DIVERTISSEMENTS DE PARIS
- Un journal du soir nous apprend qu'hier une immense foule s'est portée dans la matinée au Théâtre- Français, où l'on jouait une pièce de feu Scribe, intitulée Bataille de Dames. La même affluence, dit* on, favorisait quelque concert qui se donnait, à la même heure, quelque part, également hors de la portée des obus. Ainsi cet heureux peuple parisien, muni de tout ce qu'il faut pour rendre la vie douce, a la sagesse supérieure d'en user. Il éteint le bruit du bombardement sous le chant des flûtes et sous le clapotement du rire. Car son bonheur va jusque-là, qu'il est doué de la faculté de rire à l'esprit de Scribe, même pendant le pillage de la France et au bruit du bombardement.
Il rit d'un certain rire à lui, qui clapote.
Or, le bruit du bombardement ne se compose pas seulement de l'explosion de l'obus. Il est à lui seul tout un concert, et l'artillerie avec ses chants diversifiés n'en forme que la basse : là-dessus, en guise de violons, voltigent le gémissement des blessés, le râle des mourants, le sangjot des veuves et des mères ; on y peut même distinguer les murmures et les blasphèmes des soldats qui souffrent le froid et la faim
autour du rempart ; et Ton entendrait aussi le sang des cœurs, qui coule à flots là même où le sang des veines n*est pas répandu. Que sont devenus nos exilés de qui nous n'avons point de nouvelles, et quelles angoisses ne dévorent pas leurs âmes à la pensée de nos angoisses et aux nouvelles qu'ils reçoivent de nous?
Mais nous avons encore des histrions pour nous distraire ; voici qui va rassurer les absents. Nous sommes à Bataille de Darnes^ et grâce à la trempe vigoureuse dont ce fait est la démonstration frappante, nous ne voyons ni n'entendons rien qui nous puisse trop affliger. Paris soigne à peu près ses blessés, enterre à peu près ses morts, jouit même de Tenterrement civil ; il a Cadet, il a Mottu^ il a Simon, il a Scribe, et il s'amuse \ son rire clapote comme en pleine paix. Que ce grand Paris justifie bien Tadmi- . ration du monde !
Cette guerre à la Bismark, cette paix à la Mottu, ce rire à la Scribe, cette mort à la Cadet, ce sont de beaux traits de la civilisation moderne. L'Europe a mis environ un siècle à venir là, mais elle n'a pas perdu sa peine, et le « relèvement moral » prédit par M. de Pressensé s'annonce bien !
Évidemment nous nous tirons de la guinguette napoléonienne et nous sommes déjà d'autres Parisiens.
Que penseraient cependant nos austères, si Napoléon III, convoquant les débris de la troupe des Français ou de la troupe du Gymnase qui errent extra muros^ se faisait jouer un peu de Scribe à Wilhelmshohe?Que diraient-ils si le roi de Prusse, qui a '
PARIS PENDANT LE SIÉGB. lOâ
dressé ses batteries de bombardement a pendant la nuit de Noël, i» avait besoin de quelque autre distraction et se donnait le régal de quelque scribouil" laffe?îious croyons qu ils ne manqueraient pas de hurler contre cette insulte à Thumanité. Ils y signa* leraient la continuité du rabaissement et de Teffon* drement moral, A notre avis , ils auraient raison.
Mais quand il s'agit du peuple, du peuple saint et sacré, la question change. Alors c'est le relèvement, c'est la belle vertu républicaine qui surgit des infâmes décombres monarchiques, qui se débarrasse du fard, des oripeaux, de toutes les fanges de l'histrionnerie et qui, le fer à la main, fait voir ce que c'est qu'un peuple devenu enfin digne d'avoir Jules Simon pour maître d'école, Mottu pour iatendant et Cadet pour enfouisâeur.
U est vrai aussi qu^l faut des spectacles aux peuples corrompus.
Mais Bataille de Dames! du Scribe! qui l'eût pu croire? Quel Aristophane, quel Archiloque, quel railleiir impitoyable et forcené de la décrépitude humaine eût osé jamais prédire qu'on verrait cela, et que Paris assiégé viendrait laper ce café de portière servi froid !
Véritablement, il nous reste des gens de génie, des yeux d'aigle. Sans doute, nos aigles ne sont ni dans la littérature ni dans la politique, ni jusqu'à présent, à ce qu'il semble, dans les armées. Mais il faut reconnaître le coup d'œil du génie, l'intuition de l'âme populaire en ceux qui ont deviné qu'à ce peuple,
dans cette situation, il fallait du Scribe, et qui ont osé lui en donner, et qui l'ont vu accourir.
Heureusement, la constance patriotique des quartiers bombardés n'est pas vaincue. Là, sinon par le nombre, du moins par l'influence, domine l'esprit religieux. La prière assiste l'espérance. Les Petites Sœurs des pauvres, ayant relevé le pauvre tué dans leur humble réfectoire, ont continué de servir les autres et de demander pour eux le pain quotidien, oflFrant de le payer du travail de toute leur vie, et, au besoin, de tout leur sang. Toutefois, autour de ces cadavres et de ces ruines, il serait convenable de ne pas multiplier les violons et les clapotements du rire parisien.
Nous serions curieux de voir ce qui se passerait dans la salle du Théâtre-Français, en cas de visite d'un obus pendant qu'on joue Bataille de Dames: si les acteurs continueraient de réciter leur rôle, si les spectateurs resteraient en place, si la salle serait pleine le lendemain.
Quelle honte, lorsque la postérité, lisant l'histoire de ce siège, remarquera les voix qui ont parlé et les voix qui se sont tues ! Quelles louanges de la miséricorde qui aura transformé ce que la justice pouvait abolir!
Mais que la France se hâte, que ce flot pur vienne submerger l'ennemi et laver nos rues et nos conseils. Il est temps ; nous nous amusons trop !
il janvier.