BARS A DEUX SOUS
arrivant immédiatement après la Bénédictine, figure un vaillant et terrible et cætera , faute de place.
Et cela se voit bien puisque d’autres noms ont envahi les vitres voisines sous forme de lettres dorées : Punch chaud 15 c.le verre , ou encore : Thé , 20 c. (bonne affaire ce thé après tant d’alcools), ou : Bock , 20 c. Il y a même une affiche jaune collée à une vitre et portant ce laconique avis pour lymphatiques : 0 Porto tonique , le verre, 20 c.
Les bons buveurs ont ainsi un choix vraiment assorti .
D’autres dégustations, véritables bars populaires, s’en tiennent au prix unique dedix centimes etn’essaient point de familiarités avec Hennessy, Martell ou Focking. On les trouve dans les faubourgs, aux Halles, aux boulevards extérieurs : la lumière y est prodiguée, les grandes cafetières de cuivre y reluisent.
Comme les autres dégustations, les bars à deux sous ont tous ce caractère qu’on y boit debout devant un comptoir de marbre blanc, ou de métal luisant.
Sur la porte, dans une petite plaque de verre, cette inscription dont l’effet doit être magique, car elle n’est jamais oubliée : Ici on lit les Petites Affiches!
Cueilli cette enseigne rue Montmartre, à la porte d’un
bar : Aux dix centimes gratuits!! Toute consommation donne droit à un numéro de tombola !
Dans le quartier dont la place de la République est l’immense carrefour, dans ces artères confluentes où roule un torrent de peuple, la dégustation pullule. De tous grades : partant du débit exigu, misérable et louche, franchissant tous les degrés de la hiérarchie mannezingue, et s’élevant parfois à des proportions quasi grandioses. Alors elle arbore le titre supérieur, imposant, vaguement prestigieux, de Distillation. Ruisselante de clarté quand vient l’heure où le gaz et l’électricité s’allument, et d’un éclat qui fait amèrement ressortir la terne tenue du consommateur, la Distillation illumine un décor de circonstance artistement monté : cafetières géantes de cuivre polies comme des armures, alignements de tonneaux de fort calibre frettés comme des canons, cruchons de liqueurs empilés comme des obus, panoplies de verres, trophées de bouteilles couchées aux mille goulots braqués comme une formidable mitrailleuse. On dirait le Musée d’ Artillerie. Et, de fait, c’en est un : ces engins sont bien réellement chargés de produits meurtriers; une main de maître en a décrit les ravages. C’est l’Assommoir.