‹ Paris pendant les deux siéges (volume 2)Chapitre 68 sur 77 · LA VINGT-CINQUIÈME ANNÉE DE PIE IX · texte numérisé non relu

LA VINGT-CINQUIÈME ANNÉE DE PIE IX

. Il est arrivé, nous le voyons, ce jour unique dans la suite des siècles chrétiens. Pie IX accomplit aujourd'hui les années romaines de Pierre. La Providence, qui nous l'a marqué de tant de traits augustes et profonds, nous donne encore ce signe incomparable. Sans doute, ce n'est pas un miracle ; mais enfin cela ne s'était point vu, et une tradition des siècles disait qu'on ne le verrait pas : Non videhis annos Pétri, Pie IX les a vues. Dieu a brisé en sa faveur cet oracle qui avait presque pris le rang d'un article de foi. Il a voulu l'entourer de rayons extraordinaires, le placer dans une lumière faite exprès pour lui. On se rappelle les éclairs du Jourdain et du Thabor, les tonnerres du temple : a Celui-ci est mon fils bien-aimé ; écoutez le ! »

Yoilà déjà longtemps que l'amour des fidèles, pressentant le dessein de Dieu, prenait le contrepied de la tradition et prophétisait que Pie IX achèverait sa vingt-cinquième année. On l'annonçait tout haut dans Rome, il y a un an, à pareil jour. On disait que l'Infaillibilité serait proclamée, et que Dieu II. :5U

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donnerait au pape de rinfaillibilité les années de Pierre, comme pour écrire lisiblement, aux yeux de tous, son placet sur le décret de l'infaillibilité : Visum est Spiritui Sancto , et nobis.

Quelle année ! et il semblait qu elle dût être si tranquillement franchie ! Quelle année pour la France, pour l'Europe, pour l'Église, pour tout le genre humain ! Elle s'ouvre par la définition de l'infaillibilité ; le Pape la voulait donner au Concile qui, affermissant, développant et éclairant la doctrine, devait procurer la réforme des mœurs, le rétablissement de l'autorité, la pacification du monde. Mais la pauvreté intellectuelle des princes et des peuples séparés de Dieu, la décadence orgueilleuse de la France incrédule, l'ambition inhumaine et sauvage de la Prusse hérétique, en ont autrement décidé.

L'année a été remplie de cette guerre qui est notre honte particulière et la honte générale de la civilisation. La France est découronnée du laurier militaire; la civilisation deux fois impuissante a vu s'élever contre elle deux maîtres, deux brigandages, qui désormais ne la laisseront respirer qu'autant qu'ils voudront. L'un et l'autre ont pris sa capitale : le premier l'a fouettée et rançonnée; le second l'a rançonnée, fouettée et brûlée. L'humanité se souviendra de la vingt-cinquième année de Pie IX, commencée par la proclamation de l'infaillibilité du Vicaire de Jésus- Christ, qui parut le scandale de la raison humaine , terminée par l'incendie de Paris, qui montra ce que la raison humaine, livrée à elle-même, peut faire pour procurer la concorde des esprits et des cœurs

et assurer la gloire, le bonheur et la durée des nations,

Et Dieu trouvé ûdôle en toutes ses menaces !

Mais .ce même Dieu a néanmoins laissé parmi hqui son prêtre, son ange, l'interprète sacré de sa loi^ l'intercesseur sacré entre lui et le monde. Il l'a laissé revêtu d'une splendeur rajeunie, second Pierre et second Moïse au seuil d'un monde nouveau. Et parce qu'il l'a laissé, il sera trouvé fidèle en toutes ses promesses et en toutes ses miséricordes.

Ce qui restera des prodigieux événements de la vingt-cinquième année du pape de rinfaillibiUté, ce ne sera pas le triomphe sauvage de l'orgueil allemand, ni le délire sauvage de la Commune paxir sienne; ce sera Tlnfaillibilité, c'est-à-dire l'instrument de la reconstruction du monde. Quand ces deux: barbaries, se heurtant ou s'unissant, auront accompli la dissolution totale à laquelle toute civilisation impie est réservée, alors sera mûr le fruit que Pie IX a cultivé avec tant de vigilance, dans une attente si sûre et si lumineuse des besoins de la famille humaine. Un nouveau peuple sera prêt pour remplacer les débris corrompus que balaiera un dernier orage, et le Pasteur prendra possession du bercail purifié et agrandi.

Lorsque le premier Pierre accomplit sa vingt-ciur. quième année, il était captif, il allait être crucifié la tête en bas. Dans toute cette immense Rome que Dieu lui avait donnée, rien, selon le jugement du monde, n'était à lui, pas nuème la parcelle de ti^irre

que touchait sa tête, pas même le bois, de sa croix. Le propriétaire de Rome était Néron, époux de Poppée ; et Néron et Poppée étaient aussi les propriétaires et les dieux du monde. A son tour, le second Pierre ne possède plus rien dans Rome, et son Vatican même, son calvaire n'est plus à lui. Il est prison^ nier, et ses geôliers infimes et honteux, rabaissés de la taille humaine, lui rabaissent l'injure et ne sont que des misérables qui rêvent de se hausser à la stature des scélérats. Dieu, lui appesantissant l'épreuve en même temps qu'il élève sa gloire, permet que son supplice soit à Tin verse de sa majesté. Il laisse là ce ménage subalpin, cet Humbert et cette Marguerite, ces avortons royaux, pour nous montrer en quelles mains roulera ce qui veut déchoir des mains du Christ. C'est ce couple ignominieux qui persécute le grand Vieillard, le Fils de la Colombe, le Père du monde chrétien, le Vicaire du Christ! Mais, Nonprœvalebunt! 11 s'élève une race qui voit cet opprobre, qui en sent l'horreur et qui le vengera.

Mais détournons nos regards du Subalpin, de la Marguerite et de leur cour absolument digne de les entourer. Après tout, cette pompe d'insolence et de fange, les pieds dans les épines et le cœur plein d'angoisses, se traîne où elle doit aboutir, et ces gens-là sont sur le chemin du bagne éternel. Comprenons comme nous devons comprendre. D'un regard tranquille et d'une âme inondée de joie, contemplons la sereine beauté du Juste, son pas ferme, le ravissement de son visage tourné vers les hauteurs de Dieu.

J'ai vu les larmes de Pie IX, j'ai compté les gémis-

sements de son cœur, j'ai entendu les accents de sa prière quekjuefois désolée. Depuis Thypocrisie des premières trahisons jusqu'aux .catastrophes de nos jours lugubres, déterminées par tant d'autres hypocrisies, combien de mensonges, de folies perverses, d*obstinations imbéciles ont accablé cette âmè loyale et tendre qui voulait détourner la foudre ! Tota die expandi manus meas ad populum non eredentem et eontradicentem! Mais, en même temps, j'ai rendu grâces à Dieu des consolations de cette grande vie et de ce grand règne, consacrés au vrai combat, remplis des vrais triomphes de la foi, de la JAistice, de la charité et de l'honneur. Pie IX a régné vingt-cinq ans, toujours fidèle à Dieu et aux hommes. Il a élevé le dogme de l'Immaculée Conception ; il a bâti autour de l'Église, autour du monde chrétien, autour de Fâme humaine, le rempart de l'Infaillibilité; il a condamné toute l'erreur moderne et il l'a condamnée à jamais; il a jeté le grain de sénevé dans tous les lointains et dans tous les inconnus de la terre ; il a contraint à l'amour de sa personne et au respect de sa fonction ce peuple du monde mécréant et contredisant, il l'a mis en état de connaître qu'il devra croire et cesser de contredire pour continuer d'exister.

Durant vingt-cinq ans, Pie IX a donc fait ces choses, il les a connues, il a su que ses œuvres étaient bonnes, son cœur a savouré ces incomparables délices de faire la volonté de Dieu ; et par lui la grandeur est restée sur la terre.

El durant vingt-cinq ans aussi, ceux qui n'ont pas refusé le présent de Dieu et qui ont accepté le guide

qu'il leur donnait, les regards fixés sur Pie IX et le cœur obéissant, ont eu, grâce à lui, la joie d'aimer, d'admirer, d'espérer, et déjà, des yeux de leur corps^ ils ont vu Dieu vainqueur.

18 juin^

LA FÉTE-BIÉU.

Les églises de Paris, si insultées par la Commune, mais si protégées de Dieu, sont en fête pour l'octave du Saint-Sacrement. Les prêtres montent à l'autel paré de fleurs et de lumières, les chants retentissent, les fidèles prient, les enfants de la première commur ûion, le cierge en main, entourent la croix et les bannières délivrées. Il y a quatre semaines, on assassinait les prêtres, on pillait les vases sacrés , on violait les sépulcres, on étalait les ossements sur le seuil des églises ; on mettait le feu aux portes, on le faisait pleuvoir sur les tours.

La ville off^re un autre spectacle de sécurité. Il y a quatre semaines, la ville était en proie à la guerre sauvage. Elle brûlait. Le sang coulait par les me^ on y entassait les morts; le tocsiui le canon, lee explosions, les écroulements^ le râle et le blasphème étaient les seuls bruits que pût enteadre la terreur. Changement merveilleux! La vie circule bruyante

et empressée. Les lourdes charrettes ouvrières roulent sur le pavé encore mal rétabli; les boutiques sont ouvertes, le marteau et le blasphème ne se sont pas tus.

J'ai vu une boutique longtemps fermée, où le marchand tient en vente des bustes de madame Du Barry, reste de ses fournitures en vogue sous le grand gouvernement de Napoléon IIL Sous le grand gouvernement de Napoléon III, il n'y é. /ait point d'objet d'art m de figure historique qui se vendît mieux que le buste de madame Du Barry. La ville bâtie le dimanche, brûlée, se rebâtit le dimanche. L'Église fait aujourd'hui des prières publiques pour la France ; la ville n'y sera point : les histrions ont relevé leurs tréteaux.

Veuille Dieu écouter les prières et fermer son "Oreille au reste des voix de Babylone. Non est sanata !

Dans le monde religieux, comme dans l'autre , rien ne finit, et il semble que rien n'a été fait.

Dieu donne le temps au combat des choses humaines.

<)ttelles épreuves à la patience et à la foi du just^, <}uels délais à l'erreur et £m crime , <pieUe ktitude à la liberté !

Mais il y a une différence : dans ie monde politique, 'tes <^hoses c(mtinuent «t empire&t; dans le monde religieux, elles renaissent et s'aimélrerent. Eeck^a insen&éoibiiisy l'invieillissable Église 4 A traversas décadences inévitab^ de l'élémentimmain, qtiiefib'e peur une si large part <ians sa (H3impo9itiidû, I'^Ê^K$e,

472 TARIS PEîs'DAiNT LA COMMUNE.

par un effort constamment heureux, conserve et fortifie le principe purement divin qui la sauve. A tra* vers les révolutions, la société politique, avec une obstination vengeresse, s'accroche au principe pure» ment humain qui la perd.

Il y a un an, le Concile du Vatican, en présence de la sédition doctrinale, affirmait pour jamais l'autorité. Aujourd'hui, en présence de la sédition politique, la société, se trahissant elle-même, se prépare à affirmer l'anarchie. Dans l'édifice religieux assailli par la révolte du seizième siècle, le concile du Vatican rétablit une pierre que le concile de Trente avait cru devoir laisser atteinte et ébranlée, ne croyant pas le moment venu de la raffermir. Dans l'édifice social, plus qu'à demi jeté par terre, l'Assemblée nationale, non-seulement ne répare pas la brèche faite par la Commune, mais l'élargit et la régularise. C'est un fait accompli.

Ainsi ont fait, l'un après l'autre, tous les gouvernements issus de 1789. Us ont l'un après l'autre élargi et régularisé la brèche. Ils ont donné droit de bourgeoisie à l'assaillant vaincu ; ils l'ont relevé et ils ont légalisé ses armes, parce qu'en effet. cet assaillant était leur soldat, et leur disciple. Comment et de quel droit pourraient-ils le proscrire? Que feraientils et que seraient-ils sans lui ?

Feu Minière n'était si furieux contre M. Jules Favre que parce que M. Jules Favre avait été leur homme de confiance. De même, Sicard, Urbain, Parisel et les autres, qui ont si bien traité le faubourg Saint-Germain, avaient mis leur confiance dans le

petit Jules, dit Ferry, avec qui lé grand Jules, .*M. Favre^ va très-bien. Les Jules out eu la chance de tuer ces imbéciles; mais quel droit et quelle volonté peuvent-ils avoir de les trahir et de ne pas so borner à régulariser leurs voies ?

Et ainsi feront les gouvernements, d'accord avçe la société, élargissant et régularisant la brèche, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de mur.

Alors viendra le fouet de César, qui sera le mur, puisqu'il en faut un ; et l'Église se rajeunira dans les catacombes. Elle y sèmera le blé sans lequell'humanité, nourrie uniquement de sa propre chair, périrait tout entière empoisonnée.

19 juin.

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