LA VIGILE DE NOËL
Si les chefs et les rangs élevés de la société européenne avaient conservé autant de Christianisme que les pauvres soldats qui regretteront ce soir les vieilles sérénités de Noël, ils sauraient pourquoi le monde est aux prises avec la destruction, et ils pourraient le préserver de la destruction. Ils pourraient arrêter le flot de sang qu'ils font couler des chaumièreë, le flot de haine qu'ils déchaînent des cœurs et qui s'accroît en roulant. Ils détourneraient ces torrents qui sub-
mergeront les trônes, les palais et les villes, et, malheur plus grand, aussi les âmes !
Les pensées et les prières de Noël leur révéleraient la structure de l'édifice social ; ils verraient la pierre qu'ils ont ébranlée , l'arc-boutant qu'iU ont fait ployer sous le poids impie et stupide de leur orgueil, et qui croulera demain s'ils ne se hâtent de le réparer. Ils verraient que tout repose là-dessus, et le gouvernement, et l'usine, et le comptoir, et la banque, et la civilisation, et la paix, et la vie ; et que rien, rien ne se peut reconstruire ni asseoir ailleurs.
La pierre , c'est le berceau de Bethléem , — Bethléem, la maison du pain! — L'arc-boutant, c'est la charte proclamée au-dessus de ce berceau en ce moment de la rénovation, c'est-à-dire de Tafiranchissement de la race humaine : Gloire à Dieu dans le ciel; sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté,
La société véritable est née de ces paroles, la civilisation est sortie de ce berceau. Auparavant , il n*y avait pas eu de civilisation dans le monde, il n'y avait eu que de brillantes et stériles cultures, des arts et des lois qui n'avaient jamais conduit qu'à un raffinement de la barbarie. En ce moment-là, on était dans la floraison d'Auguste, on allait à Néron. Tout à l'heure , cette fleur donnerait ce fruit ! Néron empereur, pontife et Dieu, résultat des inventions sociales purement hunlaines ! Et que de semences de mort contenait le fruit impérial, chef-d'oeuvre de la mort ! La mort victorieuse emportait Itr genre humain. Mais le Christ était venu, et Paul , apôtre du Christ , Paul
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aux pieds nus et aixx mains liées, allait insulter la mort de ce grand cri immortel : Où est ton aiguillon, où est ta victoire ?
Il n y avait pas eu de société entre les hommes, parce qu'il u^existait pa^ de société entre Thomme et Dieu. L'élément divin de la société sortit enfin de raorche, qui l'avait conune remporté au ciel. Il redescendit sur la terre, où Dieu l'avait semé à Taurore du monde \, et cette société primitive de l'homme avec Dieu et avec l'homme renaquit , pour aider Thomme à retrouver l'Éden éternel et lui en être tout de suite . une image. Il y eut un père , il y eut des frères , il y eut une égalité et une liberté \ des lèvres humaines échangèrent le baiser de paix. Le berceau de Betbléem s'agrandit, il devint l'Église; et l'Église dut devenir le monde, afin que la charte de Bethléem s'étendit à toute âme créée de Dieu. Ainsi du berceau de Bethléem naquirent les Ubresnations chrétiennes, Inisant partout l'unité tyrannique de l'empire, qui avait l'homme pour maître, pour pontife et pour Dieu. Au lieu de se former en bas par la contrainte du fer, l'unité se fit en haut par la lumière et par l'amour. Au lieu du même homme pour maître, l'humanité eut le même Dieu pour père et pour ami. Telle est la constitution chrétienne du monde. Hors de là, il n'y a que ce qui était auparavant : César, le fer, la mort. Que César soit homme ou qu'il soit peuple, il importe peu. Dieu n'a pas fait deux Églises véritables, deux modes de la véritable vie et de la véritable liberté qui gont une seule et même chose. Il est connu et adoré, c'est la vie ; il est méconnu et
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répudié^ c'est la mort. Peuple ou bomme, César n'est aussi qu'une même chose et qu'un mâme maître : peuple, il est seulement plus dur et plus asservi. U n'a toujours dans la main que le fer et ne donne tou»» jours que la mort.
. Ils ont donc touIu batmir Dieu et rsssuseitor Cé^ sar. C'est à quoi ils travaillent^ 0st ils sont en train de réussir. Déjà ils ne disent plus : Gloire à Dieu, et déjà il n'7 a pins de paix. II» ont dimioiié le nomlNTS des hommes de bonne vol<yoté, la bonne volonté a diminué avec l'intelligence d^ la vérité parmi ceux qui ont encore la vérité, et il n'y a plu& de paix nî de gloire pour personne. Par un- enchaînement formi« dable de bassesse et d'erreur, les peuples méprisent, haïssent et obéissent, formant mille désirs sauveges de briser le joug et de se venger. Ils se vengeront, mais ils ne briseront pas le joug, et plus ils le se- <50ueront, plus il sera ignoble et dur.
Nous avons aux portes de Paris le roi et le peuple modernes, constitués selon la perfection actuelle de la science et de la philoso'phie, qui doivent désormais remplacer la charte de Bethléem et conduire le genre humain. L'un et l'autre sont une très-vieille chose très-anciennement connue. Ce roi fut jadis le pharisien, et ce peuple fut jadis le philistin ; et tous deux furent aussi ce qu'on appela jadis le conquérant païen et l'empereur barbare, c'est-à-dire les deux plus cruels fléaux dont le Christianisme' ait soulagé rhumtanité.
Au début de la guerre, un doctdur de» ce peuple, un aigle de cette scieiice allemande <{ui s'est tant afh-
pliquée à ressusciter César, voulant louer son roi pharisien et exciter son peuple philistin, s'est acharné sur notre triste Napoléon III. Il a peint un véritable monstre décrétant froidement la destruction de plusieurs millions d'hommes, et même la ruine et regorgement de tout un peuple. On ne saurait jurer qu^il ne l'eut fait, s'il l'avait pu. Mais que trouve là d'extraordinaire ce savant? L'opération n'est paa^ inouïe depuis cent ans, et toutes les nations philosophiques l'ont tour à tour pratiquée. La Prusse, d'abord^ conseillée par Voltaire ; la Russie ensuite, et puis la France révolutionnaire et impériale, et puis l'Angleterre. L'Italie elle-même, depuis qu'elle se mêle de philosopher, montre assez qu'elle ne s'y refuserait pas, n'était le bruit du canon qui l'intimide. Le prince et le peuple modernes sont ainsi faits. Le sang répandu d'un assassin les empêche de dormir. Ils signent sa grâce en versant les douces larmes de Néron. Mois r extermination d'un peuple ne leur coûte rien. C'est une affaire de finance et de commerce, c'est de la politique et de la gloire, comme avant le Christ. Et les princes modernes se disent modernes précisément parce qu'ils ont été repétris de la pâte princière d'avant le Christ.
Ce qui est vraiment extraordinaire et monstrueux dans le discours du savantas de Berlin, ce qui caractérise sa pauvreté intellectuelle et sa niaise hypocrisie, c'est de supposer aux princes modernes des remords. Il prend sottement dans Shakespeare une description des nuits troublées de Napoléon III ! Du temps de Shakespeare, encore, un prince pouvait avoir des re-
mords. Ni la philosophie ni la vraisemblance n'en étaient blessées. Le remords dura jusqu'à Fouquier- Tainville qui voyait les eaux de la Seine rouges de sang. Fouquier-Tainville avait des restes de baptême et d'éducation cléricale. Mais Napoléon, élève du sage athée Vieillard , n'a fait que semblant d'être chrétien. C'est un prince moderne, un César. S'il n'est pas tourmenté de quelque maladie , il dort, il fait cet honneur à la libre humanité, affranchie de Dieu par la science des lettrés césariens.
Il a dormi plus tranquille, après Sedan, qu'un cuistre oratoire ou littéraire après un discours sur lequel il attend encore l'opinion des journaux. Des remords ! Vous croyez aux remords, vous qui niez Dieu et qui déchirez la charte de Bethléem ? Pourquoi donc, s'il vous plaît, des remords? Et quelle sorte de mal y a-t-il à déclarer n'importe quelle sorte de guerre et à la poiu*suivre lorsqu'elle réussit ? Et qui se permettra de juger l'homme moderne? Et quel jugement ce mécanisme peut-il redouter en cette vie, lorsqu'il est le plus fort, et après cette vie, lorsqu'il n'est plus rien ?
Voyez donc votre roi, dans le sang jusqu'aux épaules, n'ayant bientôt plus à se baisser pour le boire et en réchauffer son vin. Il se propose d'exterminer un grand peuple qui lui a (hélas !) demandé la paix ; il ressuscite l'esclavage antique , il coupe le poignet du vaincu ; et il dort, et même il publie qull fait sa prière !
Si Dieu ne vous donne pas le pardon que votre stupidité ne sait plus implorer, voilà vos maîtres fu-
turs, voilà vos pontifes et vos dieux. £t longtemps vous grelotterez affamés pendant la nuit de Noël, dans le sang et dans la boue des camps, attendant de tuer ou d'être tués, vous interrogeant sur la mons* trueuse énigme du monde !
Même date.