‹ Paris pendant les deux siéges (volume 3)Chapitre 87 sur 150 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

Î5 janvier.

Le jeune comte d'Eatounnel, lieutenant de la garde nationale, se trouvait, le 19, au combat de Buzenval. 11 s'offrit pour porter un ordre pendant la nuit, rencontra un poste prussien et tomba horriblement frappé. La halle lui brisa le coude et traversa tout le corps. On l'apporta à la ferme de la Fou il le use, où

L'on vit tout de suite que son état était désespéré. Lui, n'en parlait point. Il reçut avec courtoisie la visite du colonel et celle de plusieurs autres officiers de son bataillon, leur disant quelques mots et leur serrant la main. Mais le lendemain matin, vers dix heures, il fit éloigner les personnes qui l'entouraient et dit à M. Guerrin: « Monsieur, le temps presse. Je « sens que je m'en vais. Si vous voulez bien me don- • ner l'extrème-onction, je suis prêt. » Il se confessa de nouveau et reçut le sacrement qu'il avaitdemandé, comme un tel homme le devait recevoir.

Il pria ensuite M. Guerrin de lui mettre au cou une médaille de la sainte Vierge, et depuis ce moment il ne prononça plus que de rares paroles, se contentant de lever un regard plein de douceur et de sérénité vers ceux qui le veillaient. Il expira ainsi, un matin, paisiblement endormi dans le contentement d'avoir fait sort devoir et d'aller à Dieu.

Il n'a eu ni délire, ni fièvre, pas même de sueurs. Il s'est endormi, et mort, il semblait dormir. Son visage ne portait aucune trace de douleur ou de fatigue; il goûtait le bon sommeil qui suit le bon combat.

Le comte d'Estourmel avait appartenu à l'armée. Il venait de donner sa démission pour se marier, et le jour de cette union était marqué lorsque la guerre éclata. Dès que l'on put prévoir que Paris serait assiégé, il quitta sa province, dans l'intention de s'offrir à la défense commune. Il n'en eût pas fait moins quand il eût su qu'il y laisserait sa vie.

II a mérité d'abandonner la Vie comme le voyageur

153 PARIS PEDANT L* SlâGS.

qui s'éloigne avec indifférence du point de vue dont la beauté Ta charmé un instant, car 9on cœur est déjà an but de sa course, et rien n'égale la beauté du foyer paternel où il se sent appelé.

Même date*

11 y a trois jours, à l'ambulance de Rueil, un jeune Breton de la garde mobile, au moment de rendre l'âme, fit un suprême effort, se souleva sur sa couche, et d'une voix forte et solennelle, il dit : « Jésus- Christ vaincra. ... Jésus-Christ Notre-Seigneur .Oui, il vaincra, son règne arrivera sur la terre.... Mon Dieu, que votre règne arrive ! que votre volonté soi! faite ! . . . » Sa voix s'éteignit et il expira*

Il y avait là diverses sortes <le gens bien éloignés des pensées religieuses, mobiles de 48y francs-tireurs de Paris, etc. Ils se regardèrent étonnés, quelquesuns émus jusqu'aux larmes. D'autres découvrirent leur front, saluant involontairement cette Ane qu'ils semblaient voir monter au ciel, et un long et tueux silence régna dans la salle.

Le mèrns jour, dans une autre ambulance, on putait des deux jambes un soldat blessé d'un éclat d'obus. La double blessure était affreuse* et l'opération fut longue et formidable» Le soMat, gatçoft de

vingt et quelques années, Vendéen, subit le terrible traitement sans donner aucun signe de faiblesse, ne disant que ces mots : « Mon Dieu, pardon ! Mon Dieu, pardon pour la France et pour moi! »

flous entendons encore la voix du témoin qtrî nous racontait le fait tout à l'heure ; nous voyons ses yeu c pleins de larmes et l'illumination de son visage, qui nous rendait mieux que ses paroles l'impression de rette sérénité sublime.

26 janvier.

Page 1