PANEM NOSTRUM
En octobre dernier longeant le Parc Moncean,
J'ouïs un grand concert près de la pièce d'eau.
Dix mille exécutants, chiffre imposant, ce semble.
Enleyaient un Tutti d'un merreilleux ensemble.
Partout sous les rameaux des tilleuls et des ifs»
Sur les bras décharnés des yieux hêtres pensifs.
De points divers venus à la diète commune,
Vers rheure où s'épaissit l'ombre froide, à la brune.
Ils chantaient, grelottants sous leur chaperon gris,
Les moineaux, les pierrots des squares de Paris :
Faible et plaintive gent qu'un dur climat malmène,
L'hiver! voici l'hiver qu'un mois fatal ramène,
L'hiver si long, si nu, sombre et morte saison t
Ils chantaient; pour mieux dire, ils priaient; l'oraison
Etait large e^t puissante ainsi qu'un chœur d'Eschjle.
Dix mille, qu'ai-je dit?
Vous VOUS direz, peut-être, que rimer deux
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cents vers pour un morceau de pain vous paraît être un métier fort dur. Détrompez-vous.
D'abord les vers sont toujours les mêmes. Le poète se contente de faire plusieurs copies et de les porter à des adresses différentes. Et puis, il sait, par expérience^ qu'il est bien rare que l'homme de lettres à la porte duquel il vient frapper se contente de donner le morceau de pain demandé, et surtout de le déposer chez le concierge.
Les hommes de lettres ont du cœur. Plus d'un parmi eux a connu les difficultés de la vie avant d'arriver à la fortune ou à l'aisance. Tous remplaceront le morceau de pain par une pièce de monnaie, souvent par une pièce d*or et pousseront l'amabilité jusqu'à restituer au poète son manuscrit.
Si j'en juge par l'état de celui que j'ai entre les mains, voilà une pièce de vers qui, avant de m'arriver, a passé sous les yeux de plus d'un confrère, et qui a dû rapporter pas nval d'argent à son auteur.
Parfois, le mendiant opère en grand. — Il arrive dans un garni avec sa femme et deux ou trois enfants. Pour tout bagage, il a du papier, des plumes, de l'encre, le grand jeu et la liste autographiée de tous les mariages qui se celé-
breront dans la semaine. Le voilà à l'œuvre.
— Que fait-il? Il écrit ou plutôt il recopie une série de lettres dans lesquelles il implore voire charité.
Les lettres destinées au monde protestant se terminent par ces mots : « Votre frère en Jésus- Christ ». Les lettres destinées aux catholiques contiennent un post-scriptum vous assurant « qu'un pauvre déshérité prie pour vous et pour le repos de Tâmedes êtres qui vous sont chers. »
Le métier n'est pas trop mauvais, car la femme du mendiant et ses enfants, armés chacun d'un certain nombre de lettres, font le quartier. A la nuit toute la famille se retrouve... dans un garni du quartier voisin. — Si la recette a été bonne, on se repose pendant quelques jours; si elle a été mauvaise, on recommence le lendemain.
Parfois le mendiant travaille spécialement pour les jeunes mariés. C'est le cas d*un nommé Désiré G., dont le répertoire contient autant d'acrostiches qu'il y a de noms de baptême dans le calendrier romain.
La liste autographîée des mariages annoncet-elle les fiançailles d'une demoiselle Marguerite X..., immédiatemert Désiré G. lui expédie sur une jolie feuille de papier rose, ornée de
fleurs et de colombes, la pièce de vers qui, dans son répertoire, figure au mot Marguerite.