‹ Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire; recueil de documents pour l'histoire de l'esprit public à Paris (volume 3)Chapitre 110 sur 254 · Tome V · texte numérisé non relu

Tome V

[janvier-février 1799] DIRECTOIRE EXÉCUTIF 386

MDCXXV

Tableau analytique de la situation politique du département de LA Seine pendant le mois de pluviôse an VII, présenté au ministre de l'intérieur par le commissaire du pouvoir exécutif PRES l'administration centrale dudit département.

Esprit public. — Quelquefois se plaindre, mais obéir aux lois ; quelquefois murmurer contre les magistrats, mais se soumettre exactement à leurs décisions ; invoquer la paix, mais se glorifier d'une guerre qu'accompagne la victoire, qui punit la perfidie et renverse les trônes ennemis ; se décider difficilement au payement des impôts, mais en avouer franchement la nécessité : tels sont les sentiments et la conduite du peuple du département de la Seine, ce qui n'annonce pas un mauvais esprit public. On peut dire au contraire qu'il s'améliore, et que, depuis quelque temps, il est tout en faveur du gouvernement. En effet, son énergie, sa sagesse, sa marche forte, sa sérénité inaltérable, lui font de jour en jour des amis, des partisans, des défenseurs ; en un mot la masse est toute à lui, quoiqu'il ait toujours en opposition trois classes d'hommes, dangereux sans doute, mais près d'être terrassés. Ces hommes sont les égoïstes, les royalistes, les anarchistes. Les premiers ne sont pas beaucoup à craindre : leur caractère même est un garant de leur prochaine réunion; pleurant encore la perte de leurs anciennes prérogatives, ils n'aimeront pas le gouvernement par esprit républicain ; mais le besoin de l'ordre, leur intérêt particulier attaché à la sûreté des personnes, au respect des propriétés, fait déjà sur eux ce que le patriotisme raisonné ne peut manquer de faire un jour. Les royalistes, toujours les mêmes, toujours battus, toujours imprudents, toujours petits dans leurs grands projets, toujours insensés dans l'exécution, tendent toujours la main aux anarchistes pour relever leur idole à jamais anéantie. « Entendons-nous, disent-ils, pour nommer aux élections tout ce qu'il y a de plus enragés démagogues. On cassera les élections. Or les scissions et les cassations sont autant de pierres fondamentales de la monarchie. » Les anarchistes, de leur côté, en conspiration permanente contre le gouvernement, ont déterminé de nommer des royalistes ; mais leurs machinations sont surveillées, et l'œil actif (le la vigilance est sans cesse ouvert sur leur conduite, leurs rassemblements, leurs projets. L'impartialité sait distinguer l'homme

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qui a suivi le torrent d'une imagination exagérée, et qui depuis s'est convaincu du mal qu'il a pu causer par sa bouillante véhémence, qui a reconnu, avoué et réparé son erreur, et suit avec exactitude les lois du gouvernement, d'avec celui qui a continué à marquer une opinion contraire à la République, qui méprise tour à tour et conspire sans cesse contre les lois, le gouvernement et ses magistrats. Ceux-ci sont l'objet de la sollicitude des fonctionnaires préposés à la surveillance, et leurs criminels efTorts ne prévaudront point contre elle. Il règne aussi, parmi les fonctionnaires, une harmonie républicaine qui est du plus favorable augure et présage la force de l'État. La masse des employés, qui fait un public nombreux, est dans les bons principes. La classe ouvrière, en général, est paisible ; malgré la dureté de la saison, le manque d'ouvrage, il ne s'est rien passe parmi elle qui ait pu alarmer la tranquillité publique. — Les cantons ruraux offrent aussi l'image d'un calme, d'une union qui est l'aurore des beaux jours ifuturs de la campagne. Deux ou trois sont encore flétris par le souffle limpur du fanatisme ; mais il faut espérer qu'enfin la philosophie et les soins des fonctionnaires zélés parviendront à bannir entièrement .ce monstre ennemi de la raison et du vrai bonheur des États.

Journaux. — On en distingue toujours trois classes : la première •est républicaine et seconde par d'excellents articles les vues sages et paternelles du gouvernement ; la seconde est insignifiante, copiste servile des autres feuilles ; elle n'a qu'un soin, celui d'arrêter sa plume à la phrase, au mot qui compromettrait, non son opinion et ses sentiments patriotiques (elle n'en a pas), mais sa tranquillité et la nullité dans laquelle elle se complaît. La troisième classe est celle qui a une pente non prononcée, mais cependant sentie, vers le royalisme. La crainte d'une punition légitime arrête sa plume ; mais, aussitôt qu'elle peut sans se compromettre faire percer ses vues secrètes, elle le fait avec empressement. C'est ainsi qu'elle se hâte à donner la traduction des journaux étrangers, quand ils annoncent quelques désastres, ou quelques mouvements contraires aux intérêts de la République, à sa gloire, à sa prospérité, à son commerce. Cette dernière classe est la moins nombreuse, mais son astuce la rend dangereuse et elle doit être sévèrement surveillée et punie. En vain crientils au despotisme, quand l'autorité se met en devoir d'enchaîner la licence pour assurer la tranquillité publique. Ils savent bien euxmêmes que les États, qui se détruisent par le despotisme, ne peuvent se soutenir que par une fermeté constante à venger les lois du mépris des méchants, et à assurer la tranquillité publique par leur punition. Ils se riraient eux-mêmes de la faiblesse qui les laisserait impunis,

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et bientôt ils la fouleraient aux pieds. Surveillance et punition sont donc les deux sauvegardes de la liberté publique contre les factions des journaux, factions si puissantes avant fructidor.

Spectacles. — Les directions des théâtres sont assez favorablement disposées à entrer dans les vues du gouvernement et à donner un caractère républicain à leurs représentations ; mais on a à reprocher aux auteurs de n'être pas dans les mêmes principes et de ne faire rien pour l'amélioration de l'esprit public. Le Département vient de prendre un arrêté qui les contraindra par leur propre intérêt à suivre une marche républicaine. Défendant en effet toute représentation d'ouvrages qui ne seconderaient pas l'élan donné à l'esprit public et contrarieraient le grand caractère de la nation, les auteurs seront bien forcés enfin d'adopter une marche républicaine ; et bientôt les théâtres, qui ont une si grande influence, deviendront des écoles de mœurs et de patriotisme. — Mais ici une réflexion se présente naturellement: en régénérant la scène et n'y entendant plus que le langage de la vertu et des mœurs, il ne faudrait pas y être environné de l'exemple de la corruption et du vice; et c'est cependant le spectacle odieux que l'ami des mœurs, la mère de famille décente, la jeune fille innocente encore rencontrent à deux théâtres, celui du Vaudeville et de la Montansier. Les femmes publiques remplissent un tiers de la salle, en occupent les places les plus distinguées, et bravent par un luxe effronté et un maintien impudent les femmes honnêtes près desquelles elles vont se placer, et concluent sans retenue des marchés honteux qui font frémir l'oreille chaste qui les entend.

Fêtes nationales. — La fête du 2 pluviôse a été généralement observée. Toutes les boutiques et ateliers ont été fermés ; et on n'a constaté dans tout le département qu'une seule contravention. Aussi ce jour a paru rappeler un grand souvenir, et un sentiment religieux a semblé régner dans la célébration des cérémonies et les serments qui en ont été la suite. Ce n'était point, comme dans le temps de la Terreur, des applaudissements ordonnés, un enthousiasme de bouche que le sentiment ne partageait pas : c'était au contraire la franchise républicaine qui a prononcé le serment du citoyen d'un État libre. On doit croire qu'il ne sera jamais enfreint par ceux qui l'ont ainsi prononcé. — Les fêtes décadaires, malgré la rigueur de la saison, ont été fort suivies; leur intérêt croît avec l'esprit républicain, et, lorsque l'on pourra réaliser les projets connus et arrêtés pour leur splendeur, lorsqu'on pourra par des odes ou stances sur des airs connus, rendre le peuple spectateur et auteur dans ces fêtes, il y a tout lieu de croire que leur triomphe sera assuré. Aussi les prêtre*,

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qui ont cette crainte, ne négligent rien pour soutenir le dimanche, qui va s'ensevelir dans la tombe avec leur chef.

Annuaire républicain. — L'annuaire républicain fait des progrès rapides. Il est en usage dans presque toutes les correspondances, même particulières. Les décadis s'observent, les dimanches passent et s'oublient. S^il y a des contraventions, elles sont exactement punies, et l'exécution des jugements prononcés contre elles fait un excellent effet. Bientôt on fera généralement par raison, par amour pour l'ordre, pour son propre intérêt enfin, ce que beaucoup font encore par autorité. — Les cantons ruraux, à l'exception d'un ou deux, sont à cet égard autant bien qu'il est possible de le désirer. . .

Instruction publique. — L'instruction publique est activement surveillée ; le jury d'examen pour les instituteurs a déjà épuré plusieurs arrondissements; cette mesure procurera un grand succès pour l'enseignement, dont beaucoup s'étaient fait un métier. L'éloignement des êtres ignorants, immoraux, fanatiques, qui en sera le résultat, ne pourra que donner de l'élévation à l'esprit public. Dans les cantons ruraux, il existe parmi les instituteurs et élèves, une émulation très favorable aux progrès de l'instruction. Cette émulation a pour base la récitation publique que font les enfants, aux fêtes décadaires, de plusieurs traits historiques et philosophiques. Le despotisme monarchique trouvait ses intérêts à éloigner du peuple toute espèce d'instruction, parce que le fondement du trône est l'ignorance ; mais la République, qui n'existe que par la vertu et la philosophie, doit chercher à former par elles ses partisans et ses sujets.

Police. — Les soins et l'activité de la police ont été remarquables pendant ce mois , pendant lequel la débâcle et le débordement qui en est la suite pouvaient faire craindre de grands malheurs. Cependant, malgré la prudence et les sages précautions du Bureau central, qui, pendant ces circonstances, a bien mérité des citoyens de Paris, environ quarante bateaux ont été brisés ou mis à fond, deux bateaux de bains à peu près détruits ; mais tous les bateaux, toues, barquettes, etc., qui ont été naufragés étaient vides, et personne n'a. péri. Cependant, vers la fin du mois, un bateau de vin et un de charbon, s'étant exposés, la rivière n'étant pas encore marchande, ont sombré. Des parapets, murs d'appui, escaliers ont encore été brisés ou endommagés ; mais, dans les cantons où le débordement eut lieu, les ravages sont déplorables par la perte des productions ; grande partie du canton de Colombes est dans ce malheureux cas ; les blés et seigles sont perdus

Associations politiques. — Il n'existe pas d'association politique autre que la grande association des anarchistes, qui ne tient pas de séances dans un local connu, mais dans différents endroits que je vous ai dénoncés partiellement dans le courant du mois. Toutes ces différentes réunions sont surveillées, et il leur sera difficile de tenter de mettre à exécution leurs hardis projets avant que la main de la vigilance ne les ait saisis. — L'association royaliste, moins unie dans ses moyens, est plus astucieuse, mais elle périra comme sa, sœur anarchie. En général, toutes les maisons de jeu ne sont que des comités royalistes. C'est là que l'étranger altère notre or ; c'est de là qu'il le distribue à ses sicaires. La banque de toute faction sera toujours les maisons de jeu, comme l'était celle de Clichy. Il esta observer que toutes ces maisons sont dirigées par des étrangers, des ex-nobles ou des gens tarés. L'année dernière, les assemblées primaires étaient devenues des clubs. L'administration centrale, par une nouvelle et sage répartition de ces assemblées, a prévenu ces abus.

Cultes. — L'exercice des différents cultes a été fort calme. Le seul à redouter, le culte catholique, ronge son frein ; il espère toujours le moment de la vengeance, sans négliger de le préparer. Pour cet effet, il tâche, autant qu'il peut, de dénigrer les institutions républicaines et de chanter les dimanches , mais ils passeront les uns et les autres

Approvisionnement et subsistances. — Sont toujours abondants à Paris et à prix modique, malgré la rigueur de la saison

DUPIN

(Arch. nat., F * <= ni, Seine, 20.)

MDCXXVI

1er VENTOSE AN Yll (19 FÉVRIER 1799).

Rapport du bureau central du ^ ventôse.

,. .Journaux. — Le Messager des relations extérieures n'admet aucun discernement dans le choix des nouvelles que lui fournissent les gazettes étrangères ; on ne parlera pas d'une plaisanterie libre que le rédacteur traduit probablement au sujet de quelques insultes qu'aura [subies] dans une émeute à Dublin la femme d'un général ; mais on notera plus particulièrement qu'en citant des lettres de

391 ■ DIRECTOIRE EXÉCUTIF [10 i-kvrier 1799]

Prusse, ce journaliste donne à croire que la guerre deviendra générale, c'est-à-dire que la Prusse doit y prendre part '. On ignore l'autorité sur laquelle s'appuie le Télégraphe en disant, dans sa feuille du 30 pluviôse, que le roi de Naples et sa famille ont été faits prisonniers à Palerme, que l'on y a planté l'arbre de la Liberté, et que les Siciliens ont envoyé des députés à Naples pour traiter avec les Français. Rien dans les feuilles de ce jour ne confirme une aussi désirable révolution. On ne peut dire dans quelle intention le Postillon de Calais, en parlant de l'arrivée à Paris du citoyen Dubois, de retour d'Egypte, lui donne l'épilhète de fameux pour l'énergie de son civisme. — Enfin on est forcé de remarquer que les demandes et annonces les plus immorales deviennent de jour en jour plus fréquentes dans les affiches. Aujourd'hui, dans les papiers publics, un jeune homme témoigne vouloir s'unir à une jeune femme d'un physique agréable, mais surtout « blanche de peau » grande, bien faite, etc. Plus loin, c'est un citoyen qui désire connaître une jeune personne seule, de probité, d'un physique agréable, sachant tailler et coudre « le beau linge », avec laquelle on prendrait des arrangements pour faire ordinaire avec elle ou dîner seulement.

Sallior, Lessore.

(Arch. nat., BB » 89.)

PuhUcisie du 3 ventôse : « De Paris, le 2 ventôse Le télégraphe a

appris hier soir, deux heures après sa première transmission, que l'électeur de Bavière était mort de son attaque d'apoplexie. Dans un moment moins occupé des plus grands intérêts de l'Europe, c'eût été un événement important que la mort de ce prince, et la succession à une principauté plus puissante en commerce, en industrie, eu hommes, en richesses réelles, que quelques royaumes. . . » — Moniteur universel du 2 ventôse : « Paris, le h^ ventôse. .. ..Goudard, ex-constituant, s'est jeté, ces jours passés, dans la Seine. Il avait été député de Lyon. Il a eu une grande part à la loi des douanes, dont il a été le rapporteur. La Révolution l'avait ruiné, et il n'en aimait pas moins les principes. Après la ruine de ses propriétés à Lyon, il s'était fait fabricant de chapeaux à Paris. On dit que cette entreprise ne lui a pas réussi. L'an passé, celui de ses anciens collègues qui écrit cet article le rencontra plusieurs fois. Chaque fois Goudard lui serra les mains avec une vivacité extraordinaire, exprimant le plaisir de le voir par un sourire, et peignant une situation douloureuse par les larmes qui roulaient en même temps dans ses yeux. C'était un homme de bien, un bon citoyen, un esprit éclairé, modeste et trop peut-

1. L'exemplaire du Messager à la Bibl. nat. est incomplet. Pour ventôse, il n'y a que le numéro du i. [Le 2/56o, in-4.)

être, si pourtant c'est l'être que de ne point vouloir solliciter une place. On assure qu'il a fini de pauvreté; cette fin ne serait pas indigne d'un membre de cette Assemblée constituante, oîi les patriotes oublièrent toute autre fortune que la liberté. »

MDCXXVII

Rapport du bureau central du 3 ventôse.

.. .Journaux. — On remarque avec peine que, dans les nouvelles données de Londres par le Flambeau, le journaliste trouve occasion de donner un ample détail des honneurs décernés à Nelson à raison des avantages qu'il a eus au combat d'Aboukir. C'est une notice biographique de cet amiral anglais que tout bon citoyen avouera n'être pas de nature à trouver place dans un journal républicain, ou du moins qui devrait l'être dès qu'il se fait en France. — La conduite du Courrier du Corps législatif n'est pas moins répréhensible, puisqu'il donne des gazettes anglaises ce que le cabinet [de] Saint-James semblerait y avoir fait mettre pour être ensuite traduit par les ennemis intérieurs de la République et répandu dans son sein pour y corrompre l'esprit public. On en peut juger par l'article suivant : « Le numéraire atout à fait disparu à Paris et dans la France en général. On paye jusqu'à 60 pour 100 d'intérêt par an. Le commerce est anéanti, il n'y a pas un seul négociant qui ne soit à la veille de faillir. » Ce peu de mots est extrait d'un journal ministériel anglais, qui cite la Gazette de Pétersbourg pour son auteur. — Il intéresse le ministre de la justice de savoir que la Clef du Cabinet regarde comme très inconvenant qu'on laisse la cocarde nationale aux individus exposés à la place de Grève.

Bureau particulier des passeports. — Le Bureau central a fait notifier à deux individus, dont l'un est un ennemi prononcé du gouvernement, l'autre un royaliste outré, l'ordre de sortir de Paris sous dix jours. Il a fait expédier quarante circulaires pour obtenir des renseignements sur divers individus. — Il a reçu, sur des précédentes, cinquante- deux réponses, dont quatre défavorables*.

Sallior, Lessore.

(Arch. nat., BB ^ 89.)

1. Dans une sorte de double de ce rapport, ce dernier paragraphe est ainsi modifié : « Bureau particulier des passeports. Le Bureau central a fait notifier à

393 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [21 fkvrier 1799]

Journaux.

Clef du Cabinet du 3 ventôse : « Paris, le 2 ventôse. . . En passant ces jours derniers sur la place de Grève, nous aperçûmes sur des poteaux plusieurs individus condamnés aux fers. La plupart avaient la cocarde nationale à leur chapeau. Est-il possible, nous direz-vous, que les citoyens qui conduisent à rexposition de pareils brigands permettent qu'un signe aussi respectable les décore? On ne saurait trop flétrir des hommes que l'improbité, le libertinage et l'audace ont dégradés jusqu'à ce point »

MDCXXYIII

Rapport du bureau central du 4 ventôse.

Mœurs et opinion publique. Esprit public. — Pour mieux faire connaître quel est en ce moment le caractère de l'esprit public, on analysera ici les opinions sous différents rapports, c'est-à-dire ce qu'elles ont été : l°sur des actes de l'autorité; 2° sur les événements politiques; 3° sur des faits isolés ou de simples bruits. — Quoique l'attachement à la République ne se manifeste pas avec une égale énergie dans toutes les classes de la société, cependant, à l'exception d'un certain nombre d'individus connus par le ridicule ou l'exagération de leurs principes, les citoyens sont de jour en jour plus dévoués à l'ordre actuel des choses ; le mot de ralliement est la Constitution de l'an III. Cet état de calme, qui résulte de l'exécution constante des lois, atterre l'esprit de parti; rien n'annonce qu'il tente aucune entreprise pour troubler la tranquillité publique; mais il se venge par des propos. Il n'a pu étouffer le sentiment d'approbation générale au message par lequel le Directoire demandait que le déficit des dépenses de l'an VII fût couvert sans un plus long délai. L'impôt du sel est le sujet des plus malignes remarques ; anarchistes et ro3^alistes n'ont vu les uns et les autres, dans les mesures proposées, que le rétablissement prochain des plus odieuses vexations qui s'exerçaient sous les rois. Tout ce qui peut desservir le Directoire

deux individus l'ordre de sortir de Paris : l'un royaUste, sous dix jours ; l'autre, qui est un fonctionnaire pubUc destitué jjour ses principes politiques, dans le délai de quinze jours. Il a fait expédier soixante-deux circulaires pour obtenir des renseignements sur divers individus. Il a reçu, sur des précédentes, cent huit réponses, dont cinq défavorables.» (Arch. nat., BB^ 89.)

dans l'esprit du peuple est mis à cet égard en pratique; si, dans le sein des Conseils, un orateur témoigne quelque crainte de voir le pouvoir exécutif prendre plus de latitude, les hommes qui n'ont d'espoir que dans le trouble commentent cette opinion et déclament contre le gouvernement, — Il est peu question encore des assemblées prochaines, ou du moins toutes les conjectures à ce sujet sont encore très renfermées. — Malgré l'ordre donné par l'administration centrale de n'employer dans les lieux de réunion que le mot de citoyen, des hommes qui se font un point d'honneur de mépriser les institutions républicaines alFectent de s'y monsieuriser, mais les employés au théâtre ne se servent vis-à-vis du public que du mot de citoyens, que d'ailleurs on a la consolation d'entendre plus souvent dans l'intérieur des salles. — Quant aux événements politiques, on a observé que l'impression causée par la conquête de Naples se prolongeait et subsistait encore. On désire toujours la paix avec ardeur, mais on croit si grand l'aveuglement de l'Empereur et si puissante la fatalité répandue sur les trônes que l'on regarde la guerre presque comme inévitable ; la confiance du peuple dans la valeur des armées de la République est portée au comble, et la reprise des hostilités n'est entrevue que comme une nouvelle moisson de gloire. — Les royalistes s'agitent en tous les sens pour faire croire aux dispositions de la Prusse en faveur de l'Autriche; rien de plus perfide même et de plus monstrueux que les bruits qu'ils répandent pour donner à cette opinion une sorte de consistance, puisqu'ils vont jusqu'à parler d'une forte rétribution allouée par mois au cabinet de Berlin pour le maintien de sa neutralité. L'impudence de ces hommes est telle qu'ils n'ont pas honte de prêter au Directoire qu'ils abhorrent la tactique du gouvernement anglais, en donnant à croire qu'on fomente à prix d'or une révolution en Angleterre. — Mais le système des bruits dangereux se pratique avec activité depuis quelques jours dans les endroits de celte commune où la population est plus grande et plus resserrée, dans les faubourgs principalement, où la masse, rarement éclairée, des hommes laborieux donne plus de prise à la suggestion. Au faubourg Antoine il circule des lettres qui contiennent les détails les plus affligeants de la situation des conscrits à Strasbourg et sur les bords du Rhin. On les représente entassés dans les églises, dénués de tout, couchés sur la paille, et exposés aux injures du temps; les mères, alarmées par ces bruits étranges, se livrent à des plaintes amères; il faut ajouter que d'autres émissaires de contre-révolution répandent dans le sein des mêmes familles le bruit d'une presse certaine sur les enfants de dix à douze ans pour être

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répartis dans les ports. La malveillance qui veut, par ces menées, faire haïr le gouvernement, est si hardie que des scélérats gagés par elle pourraient bien enlever quelques enfants pour donner du poids à ce qu'ils avancent. On observe que celte manœuvre a lieu dans un moment où l'on voit un plus grand nombre d'ateliers sans activité ; aussi la détresse et le mécontentement sont-ils plus sensibles parmi les ouvriers, et se met-on à soupçonner les chefs d'établissements et manufactures de laisser avec intention manquer d'ouvrage une classe si intéressante, qu'ils ont constamment occupée jusqu'à ce jour, et que le besoin ensuite livre plus facilement à la discrétion des malintentionnés. — On présume que des déclamations assez virulentes, qui ont eu lieu contre le droit de passe, viennent de la même source, mais on se récriait avec moins de ménagements encore contre le

mauvais état des grandes routes

Lasalle, Lessore.

(Arch. nat., BB ^ 89.)

Rapport du bureau central du 5 ventôse.

. . . Journaux du i ventôse. — Les rédacteurs du Bien Informé n'ont pas senti qu'ils abondaient dans le sens du royalisme en s'arrêtant à des détails qui provoquent de l'intérêt pour les émigrés; ils sont ainsi conçus : « Ce qui a causé réellement une grande sensation aux portes de l'Abbaye, c'est l'exécution de deux émigrés. Hier la sœur d'un émigré fut consignée dans une boutique en face de l'Abbaye; elle voulait voir son frère ou du moins lui écrire avant de mourir : tout lui a été refusé. Le frère, sans avoir pu voir sa sœur, a été fusillé. Aujourd'hui, même scène, et plus déchirante encore. La femme d'un émigré, qui s'était réfugiée dans une boutique à deux pas, en face de l'Abbaye, a voulu parler à son mari; elle a voulu lui écrire: tout lui a été également refusé. Épouse et mère et femme sensible et désolée, on peut juger de ses clameurs et de son désespoir; on assure que l'émigré a reçu les premiers coups sans avoir été atteint. Il a donc fallu recommencer. Quelle douleur! quel affreux spectacle! 0 vous, qui ne devez et ne pouvez faire aucune grâce, fasse le ciel, non qu'ils échappent à la justice, mais que du moins

aucun être sensible ne puisse être le témoin de scènes aussi douloureuses! )) — Dans les Affiches et Annonces de ce jour, une jeune personne de vingt-deux ans, qui croit convenir à un jeune homme dont la demande se trouvait insérée dans un numéro précédent, lui assigne tout simplement ce un rendez-vous » dans un spectacle, où elle puisse le voir. Elle prie le jeune homme d'indiquer un spectacle. — On voit encore cette autre demande déjà notée : « Un citoyen aisé désire connaître une jeune personne », etc. — On croit également essentiel de remarquer que le Courrier du Corps législatif, loin d'approuver la dénomination Alarmée d'Autriche donnée à celle du général Bernadotte, dit que cette artnée n'a pas le droit de prendre ce nom, si elle ne l'a reçu du Directoire, et qu'il n'est pas probable que le Directoire anticipe ainsi sur les événements. Le même n'aurait-il pas eu l'intention de laisser percer une adroite ironie dans cette manière de parler de la Révolution piémontaise? « Le gouvernement provisoire de Piémont a fait en peu de temps tout ce que l'on pouvait attendre d'un gouvernement constitutionnel. Les commanderies ont été déclarées biens nationaux; on a mis en vente les biens du clergé; on a rendu les citoyens égaux », etc. Enfin, dans la même feuille, l'annonce d'une prise faite par un corsaire français est une occasion de dire : « Mais retournons la médaille : par la perte de combien de navires ces riches prises ne sont-elles pas achetées? »

Sallior, Lasalle.

(Arch. nat., BB ^ 89.)

MDCXXX

Arrêtés du Directoire exécutif du 5 ventôse an VII.

Le Directoire exécutif, après avoir entendu le rapport du ministre de la police générale, en vertu de l'article 35 de la loi du 19 fructidor an V, renouvelé par celle du 9 fructidor an VI, arrête ce qui suit :

Le journal intitulé le Bien Informé qui s'imprime rue du Théâtre- Français, imprimerie du Cercle social, est prohibé; les scellés seront apposés sur les presses et caractères servant à l'imprimer.

Le ministre de la police est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui ne sera pas imprimé. "

MiiRLiN, Treihiard, Reubell.

(Arch. nat., AF m, 580.)

397 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [24 février 1799]

Le Directoire exécutif, après avoir entendu le rapport du ministre de la police générale, en vertu de l'article 35 de la loi du 19 fructidor an V, renouvelé par celle du 9 fructidor an VI, arrête ce qui suit :

Le journal intitulé le Télégraphe des armées, qui s'imprime rue de La Harpe n» 477, est prohibé ; les scellés seront apposés sur les presses et caractères servant à l'imprimer.

Le ministre de la police générale est chargé de l'exécution du présent arrêté.

Merlin, Treiliiard, Reubell.

(Arch. nat., AFiii, 380.)

Journaux.

Journal du Soir des frères Chairjnicau du .'5 ventôse : (.(Paris, 3 ventôse.

Le ministre de la police générale, persuadé que les mœurs sont le nerf

des gouvernements, et surtout dans les républiques, s'attache à faire disparaître tout ce qui, dans les écrits et dans les gravures, peut tendre à corrompre et à avilir les cœurs. On a fait, l'avant-dernière nuit, par son ordre, une visite chez les imprimeurs en taille-douce, où l'on a enlevé toutes les planches qui contenaient des nudités et des figures obscènes. ...»

MDCXXXI

6 VENTOSE AN VII (2i FÉVRIER 1799). Rapport du bureau central du 7 ventôse.

. . .Journaux du 6 ventôse. — L^ne partie des détails donnés par le Bien Informé sur les efforts que firent deux femmes d'émigrés pour voir leurs maris avant qu'ils allassent au lieu de leur exécution se trouve dans la Chronique universelle, et le Télégraphe les donne dans toute leur étendue. — La demande suivante, insérée dans les Affiches et Annonces, peut être considérée comme un appel fuit aux parents qui voudraient faire donner à leurs enfants une éducation fanatique et le ton de l'aristocratie : « Un ex-prieur d'abbaye désirerait former l'éducation de quelques jeunes gens bien nés, dont il voudrait devenir leur [sic] ami ; il espérerait en faire des hommes de société. » — Pichegru, suivant les bruits rapportés par le Puhliciste, s'est retiré en Allemagne; n'a-l-il pas eu tort d'insérer dans cette phrase qui accompagne la nouvelle : « On répand qu'il a dit que jamais il ne porterait les armes contre sa patrie » ?

Lasalle, Sallior.

(Arch. nat., BB » 89.)

MDCXXXII

Rapport du bureau central du même jour.

Journaux du 7 ventôse. — Les journaux se maintiennent dans l'esprit qui convient au maintien de l'ordre, ou dans le respect que l'on doit aux principes sacrés sur lesquels repose la Constitution de l'an III. — Il y a cependant une teinte vicieuse d'opinion dans la phrase suivante que le Courrier du Corps législallf place à la tête de plusieurs autres sur les révolutions : « Le Journal officiel * observait avec grande raison qu'à mesure oii nous nous émergions du régime révolutionnaire, les autres gouvernements s'y replongeaient.» Cette remarque est la seule qu'aient nécessité les feuilles périodiques de ce jour.

Lasalle, Sallior.

(Arch. nat., BB ^ 89.)

Journaux.

Publiciste du 20 ventôse : « De Paris, le 19 ventôse Le citoyen

Pouchin, mercier, au coin de la rue du Four, a été condamné, le 7 de ce mois, à une amende de trois journées, ot aux dépens, pour avoir tenu sa boutique fermée le jour du ci-devant dimanche »

MDCXXXIII

Rapport du bureau central du même jour.

...Journaux. — On ne peut s'empêcher de remarquer une sorte d'affectation dans les détails que donne le Messager des preuves de l'influence extraordinaire que le commodore Smith exerce à la Porte et du crédit qu'il y possède. — Le même n*oublie pas d'observer que les puissances barbaresques préparent, conjointement ou du moins d'accord, des forces qu'elles peuvent faire agir contre Bonaparte. —

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