‹ Paris pendant les deux siéges (volume 3)Chapitre 103 sur 150 · ASSASSINAT DE DEUX GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

ASSASSINAT DE DEUX GÉNÉRAUX

Deux généraux massacrés, deux prisonniers de guerre ! Les Prussiens ne l'eussent point fût !

Le malheureux Clément Thomas était entré dans la vie politique comme soldat insurgé. Sous-officier, il avait fait tourner une partie du régiment où il servait. Le procès qui s'ensuivit le mit en lumière. D fut amnistié sans repentir, plutôt en vertu du droit de trahison que par miséricorde. Son parti lui donna dans le National le médiocre emploi que comportait sa capacité intellectuelle ; la révolution de Février lui distribua une place de député, puis le prit, fuite

de mieux ou faute de pire, pour général en chef de la garde nationale. Il disparut vingt ans et ressuscita le 4 septembre, avec cette vieille bande, aussi incapable qu'elle. Le plus innocent de tous, il est aujourd'hui assassiné par des révoltés non moins ineptes, mais ornés du progrès où les a pu pousser un quart de siècle rempli de prédications sauvages. Il ne leur avait fait aucun mal, il ne pouvait ni ne voulait leur en faire aucun, il avait des cheveux blancs ; mais il était devenu un modéré et il protestait contre l'effusion du sang ; ils l'ont tué, ils ont outragé son cadavre.

Encore pouvaient-ils le dire des leurs, et se prétendre quelque droit sur lui.

Mais le général Lecomte ne leur appartenait point. C'était un loyal soldat, il leur faisait une loyale guerre. Ils Tout barbarement massacré. Ainsi fut, il y a vingt-deux ans, massacré le général Bréa. Cela ne se voit plus que chez les cannibales, et encore !

Ceux qui ne veulent pas qu'on dise que c'est là le peuple de la civilisation ; ceux qui ont vu les assassins de la Villette devenir chefs de la garde nationale parisienne ; ceux qui ont vu l'assassinat du commandant Arnaud à Lyon, l'assassinat de M. de Tolra à Perpignan, l'assassinat, dernièrement, de ce malheureux agent de police , en plein jour, à Paris ; ceux qui voient l'Espagne, l'Italie et la France depuis un an, que veulent-ils crue Ton dise? D'ailleurs n'y a-t-il pas des apologies publiques pour tous ces crimes?

Des spéculateurs, éditeurs d'œuvres de sang, nous font lire sur tous les murs l'annonce d'une brochure

274 PARIS PENDANT LA COMMtTO.

intitulée : a Assassinat de M. de Moneys, hrùlé \if par les paysans bonapartistes. » Sont-ils bnnapartistes, les gens qui exécutent ces « justice* » ? ou bien propose-t-on ces paysans, bonapartistes en exemple aux citoyens des villes pour qu'ils se mettent aussi à brûler vifs les criminels dont ils jugent à propos de purger l'air pur de France? ou regardet-on ces paysans comme des barbares qui ne savent pas faire durer le plaisir ?

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'à Paris et en France on prêche et on pratique l'assassinat. C'etf le résultat signalé deux fois en vingt ans du régime parlementaire et du régime dictatorial, tombés et retombés en république. C'est le couronnement de Téditice de Napoléon, comme ce fut le couronnement de l'édifice de Louis-lMlilippe. On voit fort bien comment ces excès enfantent les dictatures ; on ne voit pas comment les dictatures en empêchent le retour.

Seulement , aujourd'hui , la chose se fait en présence «le l'ennemi victorieux, et la dictature qui l'accomplit est anonyme. Cette dérision nous manquait! Nous avons une dietature qui n'ose pas même dire son nom, pas même à nous. Elle attend sans dnuta que la terreur ait étendu sur nous ses ailes infâmes, et alors nos maîtres oseront se montrer.

Alors il n'y aura plus de résistance. Nons ne serons ni pères, ni époux, ni ritovens, ni propriétaires de rien. .Nous tendrons le cou et nous mourrons hébétés, ne nous jugeant plus capables de défendre nntiv vie.

Et tout cela no manque ni de logique ni de justice.

Pour défendre sa vie, il faut en être digne ; .et pour en ètro digne, il faut avoir fait et vouloir faire de sa vie l'usage que Dieu veut

Interrogez-vous sur l'usage que vous avez fait de votre vie, vous qui voulez vous rendre compte de l'effroyable et honteux mystère qui tue la France !

L'Eglise dit aujourd'hui à ses fils : « Celui qui demeure dans Jérusalem ne sera point ébranlé. Comme le Seigneur entoure et défend Jérusalem, ainsi le Seigneur environne les siens aujourd'hui et toujours. »

Ceux-là peuvent ne pas défendre leur vie; ils font mieux : ils la donnent pour l'honneur de confesser la justice, et ce n'est point un vain présent qu'ils font au monde.

/\ S. — fj*s morts vont vite! En venant corriger l'épreuve de cet article, écrit il y a deux heures, nous av«»n< lu les affiches d'un nouveau gouvernement. Elles nous promettent tout ce que peut désirer un peu pl<» affranchi. Nous sommes convoqués « dans nos comices, » délivrés de l'état de siège, etc. Les noms, au nombre de dix ou douze, sont inconnus, sauf celui de M. Assi et celui de M. Varlin, candidats aux dernières élections de Paris. Tous deux appartiennent aux sociétés ouvrières. M. Assi est l'homme du Creusot.

Il n'est pas rjuestion d'examiner la procédure à la suite de laquelle, hier, M. Clément Thomas et le général Lecomie ont été mis à mort.

276 PAHI8 PENDANT LA COHXtUE.

Ces affiches sont lues avec un étonnement qui n'est pas sans stupeur. On garde pour soi ce que Ton en pense; la rue est tranquille.

On dit que les ministres se sont sauvés. Ce dénouement ne semble pas impossible. C'est classique.

Nous sommes en présence de l'inconnu. Nous ignorons s'il y a un pouvoir, une liberté quelconque pour les opinions, une garantie quelconque pour la vie des citoyens.

Nous restons sur notre seuil à regarder passer. Lorsque nous apercevrons un groupe où nous croirons voir un peu de respect pour la liberté et pour l'intelligence d'autrui, un peu de sincérité, un peu d'honneur, un peu de pitié pour la France, nous nous joindrons à lui.

Si rien de tout cela ne parait, on ne peut regretter que de périr trop tard.

20 mari.

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