‹ Paris qui consommeChapitre 1 sur 114 · ITI · texte numérisé non relu

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Nous y sommes. Et qu est-ce qu'une consommation ?

Ici encore chacun de vous est fixé : il n y a pour l'ignorer que Jean-Baptiste Say, qui définit — « admirablement », disent ses confrères , — la consommation « une destruction d'utilité » ; et les lexiques , qui en sont à donner comme exemple de consommation ...la consommation des siècles !

Rassemblez cent mille Français, proposez cle leur payer la consommation des siècles, ou bien conviez-les à prendre avec vous une destruction d'i/tilité : vous n obtiendrez qu'une muette stupéfaction. Mais offrez-leur simplement une consommation , au choix, et cent mille cris, variés quant à l' espèce, uniques quant au genre, vous répondront :

— Une demi-tasse ! — Un mazagran ! — Un bock ! — ■ Un verre eud'vin / — Une fine ! — Un « meulé » / — Un amer ! — Un « perroquet »/ — Une cerise à l' eau-de-vie ! — Un soyer ! — Une glace vanille- fr aise \ — Un cocktail ! — Un punch au kirsch!... etc., etc.

Ce sont là autant de définitions pratiques, empiriques, de la consommation.

Mais la définition théorique ? On pourrait certainement l'établir ainsi :

Consommer, c’est s' introduire dans l’appareil digestif, par manière de plaisir et sans nécessité absolument démontrée,

une substance quelconque , plus particulièrement liquide , et de préférence dans un établissement public.

Nous disons : sans nécessité bien établie , /Mra? que le trait essentiel de la consommation est d’être du superflu , cette chose si nécessaire. Prendre, après la journée de travail, son repas autour de la table familiale, absorber le simple et sain dîner, ce n’est point consommer : c est manger, se nourrir. Et arroser ce repas d’eau rougie ou du coup de vin pur ordinaire, ce n’est pas consommer , c’est boire; c’est se désaltérer ou se fortifier.

Mais se titiller l’appétit par des apéritifs; mais s'alourdir de repas surtruffés, aux menus congrûment élaborés; mais entasser Yquem sur Xérès, Romanèe sur Pichon-Longueville, et Porto sur Rœderer; mais renouveler la faim par des sorbets ; mais forcer la digestion par le café et les liqueurs, ou l’ égayer par la fumée du tabac, cest consommer !

Et c’est également consommer que, le dimanche venu après la semaine de labeur, traiter sa petite famille par les bocks, les gaufres, les gâteaux de Nanterre et les dîners sur l’herbe.

L' extension formidable du besoin de consommer est un fait aussi remarquable dans notre siècle que la transformation des voies de communication. La consommation restreinte est aussi éloignée de nous maintenant que le suffrage restreint. Nous vivons désormais sous le régime de la consommation universelle . La consommation est la reine du Monde. Tandis que, dans les villes d autrefois, telles que nous les montrent les vieilles

estampes et les vieux plans, un fait est frappant , l’ agglomération des clochers, la multiplicité des églises, tout pour la nourriture de l'âme, — aujourd’hui les villes sont peuplées de ce que l'Ermite de la Chaussée d'Antin, avec cette horreur du mot propre qui caractérisait son temps, aurait appelé des « Temples de la Consommation », et que nous appelons, nous, Restaurants, Brasseries, Mastroquets, Cafés, Dégustations, Distillations, Bars, Caboulots, Beuglants, Débits : tout pour le service de l' estomac. Il est des rues parisiennes où, sur cent commerces, quatre-vingt-dix ont trait à la bousti faille ou à la boisson.

A Paris, la consommation est gigantesque. Non point que chaque Parisien soit individuellement un goinfre, un pilier de café ou de brasserie. Mais d'une façon relative : deux millions et demi d'hommes sont forcément un consommateur formidable . Avec un pareil chiffre d'habitants, il y a de quoi garnir les quelques centaines de tables des cafés et donner V apparence d'une absorption constante et outrée. Mais si absorption constante il y a, elle est le fait de certains consommateurs invétérés et toujours les mêmes, qui se sont délégués à consommer pour ceux qui ne consomment pas.

On consomme : 1 0 pour se désaltérer ( ou se reposer, avoir un prétexte à s'asseoir ou à lire son journal); T pour s'ouvrir l’appétit; 3° pour digérer; 4° pour se rafraîchir; 5° pour se réchauffer; 6° pour s'égayer.

Le désaltérant-type est la bière ( et pour le peuple, le vin );

L' apéritif -type est F absinthe (très concurrencée aujourd’hui par la série des amers);

Le digestif- type est le café (suivi du « pousse-café » : la collection des liqueurs );

Le rafraîchissant-type est la glace (avec la série des mixtures frappées ) ;

Le réchauffant-type est le grog (et le populaire vin chaud);

V é g ayant-type est le mousseux champagne (ou le punch flambant ).

On consomme aussi par un septième motif, le bon motif, le plus puissant de tous : on consomme pour consommer , pour rien, pour le plaisir. — ■ Comme le duelliste de Marion Delorme alors ? — Tout juste. Et tenez, le duel a été en ce temps-là une manière de consommation; même plus récemment : rappelez-vous, dans une lithographie de Charlet, ce grognard qui, pour terminer une querelle de conscrits, leur conseille d’aller « se rafraîchir d’un coup de sabre ». L’homme a tourné en consommation même les choses immatérielles . Que consomment l’ alcoolique, le fumeur d'opium, la morphinomane ? Est-ce bien l'alcool, la fumée, ou F alcaloïde ? N’est-ce pas F ivresse, le rêve, l'oubli ?

Et c’est pour me soûler que je bois, non pour boire,

a dit le consommateur Verlaine.

Mais ne subtilisons pas, et revenons au précis.

On consomme, disons-nous , pour le plaisir de consommer . C'est

que la consommation prouve le superflu , le loisir, le repos, le congé, le « cœur à Taise » (air connu), /’ « oubli des soins fâcheux » (idem). Dans tout consommateur il y a du hæc otia fecit. Et c'est pourquoi la consommation par excellence est chose du dehors , et prise dans un établissement ad hoc. Il n y a pas à démontrer que la consommation, fût -elle de premier choix, absorbée à domicile, ne vaut pas le dernier des rogommes siroté à la table d'un café ou sur un comptoir.

Pour cela encore, la consommation consiste beaucoup plus particulièrement en un liquide, , — « prendre quelque chose », c'est-à-dire boire sans soif, étant, comme on sait, le propre de l'homme.

Mais être ingénieux pour tourner à volupté les nécessités physiques est aussi son propre . Par des imaginations inouïes il a métamorphosé, toutes les fois qiTil a pu, T obligation de manger en plaisir de consommer. Petit déjeuner du matin , déjeuner, collation, goûter, lunch, dîner, souper, il a tout transformé en occasions de se délecter ; et qui se délecte consomme.

Dès qu'il cesse de manger uniquement pour vivre, dès qu'il apporte dans la mise en action de son appareil dégustatoire l'idée de superflu en quantité ou en qualité, il consomme.

Affiner le pain en jocko , éduquer et verdir les huîtres, tartariser T anguille, effilocher la morue en brandade, travestir le veau en thon, le mouton en chevreuil, faire singer la tortue par

la tête de veau , gaver les volailles , hypertrophier les foies, truffer les pieds, grossir ï asperge jusqu'à l'éléphantiasis, mouler les turbans, échafauder les belevues, ériger les aspics, enrober les perdreaux en chaud-froid, quintes s encier le blanc de poulet en « suprême », injecter le macaroni, macérer le fromage dans le madère, agglutiner les sucreries en édifices; invoquer Marengo et Navarin à propos de sauces, Condé à propos de pêches, Soubise à propos d'oignons ; accommoder Richelieu en timbale, Talleyrand en coulis et Nesselrode en pudding; et ainsi de suite à cette fin que, — comme le dit Brillat-Savarin en un mot de la plus gourmande concupiscence , — la bouche « s'inonde de délices », ce n'est plus là se nourrir, morbleu! mais se préparer les voluptés de la consommation. Pareillement, se carrer au restaurant — que ce soit à l'Anglais ou au Durai, — et, l'esprit méditatif et tendu, dresser sur la carte un plan de campagne déjeunatoire ou dînatoire, et le dicter à un chef d' état-major : mciître-d' hôtel, garçon, bonne ou sommelier.

Les consommations, théoriquement innombrables , se réduisent dans la pratique à un chiffre limité de substances, partout les memes. Pour diversifier cette répétition, l'homme, ingénieux une fois encore, se met présentement l'imagination à la torture, cherchant la variété et l'inédit par le décor et les accessoires : dorant les parois des restaurants , peignant , — ou peinturlurant — les murs des brasseries, maquillant les cafés en vieilles tavernes,

en bouges et en clapiers moyen âge , voire en bagne, et même en autre chose, et les garçons en forçats ou en académiciens ; usant de la musique comme condiment, de la chanson comme ravigotant, et de l'éternel féminin comme excitant. C'est là ce que l'on peut appeler la mise en scène de la consommation.

Donc Paris a auj ourdi hui des matières et des manières de consommation spéciales à notre temps. Ce qu est, en 1893, Paris consommant, Goudeau, dites-le ; Vidal, montrez-le!

Le sujet est inépuisable : il y faut opérer une « sélection », suivant un vocable fort consommé aujourd' hui : Viciai, prenez d'un trait alerte (quelques « instantanés », Goudeau, comment ez-les en observateur, et tous deux, servez-nous un Paris qui Consomme, document dans le présent agréable , et dans ï avenir instructif à consommer.

HENRI BERALDI.

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