LE DRAPEAU TRICOLORE ET LE DRAPEAU BLANC
Le Français a l'habitude de nous citer inexactement. Il le fait parfois avec un art qui nous contraint (le le redresser. C'est Toccasion où il nous met aujourd'hui, à propos du drapeau tricolore.
L'on peut alléguer plusieurs choses contre le drapeau tricolore. Il a eu de belles aventures, il en a eu de tristes aussi, beaucoup ! Son histoire, en France, n'est pas celle de la concorde des citoyens et de Tinviolabilité du territoire. Il a vu considérablement d'émeutes très-sérieuses. Ce qui est plus sérieux encore, il a vu trois invasions. Et ce qui le charge d'autant, c'est que les séditions et les invasions ne sont pas sans rapports et sans lien. Ainsi le tricolore Farre, s'étant levé contre le tricolore Bonapai'îe, les
PAKIS PENDANT LA COMMUiNE. SOI
suites n'ont pas laissé de favoriser, d'abord le Prussien, et bientôt après le communeux.
Tel est le plus récent, sinon le dernier chapitre d'une vieille histoire qui commence avec le drapeau tricolore. Il y a lieu en outre de remarquer que, dans ce tricolore, le rouge a la propriété redoutable d'envahir beaucoup sur les autres couleurs et de ronger de plus en plus le blanc et !e bleu, si bien qu'il n'en reste guère.
Cependant, parlant de l'événement qui met en présence le blanc et le tricolore, nous nous sommes contentés d'observer que « le drapeau qui fut planté sur les minarets d'Alger vaut celui qui descendit de la flèche de Strasbourg, qui tomba des murs do Paris et qui se recula de Rome. »
Voici comment le Français^ avec son art répréhensible, arrange et comQiente cette phrase ;
Le rédacteur de V Univers,, • comme toute alFection est chez lui doublée d'une haine... il ne lui déplait pas, en morne temps qu'il exalte le drapeau blanc, de jeter quelque houe sur le drapeau tricolore, » qui, dit-il, descendit de la llèche de Strasbourg et tomba des forts de Paris . » Nous avons souvent combattu M. Veuillot, mais nous lui croyions Tàme plus haute, et nous ne savions pas que ce fût à ses yeux un si grand tort d'être vaincu.
Le Français nous ferait plaisir de rétablir le souvenir de la désertion de Rome dans la phrase qu'il prétend citer, et qu'en réalité il falsifie. Encore que nous ne mettions pas le Français tout à fait au sommet des intelligences, il peut certainement comprendre que ce souvenir n'était pas là sans dessein.
302 PARIS PENDANT LA C0MMU9i£.
Nous réservons notre jugement sur Tâoie de MM. les rédacteurs du FrancMis. et nous nous abstenons de mesurer Télévalion où nous pensons qu'elle puisse parvenir. Leurs procédés habituel:» nous feraient supposer que cette jeune âme n'a pas encore résolu de prendre la route qui monte.
Si les rédacteurs du Français s'attachent au drapeau tricolore, ce n'est pas probablement qu'ils le croient vaincu. Sans doute, il est tombé de Strasbourg, il a quitté les forts de Paris, et il a reculé de Rome ; mais leurs yeux ardents le voient flotter sur les préfectures et sur toutes les cantines au se dépense le budget.
H juiWet.
Le Français s'exécute. 11 veut bien reconnaître que la désertion de Rome est au nombre des faits du drapeau tricolore qui nous font regarder sans horreur le drapeau blanc. Mais comme le Français n'a pas erré de boQue foi^ il ne revient pas de bonne grâce. Au lieu de nous faire simplement justice, il cherche à justifier son iniquité, à quoi bon, puisqu'il faut enfin avouer le délit? S'il s'importune, comme il le laisse
FARIS PENDANT 1U GOSmCNË. 903
iagénuement voir, de Oieus entendre crier au faussaire, il n'a (|u'à>ne plus fsmssev. La manie de ne pas vouloir subir le faox est plus innocente que celle de le fabriquer. Un journal doit se mettre en mesure de vivre sans pareil secours. Est-ce son intérêt absolu de faire le faux? C'est le nôtre alors de le défaire. Qu'il s'abonne alors aux instances en rectification.
Il entre dans les plans du Fnmçais de nous montrer attachés au drapeau blanc par un lien politique. Mais ce n'est point cela, et il n'entre point dans notre plan^ à nous de laisser courir cela. àSur la question du drapeau, nous nouâ bornons à dire que le blanc vaut le tricolore. Il existe pour nous un vieil étendard du Roi, vexilia Regis^ qui vaut plus que t'un et l'autre, qui est plus à la taille des peuples et des nKmdes, plus &it pour envelopper toute la nation des Francs. C'est celui-là seul que nous suivons.
Nous estimons d'ailleurs qu'on peut aller au blanc et s'y attacher, aussi correctement pour le moins que plusieurs qui s-' en séparent et dévalent au tricolore. S'il nous plaisait de croiser ces décampant» imon^irchistes plus ou moins pâles courant au trico*.c>re p'as oui moins vif, nous ne ferions comme eux qu user de notre liberté. Us v<mt chercher la république à Yersailles, on a bien le droit de l'aller ehereher à Chambord. Selon nous, à Chambord, ell&aplus de style, et elle sent moins les fdcassées. Us disent que le drapeau de la France est à Versailles. Non. A Versailles, il y a peut-être le drapeau du suffrage universel, porté par M. Gambetta, et plus certainement le drapeau des cantines, tricolore aussi, soutenu par
M. Thiers ; mais le vrai drapeau français est à Chambord. Il est là dans l'isolement, c'est un malheur ; mais enfin, pour l'honneur, l'isolement n'est pas une raison.
Le Français s'est oublié à dire que nous laissons le tricolore parce qu'il est vaincu. Il a tort de nous imputer une vilenie et de se permettre une si forte sottise. Nous ne laissons pas le tricolore, par la raison que nous ne l'avons jamais porté; et ledit tricolore n'est pas vaincu, puisqu'il flotte sur- les préfectures. Le Français nous demande ce que ces préfectures viennent faire dans la discussion. Et qu'y venait faire cette imputation de nous éloigner des vaincus?
Il aune autre idée plus maladroite. Il nous objecte qu'à Rome le drapeau blanc di protégé le gallicanisme. Nous ne voyons pas bien cela^ et c'est une autre histoire, plus vieille. Louis XVI est mort en affirmant sa foi et son obéissance à l'Église et en déclarant son amer regret d'y avoir manqué par contrainte. Nous avons vu à Rome, il y a un an, le gallicanisme trèsré veillé et très-agissant sous la protection du drapeau tricolore.
Pour finir, que le Français cesse de nous falsifier, lorsqu'il jure qu'il nous cite ; c'est ce qu'il peut faire de plus subtil et de plus adroit, et le vrai moyen de nous laisser sans réplique.
PARIS PENDANT LA COMMUNE. SOiJ
14 juillet.
LES ANNALES RELIGIEUSES d'oRLÉANS CORRIGENT UN DIS- COURS DU PAPE.
La Semaine religieuse d'Orléans, qui se publie sous le titre à' Annales du diocèse, donne une version altérée d'un discours du Saint-Père, qu'elle nous emprunte d'ailleurs fidèlement, sans le dire. C'est le discours célèbre adressé à la députation française. Nous n'avons pas laissé ignorer avec quel soin ces paroles furent sténographiées de la bouche même du Saint-Père ; et Ton sait quel important avertissement elles donnent aux catholiques libéraux.
La feuille religieuse d'Orléans n'a pas transmis cet avertissement à ses lecteurs. Ou elle l'a omis, ou elle l'a biflfé.
Nous répétons la phrase authentique :
Mes chers enfants, ce qui afflige votre pays et l'empêche de mériter les bénédictions de Dieu, c'est ce mélange de principes. Je dirai le mot : ce que je crains, ce ne sont pas tous ces misérables de Paris, vrais démons de l'enfer qui se promènent sur la terre. Non, ce n'est pas cela ; ce que je crains, c'est cette malheureuse politique, le libéralisme catholique, qui détruirait la religion.
506 PARIS FENDANT £A COUBfUNE.
Évidemment, a libéralisme catholique » est le mot. Et Ton conviendra que le Saint-Père a suffisamment appuyé pour être entendu. Néanmoins, c'est là que porte la suppression. Le mot no se trouve pas dans la version, en tout le reste exacte, publiée par les Annales du diocèse d Orléans,
Cette feuille religieuse s'empressera certainement de réparer un grattage qui décolore toute la pièce, et qui substitue le vague le plus insignifiant à l'avertissement capital, absolument net et précis, dont la charité de Pie IX a voulu gratifier Tintelligence des fidèles.
Nous nous peimettrons d'insister pour que la rectification soit faite, ou pour que la feuille religieuse d'Orléans déclare si quelque motif Tautorise à biffer un mot de cette importance dans la rédaction sténographique que nous avons donnée.
19 jlHlîftt.
On se souvient de la suppression pratiquée par les Annales ou Semaine religieuse du diocèse d'Orléans, dans un discours de Pie IX, emprunté fidèlement (sauf en ce point) aux correspondances AeV Univers. 11 s'agissait du catholicisme libéral, question im-
PARIS PENDANT LA eOMMCNE. 507
portante parmi nons et importante aussi à Rome, <iomme ce discours en témoignait. — Je dirai le MOT, avait dit k; Saimt-Përe. Mais ce mot, que le Saint-Père avait tro«Lvé opportiui dedixe, la Semaine reliffietise d'Orléanâ a trouvé plus opportun de le supprimer.
Désirant savotir si La. feuille religieuse orléanaise doutait de la sûreté des in£drmations de V Univers et -de sa fidélité à rapporter les paroles du Saint-Père, nous lui avons demandé quelques éclaircissements. Elle veut bien les dominer, sans toutefois nous faire l'honneur de nous les adresser. Ils sont assez obscurs, et nous avons eu quelque peine à les découvrir. C'est dans son numéro du i& juillet, au bas de la page des annonces, ver50 de la couverture. Les voici :
Les réponses du Saint-Père aux peuples catholiques venus à Home pour le jubilé, etc., etc., ne nous sont connues jusqu'ici «jue par uiie voie peu sûre et assurément sans autorité cïaas l'Église, par le journalisme.
A cette occasion, le Siéde, journal accusé na^ère de connivence avec la CûnHnnibe de Paris, prête à un article de l'Univers Tautorité et la valeur d'un document canonique. Les Annales d'Orléans ont omis une phi'ase dans une version empruntée à r Univers. Le Siècle voit dans ce fait tout personnel d'un simple rédacteur de Semaine religieuse une sorte d'événement qui lui sert à échafaaiâ«r contre l'anité de l'Église une argumentation aussi ridicule qu'absurde.
Les écrivains du Siècle, si incroyants d'ailleurs, accepteraient-ils donc ici comme des bulles authentiques les pages plus ou moins fidèles d'un sténographe ?
Quant à nous, nous croyons à l'infaillibilîtc du Pape, et au besoin, pour ce dogme comme pour les autres y nous donnerions volontiers notre sang. Mais nous ne croyon.s nullement.
comme les honnêtes gens du Siècle, à l'autorité ecclésiastique (les articles de l'Univers,
Pour parler franchement, il nous semble bien que ces explications n'ont rien de commun avec la siu:plicité de la colombe. D'un côté, Yomission est rcjetée au compte tout personnel d'un simple rédacteu?-, ce qui veut dire qu'elle n'est point un fait de conseil ; de l'autre, elle n'est point réparée, ce qui signifie <pi'elle n'est point désapprouvée, conseil pris, et la phrase omise reste occise. Vainement le Saint-Père a voulu dire le mot. Pour les lecteurs des Annale.^ d'Orléans, il ne l'a pas dit et ne le dira pas.
Nous jugeons inutile d'insister, c'est assez pouinous de maintenir l'authenticité du mot. Elle était déjà certaine ; nous avons eu l'occasion de recevoir et de faire entendre quantité d'autres témoignages, et nous sommes convaincu que le rédacteur des An^ noies lui-même n'en est pas moins persuadé que nous.
S'il pouvait douter, il ferait un beau bruit, et il aurait d'ailleurs bien raison. Se figure-t-on V Univers inventant et attribuant au Saint-Père, parlant en audience publique, un moti^l que celui-là.
Donnons d'ailleurs acte aux Annales de leur foi à l'infaillibilité du Pape, usque adsanguinem inclusive. Encore que ce ne soit qu'un mot de couverture, il est à encadrer, parce que sans nul doute il a percé du cœur jusque sur la couverture, ou il perce de la couverture jusque dans le cœur. La foi au Pape infaillible, c'est le salut. Par là les catholiques résisteront au monde et à eux-mêmes. Affermis sur ce point, ils
peuvent prendre du large, et il est certainement permis aux Annales d'Orléans de résister aux sténographes de VUriivers^ comme il est permis à V Univers à& sourire devant les péchés d'omission des Annales d'Orléans.
23 juUlet.