LA CONSOMMATION
A Paris, le besoin de consommer naît avec le jour et ne prend fin qu’avec la nuit : dès l’aurore, la gueule — ainsi disaient nos pères — est ouverte, qui n’est point encore refermée aux ténèbres. Ou mieux, ce besoin d’une si miraculeuse intensité ne commence ni ne finit : cycle ininterrompu s’enroulant sur lui-même, à l’instar du symbolique serpent, ce consommateur singulier qui se mord éternellement la queue.
A l’heure ultra-matinale où le fiacre suprême, la dernière
voiture de cercle, ramène au logis le joueur décavé qui, se
remémorant les abatages manqués et les mauvais tirages
à cinq, sent naître en lui à la fois un désespoir momentané,
un sommeil vague entrecoupé de visions où le huit et le
neuf jouent le premier rôle, et une soif ardente qu’il étanche avec le consommé froid ou le verre d’eau sucrée à peine aromatisé par une larme de wisky ou d’alcool de menthe; à l’heure où quelque autre voiture reconduit à son logis l’amoureux attardé, dont la fatigue trahit enfin le courage, et qui, avant que d’entrer dans le lit de repos, le lit pour un, se réconforte d’un grand verre d’eau fraîche pris goulûment; — à cette même heure, descendent vers leurs labeurs les ouvriers, maçons, charpentiers, débardeurs, forgerons, zingueurs, serruriers, tourneurs, tous les innombrables corps d’état qui font de Paris une vaste usine.
Car Paris, ce Paris tant calomnié de l’étranger noceur, Paris, la ville du plaisir, est avant tout la ville du travail : avec fièvre, avec génie, Paris industriel abat une besogne immense. D’ailleurs, sans travail point de consommation!
Donc, dès la première aube, le travailleur s’en va vers l’atelier. Mais il a acquis la veille, grâce aux boissons et aux pipes du soir, ce qu’on appelle « le ver », c’est-à-dire une sorte de voile ou de suie qui tapisse l’arrière-bouche et obstrue le canal de la consommation. Les bellevillois comme Coupeau appellent cela « pituite », ou encore « gueule-de-bois » ; expression qu’un monsieur comme il faut, et qui sait du grec, a imaginé de traduire, pour rester distingué dans sa façon de qualifier le classique « mal aux cheveux », par : « avoir le xylorhynque ».