‹ Paris, promenades dans les vingt arrondissementsChapitre 4 sur 40 · ER /EDITEUR · texte numérisé non relu

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Dressé par E.Morieu.

INTRODUCTION

Ainsi que plusieurs autres arrondissements de Paris, celui dont nous entreprenons ici d’esquisser l’histoire fut originairement une campagne avoisinant la ville; des champs, des marais, des clos, des jardins, des cabarets, voilà à peu près tout ce qu’on y rencontrait au temps où fut construite l’enceinte de Charles V. A peu près, disons-nous, car sur un chemin courant à travers ces prairies, on voyait déjà les bâtiments de la maladrerie de Saint-Germain; ce vieil hôpital, consacré alors à la guérison d’assez répugnantes maladies, devint les Petites-Maisons sous Henri II et l’hospice des Ménages sous le premier Empire. Le square de la rue de Sèvres en occupe aujourd’hui remplacement.

Un peu au-dessous du chemin de Sèvres, en se dirigeant vers la Seine, que nul pont ne traversait en cet endroit et que bordait la Grenouillère, sorte de marécage parsemé de chantiers et de pauvres masures remplacé aujourd’hui par les quais Voltaire et d’Orsay, on croisait, à travers le grand Pré-aux-Clercs, une autre route qui se dirigeait vers la plaine de Grenelle.

Par la suite, et moins loin de la rivière, se créèrent le chemin des Vaches et celui des Treilles, devenus, l’un

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la rue Saint-Dominique, l’autre la rue de ['Université.

Il est pourtant, dans l’arrondissement, un lieu où l’on peut évoquer un grand souvenir mêlé à l’histoire du vieux Paris : c’est le Champ-de-Mars. Par une sorte de prédestination, l’espace qu’il occupe, déboisé au neuvième siècle, était déjà un champ de manœuvres militaires. C’est là que le Normand Rollon, assiégeant Paris, vit, en 885, ses troupes taillées en pièces par les soldats d’Eudes. L’endroit prit alors le nom de champ de la Victoire.

Oublié dans la suite et envahi par les maraîchers, le champ de la Victoire ne joua qu’un rôle effacé pendant plusieurs siècles. Son vieux nom ne lui était plus guère appliqué quand son sol fut foulé par les huguenots, fuyant éperdus pendant les massacres de la Saint-Barthélemy.

Mais revenons au faubourg Saint-Germain. Pour le voir, non dans toute sa splendeur certes, mais en bonne voie de création, il faut nous transporter au milieu du dix-septième siècle.

Entreprenons donc notre promenade rétrospective en l’an 1650. Au lieu du bac qui, pour traverser la Seine, prenait les passagers au pied du Louvre, un peu audessus de l’emplacement qu’occupe le Pont-Royal, nous trouverons un pont construit en 1632.

C’est un ouvrage en bois, mirant dans l’eau ses dix arches peintes en rouge, et profilant sur le ciel la silhouette d’une construction placée à son centre et dans laquelle est renfermée une machine hydraulique.

Il ne faut pas plus de temps pour traverser ce pont que pour en conter l’histoire ; faisons donc les deux

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choses à la fois, sauf à anticiper, s'il le faut, sur les événements.

Ce pont avait été construit par un nommé Barbier, propriétaire d’un clos sur la rive gauche; il porta d’abord le nom de son créateur, puis celui de pont Sainte-Anne , en l’honneur de la reine Anne d’Autriche; plus tard on l’appela pont des Tuileries . Pour le peuple, ami des dénominations parlantes, il fut toujours le pont Rouge .

Plusieurs fois endommagé, brisé par la violence des courants, le pont Barbier subit de nombreuses réparations; néanmoins, il subsista jusqu’au 20 février 1684. Ce jour-là, les grosses eaux remportèrent; l’année suivante, pour le remplacer, on posa la première pierre du Pont-Royal.

Pendant la traversée, jetant nos regards vers l’ouest, nous avons embrassé, dans une partie de son étendue, cette vaste plaine connue sous le nom de Pré-aux - Clercs ; réduit déjà de toute la partie comprise entre la rue des Saints-Pères et la rue du Bac, le Pré-aux- Glercs se prolonge encore, de l’autre côté, jusqu’à la place occupée maintenant par l’esplanade des Invalides.

Ce serait encore à cette époque la seule promenade de Paris si la place Royale, créée sous Henri IV, n’était devenue à la mode. Pourtant, bien que moins fréquenté que sous François Ier, Henri II, Charles IX et Henri III, le Pré-aux-Clercs n’est pas complètement abandonné, et pendant les belles heures de la journée on y rencontre de nombreuses compagnies de nobles dames et de grands seigneurs.

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Assez solitaire le matin, il était particulièrement commode pour les rencontres à l’épée, si fréquentes alors; on ferraillait vaillamment au Pré-aux-Clercs, et souvent son sol fut, pour de futiles querelles, mouillé d’un sang qui aurait pu être plus utilement et plus glorieusement répandu.

Le grand Pré-aux-Glercs, c’est le terrain sur lequel s’est édifié le faubourg Saint-Germain ; il appartenait de temps immémorial à l’Université; c’était la promenade attitrée des écoliers, le théâtre de scènes joyeuses, mais aussi de tumultes et de désordres fréquents.

L’histoire des discussions survenues entre les moines et les écoliers a été contée lorsque nous avons visité le sixième arrondissement, parce qu’elles concernaient plus particulièrement le petit Pré-aux-Glercs; nous ne les rappellerons pas ici.

Reprenons donc la promenade commencée. Nous pénétrons dans le quartier par la rue du Pont (aujourd’hui rue de Beaune), qui fait suite au pont Barbier; elle se dirige en ligne droite vers la rue de l’Université et l’atteint après avoir croisé les rues de Bourbon (de Lille) et de Verneuil, qui, tracées parallèlement, réunissent la rue des Jacobins-Réformés (rue des Saints- Pères) à la rue du Bac. Cette dernière se prolonge jusqu’à la rue de Sèvres; si nous la suivons dans toute sa longueur, nous trouvons à droite, près de la rue Saint-Dominique, tout récemment ainsi nommée, un petit passage conduisant au noviciat des jacobins. Les religieux n’ont pas encore fait construire l’église qui deviendra plus tard Saint-Thomas-d’Àquin. Plus haut, sur le même côté, après avoir passé devant la rue de

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Grenelle, nous rencontrerons la rue de la Planche à l’angle de laquelle s’élève le couvent des récollettes, établi en 1637, et, plus loin, celui des religieuses du Verbe incarné, établi là depuis 1644; il sera supprimé en 1671 et deviendra le Penthemont au siècle suivant. Plus haut, sur la gauche, nous voyons l’hôpital des Convalescents, fondé en 1631 par Angélique Faure, il occupe une maison qui avait appartenu à M. Camus, évêque de Belley. Originairement disposé pour recevoir huit pensionnaires, l’hôpital en contint un plus grand nombre parla suite; en 1775, on y comptait vingt et un lits. Arrivé rue de Sèvres, après avoir passé auprès du couvent des Dix-Vertus, nous trouvons à notre gauche l’hospice des Incurables, à notre droite les Petites-Maisons, Passons devant celles-ci, descendons la rue de La Chaise, laissons à notre droite l’hôtel de Beauvais où le doge de Gênes et quatre sénateurs de la république logeront en 1685, et qui, deux ans plus tard, deviendra la propriété des petites cordelières, et prenons la rue des Rosiers qui lui fait face, puis celle de la Butte (aujourd’hui rues Saint-Guillaume et Perronnet) ; elle contourne une éminence qu’un moulin à vent couronnait au quinzième siècle, fait retour d’équerre et nous amène rue des Jacobins-Réformés, un peu au-dessous de la chapelle Saint-Pierre, vis-à-vis de l’établissement des frères de la Charité, placés tous deux sur le territoire du sixième arrondissement.

Nous n’aurons plus alors qu’à redescendre jusqu’à la Seine pour avoir parcouru la partie la plus habitée de ces quartiers. Plus à l’ouest, rue Saint-Dominique, on pouvait voir encore à cette époque deux établissements

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religieux, d’abord à droite le couvent de Bellechasse, et presque vis-à-vis celui de Saint-Joseph ou des filles de la Providence.

Le couvent de Bellechasse avait été fondé en 1032 par la baronne de Plancy, qui fit venir de Gharleville à Paris cinq religieuses chanoinesses du Saint-Sépulcre. Ces religieuses éprouvèrent quelques difficultés à s’établir, et ce ne fut qu’au bout de trois ans, le 16 juillet 1633, qu’elles purent acquérir un vaste emplacement nommé Belle-Chasse , et faire commencer la construction de leur monastère; la chapelle ne fut bénite qu’en 1673. La communauté fut supprimée en 1790.

Les filles de la Providence avaient, en 1640, acheté une grande maison et des terrains l’avoisinant. Le but de l’institution était de recueillir, élever et instruire des orphelines; les pensionnaires apprenaient à travailler et quittaient la maison quand elles trouvaient à se marier ou quand elles étaient capables de subvenir à leurs besoins. Le couvent de Saint-Joseph fut supprimé en 1792; les bâtiments ont été longtemps occupés par les bureaux de la Guerre.

On le voit, à cette époque, le quartier naissant avait déjà ce caractère monacal qu’il n’a pas absolument perdu; au siècle suivant, la construction de nombreux hôtels aux portes monumentales, aux vastes cours, aux façades imposantes, aux jardins ombreux, devait, sans lui rien faire perdre de son aspect recueilli, ajouter un éclat aristocratique à sa solennité silencieuse.

Si le commerce s’est emparé des rues perpendicu-

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laires à la Seine elles a faites bruyantes et animées, il n’a pas pénétré encore dans les voies transversales, et les boutiques sont rares dans les rues de Lille, Saint- Dominique, de Verneuil, de Yarenne et de Grenelle. Mais le moment n’est pas venu encore d’entrer dans les temps modernes.

Paris s’agrandit fort sensiblement de ce côté sous le règne de Louis XIV. Si vous voulez vous rendre compte de ce que devinrent alors ses limites, tracez une ligne qui partira de la rue de Sèvres à la hauteur du boulevard des Invalides, suivra celui-ci jusqu’à l’avenue de Tourville, passera derrière l’hôtel des Invalides, descendra le boulevard de La Tour-Maubourg, le suivra jusqu’à la rue de Grenelle, par cette voie alteindra la rue Cler, par la rue Gler la rue Saint Dominique qu’elle quittera à son extrémité pour entrer sur l’avenue de La Bourdonnais, et gagner le quai qu’elle suivra jusqu’à la hauteur du pont d’Iéna, englobant, vous le voyez, dans la ville, tout le quartier du Gros- Caillou, mais laissant hors de son enceinte les champs et les marais sur lesquels le Champ-de-Mars sera créé plus tard.

Sur ce vaste espace et pendant le long règne de Louis XIV, les voies publiques, les hôtels et les couvents se multiplièrent. Parmi ces derniers, nous citerons les théatins, protégés par Mazarin, qui s’établirent en 1648 sur le quai Malaquais; les Missions étrangères de la rue du Bac, fondées en 1663, à qui Bernard de Sainte-Thérèse, évêque de Babylone, légua tous ses biens et dont la maison fut entièrement reconstruite en 1756; Notre-Dame aux Bois, plus connue

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sous le nom d 'Abbaye aux Bois , installée rue de Sèvres en 1667, après avoir, pendant quelque temps, habité le couvent des Dix-Vertus; les filles de Sainte-Marie ou de la Visitation, qui, trop à l’étroit dans leur maison de la rue Montorgueil, s’installèrent rue du Bac en 1673; enfin les filles de Sainte-Valère, qui, en 1704, se firent bâtir une maison à l’extrémité ouest de la rue de Grenelle.

A côté de ces monastères, pour la plupart disparus sous la Révolution, l’hôtel des Invalides s’élevait; sa monumentale façade se développait en regard du vaste quadrilatère qui, plus tard, devait être transformé en esplanade; son dôme s’élançait majestueusement vers la nue. Dans le même temps, les avenues de Tourville, de Breteuil et de La Motte-Piquet étaient créées; tout un quartier nouveau se fondait ici, tandis qu’ailleurs on ouvrait les rues de Poitiers, Hillerin-Bertin et de Bourgogne, et qu’au centre de l’arrondissement on posait la première pierre du Pont-Royal.

A partir de ce moment (1685), les plus grandes familles : de Lauraguais, d’Humières, de Seignelay, de Torcy, de Broglie, de Montmorency, de Biron, de^ Brancas, de Mailly, de Matignon, etc., eurent leurs demeures en ces quartiers. A partir de ce moment, ils devinrent le foyer de la haute aristocratie, le centre de toutes les élégances.

C’est là que, dans les premières années du règne de Louis XV, peu de temps après le percement de la rue de Bourgogne, Louise-Françoise de Bourbon fit construire le palais qui, longtemps, porta son nom et qui est devenu le palais législatif. La noblesse continuait

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à habiter au faubourg Saint-Germain, et le quartier poursuivait sa marche dans la voie de l’embellissement. L’esplanade des Invalides, dont les allées forment une si magnifique promenade, commencée en 1704, était achevée en 1720. En 1745, Bouchardon construisait la jolie fontaine de la rue de Grenelle; en 1752, Gabriel posait les fondations de l’École militaire. Moins de vingt ans après, en 1770, le quartier voyait la création du Champ- de-Mars, l’ouverture des belles avenues de La Bourdonnais, de Lowendal, de Suffren et de la place de Fontenoy. Dix ans plus tard, se créaient à leur tour les avenues de Saxe, de Ségur et 1; ! place Vauban; les gardes françaises prenaient possession d’une caserne nouvellement construite rue de Babylone.

Nous arrivons au règne de Louis XY1 et aussi à la Révolution; le dix-huitième siècle ne s’achèvera pas sans que l’arrondissement, jusque-là si paisible, ne se trouve mêlé au mouvement général.

L’émigration de la noblesse, la dispersion des communautés vont faire la solitude dans ses hôtels et dans ses monastères; par contre, le vieux champ de la Victoire va rentrer brusquement, et pour ne plus s’en séparer, dans l’histoire de Paris.

Il avait, nous l’avons dit, été créé en 1770. 11 fut alors inauguré par une revue des élèves de l’École militaire, des gardes françaises et des suisses, passée par le roi accompagné de la marquise de Pompadour. C’était originairement une esplanade longue de 1 000 mètres, large de500 mètres, et pouvant contenir 10000 hommes rangés en bataille, elle était entourée d’un fossé revêtu

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de pierre et planté, sur les côtés, de quatre rangées de beaux arbres.

Un des premiers souvenirs que le Champ-de Mars moderne permette à l’historien d’évoquer est celui du 27 août 1783.

Ce jour-là, une foule innombrable venue de tous les points de la capitale, sceptique un peu, anxieusement curieuse quand même, entourait le physicien Charles, pour assister à la première expérience aérostatique tentée à Paris (I). Bien que le temps fût mauvais, l’assistance grossissait toujours et le savant continuait ses préparatifs avec cet imperturbable sang-froid que donne la confiance.

A cinq heures du soir, un globe de taffetas, gonflé d’hydrogène carboné, quittait soudain la terre et s’élevait majestueusement vers le ciel. Le phénomène causa d’abord une surprise profonde. Immobile, muette, la foule suivait des yeux l’aérostat, qui, montant toujours et diminuant de volume d’instant en instant, finit par disparaître comme s’il s’était évanoui dans la nue. A la stupéfaction succéda l’enthousiasme; on acclamait la découverte, on battait des mains, on s’embrassait: le génie humain avait fait la conquête de l’air ! Pendant ce temps, le ballon de Charles allait tomber près de Gonesse, et les paysans épouvantés le mettaient en pièces.

Mais les événements se précipitent, nous sommes en 1791). A l’autre bout de Paris, il y a un an déjà, la Bastille s’est écroulée sous une vigoureuse poussée de

(1) Montgolfier avait déjà enlevé à Annonay, le 5 juin précédent, un ballon gonflé d’air chaud.

Fépaule du peuple ; on est à l’aurore d’une ère nouvelle. L’espérance sourit à tous les esprits, la fraternité inonde les cœurs; Louis XVI est aimé encore et La Fayette à l’apogée de sa popularité. Une fédération générale a été résolue, et le 14 juillet choisi pour la célébration de cette fête patriotique. Quatre emplacements ont été proposés : les plaines Saint-Denis, des Sablons, de Grenelle et le Champ-de-Mars; ce dernier est choisi. Il est bien parisien maintenant, l’enceinte de Louis XVI l’ayant annexé à la capitale; mais il faut qu’il soit en quelque sorte transformé pour recevoir et le cortège et les cent soixante mille spectateurs qui assisteront à la solennité. Il faut niveler le sol, édifier des talus, élever au centre de l’espace l’autel de la Patrie, dresser devant l’École militaire le dais qui abritera le roi et sa suite, construire un arc de triomphe égal en dimensions à celui de la porte Saint-Denis et jeter un pont de bateaux sur la Seine. Quinze mille ouvriers se mettent à l’œuvre et travaillent sans relâche; mais,, le 7 juillet, on s’aperçoit que, malgré toute l’activité déployée, les préparatifs ne pourront être terminés pour la date indiquée.

La Chronique de Paris publie alors une lettre d’un nommé Garthui, proposant à la population de prendre la pelle et la pioche et de venir en aide à l’insuffisance des travailleurs. Une traînée de poudre fait moins rapidement son chemin que ne le fit cette idée; en quelques heures elle était comprise, adoptée et mise à exécution.

Alors, pendant toute une semaine, on vit ce spectacle sans précédent : tout un peuple dominé par une pensée unique et se dévouant à la même œuvre !

Hommes, femmes, enfants s'acheminent vers le Ghampde-Mars et s’improvisent terrassiers et constructeurs. Là, tous les rangs se confondent, tous les états sociaux se mêlent; bourgeois, artistes, ouvriers, moines, marchandes des halles, danseuses de l’Opéra, dames de la cour, laboureurs venus des villages voisins, tout cela se précipite sur le vaste chantier, et quelques jours suffisent pour en faire un théâtre digne de la manifestation qui se prépare.

Ce que fut cette journée du 14 juillet 1790, nos lecteurs le savent ; il n’en est pas un d’eux qui ne revoie, par la pensée, l’imposant cortège traversant Paris et s’augmentant, à la place Louis XV, de toute la représentation nationale. Tout le monde revoit, à trois heures de l’après-midi, Talleyrand officiant sur l’autel de la Patrie et bénissant les drapeaux; La Fayette, sur son cheval blanc, prononçant, au milieu d’un religieux silence, la formule du serment de fidélité à la nation, à la loi, au roi; chacun entend les fédérés répétant en chœur : a Je le jure. » Chacun aperçoit sous son dais Louis XYI debout, le bras droit tendu vers l’autel, et jurant lui aussi fidélité à la Constitution.

Des salves d’artillerie annoncent la fin de la fête officielle ; elle se continue dans tout Paris par des banquets, des illuminations, des bals en plein air.

Au mois de septembre suivant, une cérémonie d'un autre caractère amenait encore la foule au Champ-de- Mars, mais, cette fois, la foule était émue et recueillie, et l’autel de la Patrie tendu de noir; on célébrait une fête funèbre en l’honneur de Désilles et des victimes des massacres de Nancy.

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Le 17 juillet 1791, moins dun mois après que la famille royale eût été ramenée de Yarennes, on signait sur l’autel de la Patrie une pétition demandant la déchéance de Louis XVL La foule était compacte, mais inoffensive; les délégués de la municipalité s’étaient assurés de ses intentions absolument pacifiques. Bailly et La Fayette appliquèrent contre elle les rigueurs de la loi martiale Le drapeau rouge fut déployé, petit et presque invisible, les sommations qui devaient précéder toute charge contre un rassemblement ne furent pas faites ou ne furent point entendues, la troupe fit feu, le champ de la Fédération fut ensanglanté. A cette même place, on dressa, le 12 novembre 1793, Féchafaud où monta courageusement Bailly, l’ancien maire de Paris. Huit jours après, le 20 novembre, le Ghampde-Mars était témoin d’une fête civique encore; elle avait lieu en l’honneur de Chalier, décapité à Lyon. Le 30 décembre de la même année, on y célébrait l’abolition de l’esclavage ; enfin, le 4 juin 1794, Robespierre y présidait la fête de l’Être suprême.

La même année, le palais Bourbon, devant lequel une vaste place avait été créée dès 1778, subissait une transformation importante; la façade qui regarde le pont de la Concorde était ajoutée aux constructions anciennes; une salle d’assemblée était aménagée à l’intérieur, et le palais devenait celui du conseil des Cinq-Cents.

Voici donc, dès la fin du siècle dernier, le septième arrondissement devenu le grand centre législatif ; on ne sera pas surpris d’y voir plus tard se grouper les ministères, les ambassades et les légations.

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Mais revenons au Champ-de-Mars dont il nous reste à parler encore. Le 22 septembre 1798, il vit s’ouvrir une exposition de l’industrie.

Certes, elle était loin d’avoir la splendeur et d’offrir les attraits multiples de nos expositions modernes; elle ne s'adressait qu’à nos nationaux, mais elle avait le mérite d’être le premier appel fait à l’ingéniosité française; elle était, ceci n’est plus à prouver, la première manifestation d’une idée féconde. C’est avec joie que nous avons vu l’Exposition universelle de 1889 s’installer en ce septième arrondissement qui, il y a moins de cent ans, fut le berceau de ces grandioses et pacifiques luttes auxquelles maintenant le monde entier prend part (1).

Le 3 décembre 1804, le lendemain de son couronnement, Napoléon distribua les aigles à son armée au Champ-de-Mars. Nous ne tenterons pas d’énumérer toutes les revues dont il fut le théâtre sous le premier Empire; témoin de sa naissance, il devait en quelque sorte l’être de ses derniers jours. C’est au Champ-de- Mars encore que, le 2 avril 1815, eut lieu ce banquet qui réunissait quinze mille convives célébrant le retour de Pempereur. C’est au Champ-de-Mars enfin que, le 1er juin suivant, quelques semaines avant sa chute définitive, Napoléon proclama l’acte additionnel aux constitutions de l'Empire.

Sous la Restauration, les annales du Champ-de-Mars pâlissent. On n’y peut relever que le souvenir de deux journées : l’une, grotesque, en 1823; l’autre, celle du

(1) L’exposition de 1798 dura treize jours et comptait cent dix exposants.

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29 avril 1827, sorte de prologue de la révolution qui devait éclater trois ans plus tard.

La première fut une sorte de représentation de la prise du Trocadéro, Farinée française opérant dans le Champ-de-Mars et le fort espagnol figuré par les hauteurs, solitaires alors, qui s’élèvent sur la rive droite de la Seine.

La seconde est la revue de la garde nationale passée par Charles X accueilli par les cris répétés de : Vive la charte! Vive la liberté de la presse! Le roi fronça le sourcil, s’arrêta et dit : « Messieurs, je suis venu ici pour recevoir des hommages et non des conseils. » Puis il ordonna au maréchal Oudinot de faire commencer le défilé. Le défilé s’effectua, mais cette fois aux cris de : Vive la liberté! A bas les ministres ! Le lendemain, la garde nationale était dissoute.

La Restauration fut une époque féconde en embellissements pour le septième arrondissement. C’est pendant les quinze ans qu’elle dura que furent percées les rues Malar et Pérignon, et que la rue Cler fut prolongée. En cette même année 1827, dont nous parlions tout à l’heure, le boulevard de La Tour-Maubourg fut créé, et l’année suivante on commença la construction du premier pont des Invalides; c’était un pont suspendu, qui fit place, en \ 854, à l’ouvrage en maçonnerie que nous connaissons. C’est à cette époque aussi que le Champ-de-Mars servit pour la première fois aux courses de chevaux. Elles s’y sont continuées pendant tout le règne de Louis-Philippe et jusque dans les premières années de celui de Napoléon III.

En ce temps aussi, le faubourg Saint-Germain s’était

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aristocratiquement repeuplé. Après 1830, la vieille noblesse qui l’habitait bouda , c’est le mot consacré, le nouveau pouvoir.

Sous Louis-Philippe, on construisit le pont du Carrousel et l’on agrandit le Cbamp-de-Mars sur lequel, en 1837, on donna, à l’occasion du mariage du duc d’Orléans, une grande fête militaire, sorte de simulation de la prise d’Anvers. Tout marcha à souhait pendant la journée; mais, le soir, de nombreux encombrements se produisirent aux issues, et l’on revit dans toute leur horreur les scènes douloureuses qui s’étaient produites sur la place Louis XY, lors du mariage de Marie-Antoinette.

Pour l’arrondissement, la grande journée du règne fut le 15 décembre 1840. Ce jour-là, le dôme des Invalides se voilà de crêpe; les canons du dix-septième siècle, muets depuis longtemps, firent entendre leur voix de vieux bronze ; l’esplanade, envahie par tout Paris, que la rigueur de la température n’effraya point (il faisait 14 degrés de froid), se couvrit d’estrades, de statues, depots à feu. Au milieu d’un immense cortège, entourée de tout ce qu’il restait de ses vieux compagnons, précédée de toute une armée, suivie de toute une autre, la dépouille mortelle de Napoléon Ier s’acheminait vers son tombeau définitif.

Lors de la révolution de 1830, l’arrondissement avait eu son épisode : la prise de la caserne de Babylone ; lors de la révolution de 1848, il eut le sien encore, mais d’un tout autre caractère.

Le 24 février, une femme, jeune encore et tenant ses deux enfants par les mains, entrait au palais législatif;

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