L. MiLLY, Lessore
(Arch. nat., BB » 89, et F ^ 3842.)
MDXXII
Rapport du bureau central du 18 brumaire.
Mœurs et opinion publique. Esprit public, -r H s'en faut, on le dit avec un vif regret, que l'étude qui a été faite de l'esprit public dans l'étendue de cette commune, chaque jour de cette décade, donne des résultats satisfaisants ; non seulement il perd insensiblement cette heureuse énergie dont on se plaisait depuis quelque temps à masquer ses progrès, mais encore il [paraîtrait enclin à rétrograder. Cette disposition est l'ouvrage du royalisme; ce monstre sort de son sommeil; ses suppôts croient l'occasion venue d'élever la voix dans les lieux publics; on bourdonne de tous côtés les nouvelles les plus désastreuses; on répand, on appuie, on soutient mille conjectures alarmantes ; on
•199 DIRECTOIRE EXÉCUTIF [7 novembre 1798]
peint l'avenir sous desombres couleurs; la circonspection disparaît de certains cercles où le régime républicain a toujours été regardé comme un rêve politique. Les vieux préjugés monarchiques et l'espoir d'un ordre de choses qui puisse avoir avec eux une sorte d'analogie gagnent du poids dans la balance de l'opinion; ce n'est que pour manifester ce vœu et faire une satire amère du système actuel, que des personnes, longtemps muettes sur les affaires publiques, ont recouvré la parole dans ce qu'elles appelleraient la bonne société. Les étranges raisonnements d'un membre de la représentation nationale sur une question qui touchait aux principes' consacrés par la mémorable révolution du 18 fructidor ' sont pris par les ennemis du gouvernement républicain pour un signal d'espérance; ils agitent, comme avant cette époque, les grandes idées de principes, qu'ils posent à leur manière et qu'ils présentent comme ouvertement violés. Le royaliste se croit d'autant plus fort aujourd'hui dans son système d'opposition qu'il a pour écho toute une classe d'anarchistes qui n'aspirent qu'après une occasion de renverser le gouvernement. En un mot, la lie des deux partis fermente, et, parmi les coryphées de celui qui soupire après la royauté, l'auteur de cette motion si préjudiciable à l'esprit public n'est pas considéré autrement que comme un homme énergique, plein de sens, de courage, de franchise, et qui ■n'a pas été soutenu comme il le méritait. De là de nombreuses sorties contre le 18 fructidor; de là les grands mots de justice et d'humanité mis en avant pour les déportés, les émigrés; de là quelques mouvements de joie, du bonheur que pUisieurs individus ont eu de s'échapper de la Guyane pour aborder sur une terre ennemie. — Celte circonstance a paru favorable aux gens de la même opinion pour rappeler l'attention publique sur les fortes taxes des contributions, qui sont aujourd'hui un objet de réclamation. — Gachera-t-on que l'insurrection de quelques parties de la Belgique est encore dans la bouche des royalistes un argument perfide contre l'ordre actuel des choses, et qu'ils ont en quelque sorte l'air d'y applaudir? Dissimulera-t-on encore l'inconcevable crédit qu'a obtenu, parmi les mêmes êtres, cette siiite de nouvelles plus désastreuses les unes que les autres, puisées ,aans les journaux à la solde des cabinets des puissances ennemies? rîon sans doute, et l'on observera au contraire que la complaisance
1. Dans la séance du Conseil des Cinq-Cents du 14 brumaire an VII, Ronchon avait demandé « ((ue, comme les circonstances qui ont déterminé le coup d'État du 18 fructidor ne sont pas les mêmes, on fasse cesser la déportation et les effets de la déportation». Des murmures l'avaient interrompu. {Moniteur, réimpression, t. XXIX, p. 473.
coupable de quelques journalistes de l'intérieur à semer à leur tour ces bruits pernicieux a été ces jours derniers comme l'essai d'un poison actif sur l'esprit public.
Culte. — On avait été fondé précédemment à croire que les dissensions qui existaient entre les ministres du culte catholique au temple Laurent seraient entièrement apaisées. Cependant elles viennent de renaître plus sérieuses encore; les impressions qu'elles font sur l'esprit d'une partie des habitués sont sensibles hors les exercices de religion, et cette remarque même a paru assez importante pour devenir le sujet d'une lettre particulière au ministre de la police générale.
Spectacles. — Le treizième jour de représentation de UEpreuve villageoise et de Léon ou le Château de Monlenero ' , au théâtre Favart, les airs civiques ont été applaudis avec chaleur. On ne peut affirmer que le patriotisme ait été la véritable cause de ces applaudissements, d'autant plus que, par une opposition singulière, jamais la malignité des premières scènes, surtout le ton mystérieux de dame Vénérande, n'ont produit un effet plus ingénieux. Au moment où cette duègne, interrogée sur les bruits de paix, répond : « On dit que oui, et l'on dit que non », un claquement universel a fait retentir la salle; il en a été de même de quelques autres idées. — En général, point ou très peu d'esprit public dans les différents spectacles, et un accueil toujours indifférent fait aux airs patriotiques.