LE SERVICE ACTIF
Le grand jeu et le petit jeu. — Le truc du baptême.
Le coup du loyer.
Le mendiant poète, le mendiant complimenteur.
Le service actif, son nom l'indique suffisamment, est celui qui consiste à aller mendier à domicile ; le service sédentaire, au contraire, oblige celui qui s'y consacre à choisir un bon emplacement sur un point quelconque de la voie publique et à s'y fixerjusqu'àla fin de sa vie.
Dans le premier cas, le mendiant va chercher le client ; dans le second cas, il Pattend, après s'être placé sur son passage.
Le service actif exige de la jeunesse, de Tintelligence et souvent de l'instruction : pour réussir dans le métier, il faut savoir mentir
effrontément, garder un masque impassible, et toujours jouer la comédie.
Le mendiant qui débute sonne à toutes les portes ; le mendiant spécialiste ne sonne qu'aux bonnes portes, à celles où il est certain de réussir, car, ne l'oublions pas, ce mendiant est un industriel, et pour lui : time is money.
Mais il ne suffit pas de connaître les bonnes portes, il faut encore savoir en tirer le meilleur parti possible. C'est là le talent. Sans doute, si vous sonnez à une bonne porte, la cuisinière ou le valet de chambre vous donneront l'aumône habituelle, dix centimes ou un morceau de pain, mais si vous savez tromper la vigilance des concierges, passer par-dessus les domestiques, arriver jusqu'aux maîtres et. les intéresser à votre malheureiix soH, ohl alor« le commerce devient lucratif, car ce ne sont plus des sous, mais des francs et quelquefois des pièces d'or que vous récoltez.
Intéresser le bourgeois à son malheureux sortj voilà le difficile problème qu'il s'agit de résoudre. — C'est ici que nous voyons apparaître le premier rouage perfectionné de cette grande machine qui, sous le nom de mendicité, a pour but d'exploiter le bon public. Ce rouage s'appelle le grand jeu et le petit jeu.
Nous voici en face d'un bel hôtel. — Le propriétaire de cet hôtel est sans doute un homme à son aise qui ne refusera pas une aumône à un pauvre diable ; mais, se dit le mendiant, si je pouvais découvrir le côté faible de cet homme, assurément je l'exploiterais plus à mon aise. Se présenter rue de Lille, chez un réactionnaire clérical, dont la Commune a détruit l'immeuble, et lui dire : Je suis un ancien communard^ fâi été dépoiHé à la Nouvelle, j'ai là dans ma poche des lettres de feu Félix P y at dont fêtais Varai », ne serait évidemment pas une bonne entrée en matière.
Mais se présenter chez ce môme réactionnaire sous la forme d'un brave père de famille qui a commis une faute de jeunesse et qui désire la réparer, en régularisant une union que V Eglise n*a pas bénie^ voilà probablement un moyen de recevoir. un meilleur accueil.
Les mendiants, qui sont philosophes, l'ont compris, et ils se sont dit que de même qu'il existe un Bottin pour les commerçants, et un Tout-Paris pour les gens du monde, il serait fort utile d'avoir un almanach d'adresses à l'usage des mendiants. Ce Bottin d'un nouveau genre a été créé sous le nom de petit jeu et de grand jeu.
Le petit jeu coûte trois francs : il vous donne le nom etTadresse dequelques centaines de gens charitables- — Lq grand jeu coûte six francs : il est naturellement plus oon^ plet ; non seulement il contient un plus grand nombre d'adresses, mais à chaque nom est jointe une petite biographie. Profession de la personne charitable, heure à laquelle on peut se présenter chez elle, religion, opinions politiques, habitudes, rien n'y manque.
Grâce à ce livre précieux, le rôle du mendiant est très simplifié, car il peut connaître jusqu'aux manies de la personne à la porte de laquelle il va frapper; et comment il doit se présenter. Ouvrons au hasard le grand jeu; voici ce que nous y lisons :
« M. A. — Riche propriétaire ; donne facilement une pièce de cinq francs ; paye les loyers en cas d'expulsion.
» M. B. — Ne donne jamais d'argent; demander des vêtements,
» Madame veuve G. — Ne s'occupe que des enfants. Demander une layette pour le baby et du linge pour la mère. On peut également obtenir des bons de lait cacheté pour le baby, en disant qu'il est malade./
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» M. D. — Maison religieuse ; s'occupe de régulariser les mariages, favorise les baptêmes et les premières communions. Se faire habiller à neuf de la tête aux pieds.
» M. Ë. — Protestant; habille les enfants pour les envoyer à l'école ; donne des bons de chaussures et de vêtements ; réclame l'adresse des mendiants et envoie aux renseignements.
S'entendre avec un ami pour donner l'adresse d'une maison honnête.
» M. F. — Vieux républicain radical; très riche. Se présenter à lui comme victime des réactionnaires et des curés, etc., etc. »
Avec cette clé, le problème est vite résolu.
Notre mendiant se présentera rue de Lille, proprement mais misérablement vêtu, et, une fois en présence du maître de la maison, il racontera son histoire avec un aplomb imperturbable.
Un professeur f ex-mendiant retiré des affaires, lui a préalablement donné quelques leçons, et lui a appris le *nn sur lequel il devra débiter son boniment.
La leçon a profité, car réiève récite aussi bien que son maître.
Il raconte qu'il ne vient nullement demander
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l'aumône ; a grâce à Dieu son travail lui suffit pour joindre les deux bouts, quand il n'y a pas d*anicroche. Malheureusement en ce moment une difficulté se présente, et c'est précisément à cause de cette difficulté qu'il vient demander un conseil à M. X. dont tout le monde dans le quartier connaît le bon cœur Voici Taffaire. »
Et notre mendiant raconte qu'il a une femme et deux enfants, et qu'il est très heureux en ménage. Mais cette union n^a pas été bénie par l'Eglise, pas plus d'ailleurs quelle n'a été consacrée par la mairie. Il voudrait régulariser cette situation qui lui pèse, et avoir un mot de recommandation pour M. le curé qui, en plus de sa bénédiction, lui procurerait les vêlements nécessaires pour se présenter convenablement à l'église.
L'histoire a des variantes. —Tantôt ce sont les enfants qui n'ont pas été baptisés. « Oh! ce n'est pas le manque de religion, c'est la misère qui est cause de cette situation. Un baptême, ça coûte cher : il faut une robe pour le baby, quelques vêtements pour les parents, et puis, ce jour-là on ne travaille pas ; de plus, on a l'habitude d'inviter le parrain et la marraine, sinon à déjeuner, tout au moins à boire un verre et à
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casser une croûte ; en un mot, on est obligé, (juand on 5. de Tamour-propre, de fair'^ convenablement les choses, ou à ne pas les faire du tout. Aussi quand on est un pauvre ouvrier, on ne peut se payer le luxe d'un baptême. »
Le monsieur charitable et religieux qui écoute cette histoire se sent ému ; il félicite le malheureux ouvrier de ses bons sentiments :
<c Je vais m*occuper immédiatement de vous et de vos enfants. Vous recevrez la visite d'un prêtre de mes amis. Ne vous inquiétez pas de la question des vêtements, ma femme et ma fille habilleront vos enfants; en attendant, voici quelque chose pour vous. »
Le lendemain, un domestique sçnne à la porte du garni où habite notre mendiant. Il apporte une layette pour le béhé et de vieux vêtements pour les parents ; une pièce de cinq francs accompagne cet envoi.
Le curé arrive quelques instants après... et trouve la maison vide. — U honnête père de famille est en train de boire la layette, les vêtements et la pièce de cinq francs ; quelquefois cependant il joue son rôle jusqu'au bout, et conduit lès enfants à Téglise.
Un jour, dans la cité de la « Femme en culotte » à Cliôhy, je causais avec une vieille
chiffonnière qui me racontait les efforts que faisaient de braves curés et de dignes pasteurs pour évangéliser la population de ce bouge.
— Tous les lundis, me disait la chiffonnière, nous recevons' la visite d'un monsieur qui porte une longue redingote. — Il donne des livres aux enfants, et nous demande de les faire baptiser à l'Église protestante.
Le samedi, c'est le jour de M. le curé et des bonnes sœurs, qui distribuent aux enfants des images et des bonbons. — Les bonnes sœurs nous conseillent de faire baptiser les enfants à Téglise catholique.
a Et qu'est-ce qui a le plus de succès parmi vous? Est-ce le curé ou le pasteur ?
— Cela dépend des parents, monsieur.
— Vos enfants à vous ont-ils été baptisés à f^église catholique ou à l'église protestante? »
A cette question précise, la femme hésite un instant, puis d'un ton assez dégagé : « Pour vous dire la vérité, me répond-elle, mon enfant a été baptisé douze fois à l'église protestante et quatorze fois à TÉglise catholique I » Et comme je paraissais étonné de cet aveu, la femme, en guise d'explications, ajoute : « L'hiver a été si rude, monsieur ; chaque baptême m'a rapporté vingt sous et une robe propre, j^
Le truc du baptême est un des plus productifs, mais il y en a bien d'autres. Le grand jeu les indique, c'est au mendiant qu'il appartient de savoir s'en servir. — Nous y trouvons, par exemple, le coup du loyer.
Un soir de janvier, alors qu'il gèle à dix degrés, et que votre salon est bien chauffé, une femme éplorée se présente chez vous. C'est une mère de famille ; elle a quatre enfants, son mari vient de sortir de l'hôpital, et elle vous montre un billet d'hôpital sur lequel vous lisez : « Fracture de la jambe droite. » Ce mari, oh! c'est un excellent ouvrier, mais il est tombé d'un échafaudage, il n'était pas assuré et son patron ne lui a rien donné. Avec cet accident, la misère est entrée au logis. On a tout mis au mont-de-piété, et, ce soir, le propriétaire va jeter à la porte la mère et les enfants, à moinS qu*on ne lui donne 10 francs.
Vous demandez à cette femme où elle habite ; sans hésiter, elle vous indique sa rue et son numéro. Cette rue se trouve toujours à l'autre bout de Paris. Si vous habitez les Champs-Elysées, la mendiante demeure à Vincennes, et si vous habitez à Vincennes, elle demeure à Courbe voie.
Vous donnez vos dix francs ; le lendemain, vous envoyez aux renseignements, et vous
apprenez que femirie et enfants sont inconnus à l'adresse indiquée.
Quant au billet d^hôpital, on s'en procure tant qu'on en veut, moyennant deux francs, chez les marchands de vins établis dans le voisinage des hôpitaux.
Il y a des mendiants qui exploitent les professeurs et les pensions. Ils sonnent à toutes les portes des institutions libres, et sont capables de dénicher un professeur habitant au cinquième étage d'une maison déserte.
Pour jouer de ce truc, il faut avoir une certaine instruction; mais dans le monde des mendiants, les bohèmes ne manquent pas.'
J'ai connu des licenciés qui vivaient de ce métier. L'essentiel est d'avoir du linge très misérable, et d'être assez sale pour qu'on ne puisse vous proposer de vous occuper.
Le chef d'institution, le professeur auquel on s'adresse, ne refuse jamais une pièce de vingt sous à un confrère malheureux.
Il y a, à cette heure, sur le pavé de Paris un jeune homme qui se dit licencié et qui va frapper à la porte de tous les hommes de lettres.
Il dépose chez le concierge une enveloppe, et déclare qu'il viendra chercher la réponse dans la soirée.
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L'enveloppe contient une lettre et une pièce de vers, dont quelques-uns, ma foi, sont loin d'être mauvais.
Dans la lettre, le poète vous annonce qu'il a faim, et vous prie de déposer chez votre concierge un simple morceau de pain qui sera, reçu avec reconnaissance et dévoré avec bonheur.
Voici la lettre :
« Paris, 8 novembre 1887.
» Monsieur,
» ija faim me ramène à votre porte. Toutefois, pour ne pas paraître abuser de votre bonté qui est extraordinaire, je ne me permettrai plus de demander le moindre argent. Un simple morceau de pain sera reçu avec enthousiasme et dévoré de môme. Vous aurez la bonté de le faire remettre à votre concierge chez qui je repasserai dans Taprès-midi.
» Vous trouverez sous ce pli de nouveaux vers, que vous ne lirez, bien entendu, qu'autant que vous en aurez le loisir... et le désir. Si vous en trouviez la lecture supportable, ce serait défà bon signe.
» Daignez agréôï l'expression du profond
respect avec lequel j'ai l'honneur d'ôtre.
Monsieur,
» Votre très reconnaissant serviteur, » Gustave M...
» 52, rue de Lévis, Hôtel Normand. »
Quant aux vers, les voici à titre de curiosité :