GOSSET, DURET
(Arch. nat., F ««III, Seine, 16.)
Journaux.
Messager du soir du 2 messidor : « Avez-vous lu Vaublanc ? telle est la question à Tordre du jour ; dans les cafés et cabinets littéraires, les sections et les spectacles, les promenades et les corps de garde même, on ne parle qu'avec un saint enthousiasme de l'excellent projet de Constitution qu'on attribue à cet estimable ciloven^ »
Esprit public. — Nous voyons par les rapports de ce jour que dans cette grande cité le calme s'est soutenu pendant la journée d'hier, comme les jours précédents ; mais nous y remarquons en même temps que, toutefois sans menaces ni agitations marquées, les
1. Par une annonce du Messager du soir du 6 messidor, on voit quïl s'agit de l'ouvrage intitulé : Réflexions sur les buses d'une Constitution, par le citoyen *** (Vaublanc)^ présentées par Bresson, député à la Convention nationale. Imprimé par ordre de la Convention nationale. Paris^ impr. nationale, prairial an III, in-8. — Bibl. nat., Le 38/1455.
plaintes et les murmures recommencent, toujours à l'occasion de la pénurie du -pain et du prix exorbitant de toutes choses, qui s'accroît tellement qu'on ne peut plus en approcher, en qxielque sorte, avec les papiers dont la nullité parait s'opérer de jour en jour. Quelques inspecteurs ont remarqué que, dans beaucoup de boutiques, les marchands continuent à refuser de changer ou prendre même p»our comptant les gros assignats. Cette réaction est opérée ici par le refus que l'on prétend être fait par les gens de la campagne pour l'échange de leurs denrées contre toute espèce de papiers. Toutes ces causes excitent un mécontentement très marqué. Il se dirige principalement contre les infâmes agioteurs, les accapareurs, et tous ceux qui spéculent sur la partie des comestibles. Toutes ces sangsues publiques deviennent de plus en plus l'horreur et l'exécration des bons citoyens, qui n'hésitent pas k les comparer à des voleurs et à des assassins de grands chemins, lesquels, après avoir assommé un passant et avoir en sa présence partagé ses dépouilles, le laissent étendu par terre nu, demi-mort, et se sauvent pour courir en faire autant au premier qu'ils rencontreront. Du reste, les lois organiques occupent les esprits, ainsi que la restauration des finances.
Mailly rapporte qu'une des causes du refus de changer les gros assignats provient de l'indiscrétion de plusieurs membres de la Convention, qui parlent des opérations de finances avant qu'il en soit question à la tribune.
Cafés. — Compère dit que, dans les cafés Cuisinier, Manoury et du Parnasse, des citoyens rentiers se plaignaient beaucoup de leur situation et disaient que la Convention les sacrifiait pour prodiguer sa faveur aux fermiers, qui en abusent tous les jours et ne cessent de vexer le public par leur inhumanité et leur avarice.
Le même Compère ajoute que, dans les cafés de la Régence et un autre du Palais-Égalité, d'autres citoyens prétendaient que, si Ton ne faisait pas jouir les derniers soumissionnaires, les adjudications faites il y a trois ou quatre ans doivent être pareillement annulées, étant très constant, disaient-ils, que dans les commencements les biens nationaux ont été adjugés à un prix très fort au-dessous de leur valeur.
Spectacles. — Esprit excellent ; continuité de calme et bon ordre.
[Commerce. Pain, — Rien de bien notable. Il a été écrit aux Comités civils pour les prévenir qu'ils doivent inviter les commissaires distributeurs à prendre le relevé tant du pain que du riz qui entre chez les boulangers, dont ils sont responsables jusqu'à une nouvelle distribution.]
Viande. — ...Les commissaires distributeurs chez les bouchers
27 REACTION THERMmORIENNE [21 juin 1795]
doivent être invités à s'y transporter avant l'arrivée de la viande, pour être présents à la coupe des portions et faire ouvrir à cet effet leurs boutiques. Il doit être aussi écrit aux Comités civils et de bienfaisance qu'il y a une loi qui dit qu'une seule bouche recevra sa décade entière, et non en deux parties
Bourse et agiotage, — Les agioteurs étaient en très petit nombre sur la place, mais il y en avait beaucoup sous les portes du Louvre et dans les cafés environnants ; d'autres ont été au Palais-Ëgalité et se tenaient sous le vestibule du théâtre ci-devant Montansier. Les inscriptions se sont faites d'abord à 31 pour cent de bénéfice, ensuite à 30.
Surveillance. — Le service militaire se néglige ; des postes importants restent dégarnis ; celui de la Conciergerie n'était pas à beaucoup prés au complet cette nuit ; à celui du Marché-Neuf, il n'y avait que deux fusiliers ; le sergent a été obligé de faire faction
Fauconnier, Alletz.
(Arch. nat., F * « III, Seine, 16.)
Gazette française du 3 messidor : « En exécution de la loi du 11 prairial, le département de Paris a désigné les édifices qui doivent servir au libre exercice des cultes religieux dans la commune de Paris. Ces édifices sont connus sous le nom de Saint-Thomas-d'Aquin, Saint-Sulpice, Saint-Jacques-du- Haul-Pas, Saint-Etienne-du-Mont, Notre-Dame, Saint-Médard, Saint-Roch, Saint-Eustachc, Saint-Germain-rAuxcrrois, Saint-Merry, Saint-Nicolas-dcs- Champs et Saint-Gervais. Les trois autres, déterminés par le décret du 30 prairial pour les faubourgs, sont Saint-Philippe-du-Roulc, Saint-Laurent et Sainte- Mai^erite *. »
Rapport du 4 messidor.
Esprit public. — De la plupart des rapports de ce jour, il résulte que le calme a régné hier dans Paris, malgré le mécontentement
1. Dans le môme numéro de la Gazette française, on trouvera une circulaire du Comité de salut public aux administrateurs de département sur les comptes rendus relatifs à l'esprit public.
[21 JL'iN 1795] RÉACTION THERMIDORIENNE 28
continuel des citoyens relativement à tous les maux qui pèsent depuis longtemps sur la société.
Saint-Rémy rapporte que, malgré la baisse légère des matières d'or et d'argent, le prix des denrées ne diminue pas; il ajoute que Ton craint que lé plan de finances ne soit pas suffîsant pour détruire le malheureux fléau de Tagiotage, et qu'il ne nous désole encore longtemps.
Groupes. — Legrand déclare que, traversant hier le Jardin national, il s'est approché de quelques groupes oîi les citoyens se plaignaient amèrement qu on ne pouvait plus vivre à cause du haut prix des grains, qu*on était obligé de vendre tous ses effets; on s'y répandait, ajoute-t-il, en invectives contre les agioteurs et le commerce actuel, qui n'est plus que brigandage.
Boyer annonce que le peuple patient, quoique souffrant, estime que tous les législateurs qui ont paru depuis 1789 eussent beaucoup mieux fait de réformer les abus des anciennes lois que d'en faire de nouvelles. Il ajoute que le public raisonne ainsi qu'il suit : « Gomment veut-on que des citoyens, dont la plupart n'ont aucune connaissance en législation, puissent faire de bonnes; lois? Des gens venant de tous les points et extrémités de la France sont-ils assez profonds jurisconsultes et ont-ils assez de lumières pour rebâtir en moins de six ans Tédifice qu'ils ont abattu, au bout d'une durée de treize à quatorze siècles, pendant lesquels on a été constamment occupé de corriger les imperfections les plus frappantes, et de faire les changements que les mœurs nécessitaient ainsi que les circonstances ? »
Quoi qu'il en soit et nonobstant les assertions de cet inspecteur, nous devons déclarer que le plus grand nombre de ses collègues se réunissent à dire que le peuple attend le 8 du présent, jour indiqué pour la discussion des lois organiques, avec la plus grande impatience, et le regarde comme l'époque de son bonheur.
Cultes, — C'est hier que le culte a été rétabli ; les agents de la police qui nous entretiennent de cette partie annoncent qu'ils n'ont rien vu de contraire aux principes de gouvernement ; à cet égard, nous nous permettrons d'observer que, sur cet objet comme sur beaucoup d'autres, l'esprit public est bien difOcile à saisir pour n'en faire qu'un faisceau, attendu que les opinions sont très divergentes. En effet, des inspecteurs disent que quelques citoyens trouvent qu'on donne trop d'extension au culte ; d'autres déclarent que le libre exercice du culte catholique vient de répandre la joie. La distribution du pain béni à Saint-Gervais a excité un petit mouvement, chaque citoyen voulant en prendre plus d'un morceau.
29 RÉACTION THERMIDORIENNE [22 juin 1795]
Cafés. — Compère rapporte que, dans les cafés qu'il a surveillés, les citoyens y discutaient hier Técrit intitulé La liberté sauvée ou les assignats au pair; les uns disaient : « La perte ne frappera que sur les riches porteurs de gros assignats. » D'autres, que, telle que soit la perte, toutes les classes de la société en souflTriront; d'autres enfin, qu'il devenait bien clair que cette mesure ne tendait qu'à nous ramener au premier pas de la Révolution, qui est la banqueroute.
Spectacles, — Gomme de coutume, sagesse, tranquillité et bon esprit.
Commerce. Pain. — Quoique les boulangers reçoivent plus de farine, les portions sont toujours aussi faibles que de coutume, ce qui fait murmurer le public, qui se plaint encore de la mauvaise qualité du pain que Ton remarque depuis quelques jours
Bourse. — Trois inspecteurs observent que le mauvais temps a empêché le rassemblement des agioteurs sur la place ; ceux-ci se sont portés à leur endroit d*adoption, c'est-à-dire au Palais-Ëgalité. Les inscriptions se sont faites à 30 i/â et 31 pour cent
Bocquet-Dkstournëlles, Beurlier.
(Arch. nat., F * « III, Seine, 16.)
Journaux.
Messager du soir du 5 messidor : « On a célébré [avant]-hier, avec pompe et solennité, dans les quinze églises que le gouvernement accorde aux catholiques, les cérémonies religieuses. Tous les temples étaient remplis de pieux Gdèles, qui adressaient au ciel des prières pour la gloire et le bonheur de ceux qui leur ont rendu Texercice de la religion de leurs pères. Ces témoignages touchants de la reconnaissance valent bien sans doute les phrases ampoulées d'une Société populaire. Ils paraissent au moins plus sincères. »
Rapport du 5 messidor.
Esprit public. — Nous ne pouvons que nous répéter sur les observations contenues dans notre dernier rapport et les appliquer en entier à la journée d'hier, qui a été aussi calme que les précédentes, quoique tous les maux dont la société est affligée depuis si longtemps soient absolument les mêmes
Plusieurs inspecteurs de police, en rendant compte de Tarrestation d'un quidam en cravate verte, rapportent que cet acte a donné lieu à beaucoup, de propos, et que les avis et opinions étaient très partagés.
Bouillon dit que Fesprit public se prononce toujours de plus en plus pour un gouvernement libre qui enchaîne les anarchistes et les factieux de toute espèce.
Louis Henry déclare qu'il a entendu dire par plusieurs personnes que^ si on ne donne pas bientôt du pain en suffisance. Ton verra les malveillants se porter dans les environs de Paris^ sur les récoltes parvenues à maturité, et cueillir le blé pendant la nuit, pour, de suite, le faire cuire et le manger.
Culte. — En rendant compte hier de l'ouverture des églises, nous avons parlé du petit mouvement que la distribution du pain béni avait occasionné à Saint-Gervais. On pense qu'il serait prudent de faire suspendre cette distribution pendant le temps que durera la rareté du pain.
Cafés. — Compère rapporte que, dans les cafés quMl a surveillés, les citoyens s'y entretenaient de la mise en liberté de plusieurs terroristes, et qu'à cet égard il s'était élevé une discussion assez vive, résultant d'opinions très opposées. Le même inspecteur annonce que l'on y disait encore qu*il serait de la grandeur et de la générosité françaises de donner la liberté à la détenue au Temple, et de l'échanger pour le citoyen Drouet, qui, par ce moyen, serait restitué à la France.
Spectœles, — Le bon ordre et la tranquillité y ont régné. Si l'esprit des citoyens qui se rassemblent au foyer n'est pas bon, au moins estil réservé ; on y garde le silence ; c'est ce que nous sommes en état d'assurer, d'après le rapport des officiers de paix chargés d'une surveillance particulière à cet effet