obligeaient la population à travailler sous le canon de leurs fusils. A la barricade de la place de la Concorde, que l’on démolissait déjà, j’avais vu maltraiter à coups de crosse de pauvres femmes qui, lasses et implorant un instant de repos, impatientaient ainsi les arrogants vainqueurs versaillais. — Pendant que je guettais là l’instant favorable pour m’éloigner, j’avais entendu le roulement voisin des mitrailleuses, et des bruits multipliés de fusillades. On mitraillait et on fusillait en effet bien près, au palais de l’Industrie, à l’Ecole Militaire ; partout du reste.
A peine étais-je arrivé sur le boulevard Montmartre que je vis un spectacle écoeurant. La foule des bourgeois qui inondaient les rues de Paris, — dans leur joie, — courait ici à la rencontre d’un
convoi de prisonniers en hurlant des menaces et des malédictions.
Il n’y avait pas moyen pour moi de reculer, je devais assister à ce défilé des vaincus qu’on allait sans doute conduire sous la gueule des mitrailleuses expéditives. Plusieurs fois déjà il en avait passé non loin de moi, et sentant mon cœur se briser dans ma poitrine, j’avais fui en étouffant un sanglot. — Cette fois, j’étais pris à l’improviste. La tête du convoi n’était qu’à quelques pas. Des cavaliers précédaient, sabre au poing. A droite et à gauche, des troupiers, fusils en mains, frappant de la pointe et de la crosse, pour activer la marche.... Au milieu, attachés par lignes de dix ou douze : des hommes, des femmes, des vieillards.... la tête inclinée, ou lançant un regard étonné à cette foule atroce qui hurlait sans cesse : « A mort! A. mort ! > avec mille autres injures.... Que devaient-ils penser, ces infortunés qui survivaient de quelques heures à la cause généreuse ? Ils avaient combattu pour la liberté du monde, et on leur lançait des pierres ou on leur crachait au visage ! . . .
Je me rappelle qu’en voyant ainsi passer enchaînés comme des brigands mes frères, — peutêtre quelques-uns de ceux qui avaient combattu avec moi.... je fus près de tomber de douleur et de rage. Un instant je voulus m’élancer éperdu au
milieu d’eux, en pleurant et en criant : « Vive la Commune ! » — Je pris même un commencement d’élan : je ne sais ce qui me retint pourtant. Quoiqu’il en soit, je n’avais plus connaissance de ce qui se passait autour de moi : je ne voyais qu’une chose, mes amis enchaînés, et qui allaient mourir ! Je plongeais un long regard sur eux, qui allaient disparaître. Je les plaignais mille et mille fois dans le fond de mon cœur. Feignant d’essuyer la sueur, — sueur froide — qui inondait mon front, je m’étais découvert, instinctivement, pour saluer leur malheur et leur gloire .
.... La foule cependant était si occupée à injurier ces malheureux qu’elle ne fit pas attention à ma profonde émotion. Tandis qu’elle ramassait des pierres et des ordures pour les lancer dans les rangs des vaincus, je pleurais ma dernière larme;... un prisonnier rencontra par hasard mon regard, et en parut frappé ; avant qu’il ait pu s’habituer à l’idée qu’un homme parmi cette foule lâche et sanglante fût demeuré fidèle à une idée, il passait. — Je lui avais envoyé mon ardente sympathie, exprimé mon angoisse ; je lui avais dit par mes yeux que l’avenir les vengerait, eux tous, ces nobles frères. — Je suis sûr qu’il pensa cela, quelques
instants plus tard, cet impuissant bâillonné .
Puisse cette pensée lui avoir été douce ! . . . .
Une demi-heure après, j’arrivais chez Lucette. — Il faisait nuit. Aucune lumière ne brillait de l’intérieur de la maison. Longtemps je dus attendre sur la porte, tourmenté d’inquiétudes. Quand elle s’ouvrit, je ne vis qu’une femme âgée paraissant saisie de crainte. Elle, me reconnaissant aussitôt, me dit : « Vous voilà , pauvre jeune homme ! Comment vais-je vous apprendre tout ce qui s’est passé, bon Dieu!... Pourquoi n’étiez-vous pas là? Vous auriez empêché qu’on ne tue votre amie. » — Quoi, tuée !
murmurai-je en m’affaissant sur mes genoux .
Puis, me relevant soudain, et saisissant d’une main crispée le poignet de la femme, qui ne put retenir une plainte : « Ils l’ont tuée, les misérables ! C’est tuée, que vous dites?... Lucette est morte? — Non, ce n’est pas possible ! N'est-ce pas, bonne Dame, qu’elle n’est pas morte, ma Lucette, et qu’elle est là, dans la chambre, tout près de nous?... » Et suivant le cours de mon illusion, je me lançai dans la
chambre en cherchant Lucette du regard . la
chambre était vide. « Alors donc c’est vrai, qu’ils l’ont tuée, ces assassins féroces ! » repris-je d’une voix tonnante. « Oh! les infâmes!!! » .
Je ne sais quelle heure de la nuit il pouvait être quand je rouvris les yeux. Plusieurs personnes m’entouraient, me donnant des soins.... Il paraît
que j’étais tombé sans connaissance, et les cris de la pauvre femme effrayée avaient attiré le portier, qui, à son tour, était allé quérir des voisins et des secours .
Je me fis raconter dans tous ses détails la mort de Lucette. C’était le matin même qu’elle avait eu lieu. — Sur la porte, elle regardait ainsi que tous les habitants du quartier les scènes de la rue, quand il passa une vingtaine de prisonniers. Parmi ces prisonniers, il y avait trois jeunes garçons de 14 à 16 ans. Puis un vieillard. Précisément en face de Lucette, les trois enfants, qui n’étaient pas enchaînés, et qui sans doute s’étaient fait signe, — veulent tenter de s’enfuir, et renversent subitement un soldat pour se faire un issue. Un d’eux réussit même à s’éloigner de quelques pas, mais les deux autres, saisis aussitôt par l’escorte, furent attachés dos à dos, et fusillés ensemble, à l’instant. La foule amenait le troisième enfant : il tomba bientôt sur ses deux camarades... Le vieillard, prisonnier, à cette vue, s’écria «A nous, femmes, mères ! délivrez-nous : ne voyez- vous pas que ces soldats sont des lâches et des brigands. »... Un éclat de rire prolongé de la foule lui répondit, — et une balle vint arrêter les efforts prodigieux que faisait le vieillard pour se dégager de ses liens .
. Cependant une femme avait répondu à cet
appel de la conscience humaine outragée : c’était Lucette. — Elle s’était lancée sur les soldats, sans regarder si elle était suivie, et avait arraché à l’un d’eux son fusil.... quand un grand coup de baïonnette l’atteignit au dos, aux applaudissements de la foule entière, qui criait : « A mort la pétroleuse ! »
Lucette n’était pas morte, elle n’était pas même tombée : chancelante, elle promena un regard qui doit rester toujours devant les yeux des meurtriers . Ceux-ci, ivres de carnage, de poudre et
d’eau-de-vie, — achevèrent leur massacre par trois coups de fusil. Lucette tomba cette fois, et ses lèvres qui ne s’étaient pas ouvertes pour pousser un cri, — prononcèrent distinctement son dernier mot, son dernier souffle : Joseph
— C’est ainsi que me raconta la vieille compagne de Lucette, demeurée atterrée sur sa porte, à ce spectacle épouvantable. — Les soldats avaient emporté les cadavres, après avoir eu soin de dépouiller Lucette de sa petite montre d’or, et de ce qu’elle avait de plus précieux ; ils s’étaient partagé ces objets .
— Moi, je n’avais pas pleuré ; je paraissais calme. Je partis bientôt de ce lieu où s’étaient passées les plus belles heures de ma vie . Je m’éloignai, la
tête lourde, les yeux sombres, marchant droit devant moi. . .
Aux premières lueurs du jour, j’arrivais, le jeudi, dans le 11e arrondissement. J’avais réussi à traverser les deux lignes de feux croisés, et par mille petites rues détournées, bravant mille dangers sans seulement m’en apercevoir, tant j’étais absorbé dans une idée fixe, — je rejoignais les Fédérés et me mêlai au milieu d’eux. , . .
Depuis cet instant jusqu’au vendredi soir, ce ne fut qu’une longue suite de combats gigantesques, où toujours la mort sembla vouloir m’échapper. Je vis tomber tomber par centaines autour de moi mes
frères et mes sœurs ; . enfin je tombai moi-même,
sur une barricade de la place de la Bastille. — On me porta dans une maison voisine, je n’étais que blessé. Au lieu d’être massacré dans la suite comme presque tous les malheureux trouvés dans les ambulances, je fus soigné par le digne homme qui m’avait recueilli. Au risque d’être fusillé lui-même, il me garda chez lui, longtemps : c’était un Suisse. — Je bénis pour la seconde fois cette nation hospitalière qui jusqu’à l’étranger protège le malheur. Ne pouvant imprimer mon volume dans ma patrie, je me sers une fois encore de la liberté Suisse. Mon ami, de retour après avoir échappé comme moi au désastre, se charge de veiller à sa publication : je
remets en ses mains le soin de mettre au jour ces quelques pages d’histoire.
Quant à moi, m’enfonçant dans les solitudes lointaines, je vais songer encore à mon amie, méditer les temps qui ne sont plus.