TOMB I
Journaux.
Courrier républicain du 19 brumaire :
Du 18 brumaire. — La procédure contre le Comité révolutionnaire de Nantes, ou plutôt la répercussion qu'elle doit avoir contre Carrier, continue d*absorber Tattention publique.
Nier Bachelier a fait à ses juges une question à laquelle il nous parait difficile de répondre :
« Si un général, s'est-il écrié, avait fait entrer des soldats dans une ville, qu'on les fit fusiller, en épargnant celui qui avait donné Tordre, que penseriez-vous de cette conduite? »
Ici l'auditoire a retenti de bravos et des cris mille fois répétés : Caféier! Carrier! Carrier!
« Ne croyez pas, a continué l'accusé, que je sois découragé par la manière dont cette procédure s'instruit. J'ai confiance en la justice de la représentation nationale, et j'aime à croire que le système qui écarte encore celui qui, dans cette affaire, est destiné à jouer le premier rôle a pour but un examen sage et approfondi de cette grande cause. »
Le député Bassal a annoncé hier aux Jacobins qu'un courrier avait apporté à quatre heures et demie l'heureuse nouvelle de la prise de Maestricht.
D'après tous les avis que nous recevons, Mayence est actuellement cerné par nos troupes.
Le Tribunal révolutionnaire (salle de l'Égalité) vient de juger et rendre à la liberté le brave général Kellermann ^ Ce jugement est un véritable triomphe pour ce généreux officier. Tous les témoins appelés dans cette affaire, loin de déposer contre lui, se sont accordés à faire l'éloge de sa loyauté, de ses talents militaires, auxquels la France est peut-être redevable de son existence politique. Son dénonciateur même s'est déclaré en sa faveur, et a dit s'être trompé.
1. C'est le 18 brumaire an III que Kellermann fut acquitté (Wallon, Hist. [du Trib. rév.j t. VI, p. 187), et c'est pourquoi nous plaçons cet article du Courrier républicain parmi les documents relatifs à la journée du 18, bien qull y soit aussi question d'événements du 17.
227 RÉACTION THERMIDORIENNE [9 novembre 1794]
En écoutant tant d'éloges, Kellermann et tout Tauditoire versaient des larmes d'attendrissement. Les jurés ne se sont même pas retirés, comme à Tordinaire, pour délibérer, et Font sur-le-champ acquitté à Funanimité, au milieu des applaudissements et des bénédictions du peuple.
Le président , unissant son assentiment particulier aux éloges donnés à Taccusé, a terminé par ces mots le discours qu'il lui a adressé, après le prononcé du jugement : « Un jour Thisloire unira sur le front de Kellermann les lauriers de Yalmy à ceux qu'il a recueillis dans le Mont-Blanc. »
Spectacles du 18 brumaire.
Théâtre des Arts. — Milticule à Marathon; le Chant du départ; la Ro^ sière républicaine,
Opéra-Comique. — La Mélomanie; Tout pour V amour ou Roméo et Juliette.
Fetdeau. — La Papesse Jeanne ; V Officier de fortune ; V Amour filial ou la Jambe de bois.
Théâtre de la République. — Cange ; les Femmes savantes.
Théâtre de l'Égalité. — Le Misanthrope ; le Legs, coin.
Lyrique. — Michel Cervantes, op. en trois actes ; le Mannequin.
Gaité. — U Hôtellerie républicaine; Contentement passe richesse; le Fils adoptif, pièce patr. ; Vénus pèlerine, pan t.
AxBiGU-ConiQUE. — Le Menuisier de Vierzon ; V Étape; Dorothée.
Vaudeville. — Arlequin Cruello; le Naufrage au port; l* Auberge isolée.
Cité-Variétés. ^ Isaure et Germance; les Cent pièces d'or; le Mariage patriotiqve.
19 BiRUMÀlRE AN III (9 NOVEMBRE 1794).
Rapport du 20 brumaire.
Les esprits s'échauffent de plus en plus ; il est à craindre que les événements d'hier ne se renouvellent, et même quMl arrive de plus grands accidents; chacun attend avec impatience le rapport relativement à Carrier, qu*on regarde comme la cause momentanée, ou au moins comme le prétexte, des troubles qui agitent la Convention et par contre-coup tous les esprits. Les uns, en envisageant cette affaire, craignent qu'on y assure l'impunité à des crimes inséparables de
grandes révolutions; d'autres croient y voir Tintention non équivoque de faire le procès aux erreurs de la Révolution pour avoir le prétexte de le faire à cette même Révolution ; telle est la véritable source de tous les débats dans les groupes. Les moyens de faire valoir ses opinions ne manquent pas; on s'appuie sur la pénurie des subsistances, ainsi que sur les libelles et sur les principes violés de toute part, même sur ce qu'on a mis indirectement en liberté une foule de gens qui lèvent la tète, sur l'oppression des patriotes, etc., etc. On parvient aisément, avec ce conflit d'opinions, de plaintes et de passions particulières, à égarer les esprits et à soulever le peuple.
Boyer rapporte qu'un membre des Jacobins a dit que se trouvant hier soir, sur les sept heures, au Jardin national, dans un groupe composé d'environ deux cents personnes, il a entendu un particulier qui demandait la tète de Carrier et de ses complices, qu'un autre de ce même groupe dit, en parlant de la Convention : « Qu'en faisonsnous? » que personne n'a répondu. Ce qui prouve que l'action d'hier n'est qu'un coup monté par l'aristocratie. . . .
NafFtel rapporte que le public crie misère et se plaint toujours de la grande cherté des denrées de première nécessité, que des malveillants se sont portés hier à la salle des Jacobins, en ont cassé les vitres à coups de pierre qui ont blessé différentes personnes; le calme a été rétabli à l'arrivée de la force armée
Pigache rapporte que, dans le jardin Maison-Égalité, il y avait un rassemblement hier, qu'on y a crié Vivent les Jacobins/ et qu'on y a hué les républicains qui avaient crié Vive la Convention/
Toutes les sections ont joui de la plus grande tranquillité et ignoraient encore même ce matin l'aiTaire des Jacobins.
GossET, Bocouet-Destournelles.
(Arch. nat., F>clII, Seine, 14.)
Vedelte ou Gazette du jour du 20 brumaire :
Le Club électoral tient toujours ses séances. Les membres s'occupent maintenant de rédiger une pétition à la Convention nationale pour demander justice contre tous ceux qui veulent dissoudre leur Société ; ils s'appuient surtout de la loi qui prononce la peine de dix années de fers contre tout fonctionnaire public qui, sous quelque prétexte que ce fût, chercherait à troubler les Sociétés populaires dans leurs délibérations.
229 RÉACTION THERMIDORIENNE [9 novembre 1794]
Courrier républicain du 20 brumaire :
Du 19. — Aujourd'hui nous avons remarqué, dans les avenues qui aboutissent à la Convention et dans les corridors des tribunes publiques, une surveillance beaucoup plus active.
L*indécence qui a eu lieu hier dans ces tribunes * a vraisemblablement nécessité cette mesure de sûreté vraiment publique.
Il faut avoir sous les yeux ce qui se passe dans cette étrange ville pour pouvoir se le persuader.
Qui pourra croire, en effet, qu'une multitude de femmes vêtues de haillons, nées dans une situation qui suppose la plus profonde ignorance et le besoin du travail, dans un temps surtout où tout ce qui est nécessaire à la vie est à un prix exorbitant; qui pourra croire que ces femmes passent une journée entière dans les tribunes de la Convention, qui certes ne leur paie pas les journées, pour influencer, par leurs cris, par leurs huées et sans savoir ce qu'elles font, les destinées de la France et peut-être du monde entier? Qui pourra croire encore que ce soit un député corse, Aréna, qui n'a plus de commettants, à la voix duquel se réunissent toutes ces mégères?
Le fameux Bergasse, ex-constituant, vient d'être acquitté par le Tribunal révolutionnaire; mais, attendu les preuves d'incivisme résultant des débats et de la conduite politique de Taccusé, il a été condamné à la détention jusqu'à la paix*.
Pour que le peuple ne puisse pas être trompé dans le grand procès qui va avoir lieu, ne serait-il pas nécessaire qu'il fût sous les armes primidi prochain?
Courrier républicain du 21 brumaire :
Du 20 brumaire. — Hier soir le bruit s'était répandu, au Palais-Égalité, que la Société des Jacobins retentissait de motions incendiaires contre la représentation nationale, qu'on y délibérait sur les moyens de soustraire Carrier à la justice nationale.
Les esprits s'échauffent, l'indignation est à son comble, et, dans l'instant, une colonne considérable de citoyens, qui se grossit bientôt dans sa marche, se porte vers le lieu des séances de la Société. Les cris de Vive la Convention/ A bas les Jacobins/ se font entendre ; on
1. Dans la séance de la Convention du 18 brumaire, comme Bentabole finissait son discours, des huées étaient parties des tribunes. Cf. Moniteury réimpression, t. XXII, p. 460.
2. Cf. Moniteur, réimpression, t. XXII, p. 454, et Wallon, Hisl. du Trib, re»., L VI, p. 216. Ce jugement fut rendu le 13 brumaire an III.
pénètre dans les galeries ; quelques femmes, appelées les dévotes de Robespierre, sont souffletées et même fouettées, et s'enfuient en jetant les hauts cris*.
Dans rintérieur de la Société, la citoyenne Crassous s'évanouit ; le président se couvre ; mais tout cela n'empêche pas le tumulte d'augmenter. On lance des pierres du dehors, qui cassent les vitres et roulent dans la salie.
Au milieu du tumulte, le représentant Fayau invite les Jacobins à se montrer dignes d'eux et de la liberté, même à mourir, s'il est nécessaire.
Cependant on continue de fouetter et de lancer des pierres. La Société fait une sortie ; on se bat à la porté avec un avantage incertain ; elle fait même quelques prisonniers, qu'elle met sous sa sauvegarde» en les plaçant à côté de son président avec un bonnet rouge sur la tête.
Pendant cette scène, quelques-uns des sociétaires prennent la fuite avec les femmes, et sont accueillis du peuple par des huées, forcés de marcher dans le ruisseau, au milieu d'une haie de trois à quatre mille personnes qui les couvraient d'opprobres. Pour éviter le fouet, ces dévotes attestent qu'elles ne sont pas Jacobins, et les Jacobins re- (^oivent en passant quelques soufflets et quelques coups de pied au cul.
Celte scène tragi-comique a été terminée par les représentants du peuple, qui sont arrivés en grand costume, et qui n'ont reçu que des marques de dévouement et de respect pour la Convention nationale.
Les députés ont harangué le peuple et lui ont fait observer que la Constitution portait l'établissement de Sociétés populaires. On leur a répondu qu'aussi on n'en voulait pas à ces Sociétés, mais aux Jacobins, à des hommes sanguinaires, qui sont tous les jours en pleine révolte contre la Convention nationale, tout en ayant l'air de la respecter et de lui obéir ; et les cris de Vive la Convention nationale/ se sont fait de nouveau entendre de toutes parts.
Les représentants, satisfaits, ont invité les citoyens à se retirer, et un instant après tout était calme.
Spectacles du 19 brumaire.
Théâtre des Arts. — Relâche.
Opkra-Comique. — Baihilde et Éloi, op.-com. en trois actes, prem. représ.; le Tableau parlant, com. en un acte. (Au Heu de cette pièce, les Petites Af^ fiches indiquent V Amant statue.)
i. Voir dans la Société des Jacobins^ t. VI, p. 643 à 648, le compte rendu de la séance des Jacobins du 19 brumaire an III.
231 RÉACTION THERMIDORIENNE [10 novembre 1794]
Feydeau. — Les Deux ermites ; Paul et Virginie.
Théâtre de la République.— Timoléon; le Grondeur, com.cn trois actes.
Théâtre de l'Égalité. — Arlequin bon père, coin.; Selico, opéra; la Libertf^, des nègres, divertissement.
Lyrique. — Relâche.
Gaitk. — Spectacle demandé : Crispin médecin; Vénus pèlerine ; V Aristocrate démasqué par la Corne de la Vérité ; le Prétendu sans le savoir.
Ajibigu-Comique. — Le Retour; le Commissionnaire de Saint-Lazare; les HouUuis,
Vaudeville. — Nicaise peintre; les Vieux élégants ; le Noble roturier.
Cité-Variétés. — U Heureux quiproquo, com. ; Ricco, com.; Joconde, opéra.
Rapport du 21 brumaire.
Il résulte de tous les rapports que les esprits sont extrêmement échauffés pour et contre les Jacobins ; que les uns approuvent, que les autres blâment l'événement de nonidi dernier. Un homme s'est avisé de dire dans un groupe que les Jacobins étaient des buveurs de sang et assassins du roi, qui voulaient assassiner le peuple; il fut saisi par Goulet et Dingouvilie, inspecteurs, qui le conduisirent au Comité de sûreté générale, accompagnés de témoins. Cet homme se nomme Roger et demeure rue de Grenelle, n* 340, faubourg Germain.
Un homme qui criait ; Vivent les Jacobins! Il nous faut un roi/ fut pareillement arrêté et conduit au Comité de sûreté générale.
Sur les cinq heures du soir, hier, un citoyen reçut un coup de bâton pour avoir émis son opinion en faveur des Jacobins ; il a été conduit au corps de garde ; Ton n'a pu arrêter les individus qui ont frappé.
Des citoyens pensent et soutiennent avec beaucoup de chaleur que le salut de la République est attaché à Texistence de cette Société. De celte diversité d'opinions il en est résulté des propos insultants, enfin des coups, et Saint-Huruge, ci-devant marquis, si connu dans les groupes et dans les cafés, semble s être déclaré Tantagoniste outré des Jacobins, et il prouve à tous les citoyens qui ne pensent pas comme lui qu'ils ont tort, en leur donnant des coups de bâton et les conduisant de suite au corps de garde, où il les consigne impunément.
Les groupes sont pareillement agités aujourd'hui ; les personnes qui les composent accusent nos représentants de se laisser entourer d'intrigants qui les accompagnent même jusque dans le sein de la Convention. On remarque dans ces assemblées beaucoup de gens connus pour des marchands d'argent.
L'esprit des citoyens des faubourgs est bon ; chacun attend avec patience le résultat des rapports concernant Carrier.
Au port de la Tournelle, il y a eu un grand tumulte ; le public a forcé la garde, le port n'a été ouvert qu'une demi-heure. A deux heures, six hommes de cavalerie, sont arrivés ; la distribution s'est rouverte, et s'est faite avec tranquillité