CHAPITRE PREMIER
PREMIÈRE RÉFORME SUPPRBSâlON OS l'aUMONB DAIf3 LA RUB
La première réforme qui s'impose, celle sans laquelle il sera toujours impossible de diminuer le nombre des pauvres, consiste dans la suppression totale, absolue, radicale de Taumône dans la rue.
Cette réforme, je ne me le dissimule pas, sera de toutes celles que je vais indiquer la plus difficile à réaliser, ca;* ici au lieu de m^adresser aux hommes compétents, aux gens du métier qui connaissent le côté faible des œuvres charitables, je m'adresse à la foule, aux masses et la foule ne raisonne pas : elle se laisse guider par le cœur ; on aura beaucoup de peine
180 PARIS QUI MBNDIB
à lui faire comprendre qu'en donnant deux sous à un pauvre dans Ja rue on commet une mauvaise action.
C'est précisément parce que j'ai conscience de cette difficulté que j'ai multiplié, dans mon livre, les anecdotes et les exemples, et que dans une série de conférences faites un peu partout, j'ai essayé de commencer une croisade contre ce mal qui s'appelle Yaumône dans la rue.
Nous venons de reconnaître q;u'il ne faut donner qu'à celui qui a besoin, qu'à celui qui ne peut travailler ou qui, pouvant travailler, se. trouve momentanément sans travail. Qui nous dit que l'homme qui nous tend la main dans la rue est dans cette situation ? Est-ce que les exemples que j'ai cités dans ce livre, est-ce que les expériences auxquelles je me suis livré et qui, je le déclare sur mon honneur, sont toutes authentiques, ne vous paraissent pas concluantes ?
Voici un homme du monde qui se met en tête d'étudier sur le vif les mendiants de Paris.
Pendant une dizaine d'années, sans se laisser décourager ni par les dégoûts, ni pa« îes menaces, il s'affilie à tous les loqueteux de la capitale. Il va dans les asiles de nuit, il mange la
LE HEMÉDE 181
soupe aux portes des casernes, il stationne sous le porche des églises, il pénètre dan^^ les bouges les plus infâmes et dans les repaires les plus dangereux. Tour à tour aveugle, sourdmuet, paralytique, cul-de-jatte, joueur d'orgue, ouvreur de portières, il exploite la charité sous toutes ses formes et toujours il revient la poche pleine.
Ces expériences, il les a faites au grand jour par devant témoins ; il offre de les refaire quand on voudra, et cela ne vous suffit pas ? Mais que faut-il alors pour vous convaincre que la plupart des gens qui tendent la main dans la rue sont des exploiteurs ?
Et quand ce même homme vient vous dire qu'après avoir assisté aux orgies des faux pauvres, il a vu mourir de misère et de faim les vrais malheureux, les pauvres honteux, les ouvriers honnêtes, chargés de famille ou accablés par la maladie, tous ceux qui luttent jusqu'à la dernière heure, jusqu'à la dernière minute, sans jamais oser tendre la main aux passants, ni laisser môme deviner par leur voisin l'épouvantable situation contre laquelle ils se débattent^ ne sentez-vous pas qu'en continua^*; à donner à des exploiteurs Targent avec lequel vous pourriez aider de vrais malheureux, vous
commettez plus qu'une faute, vous commettez un crime, car vous vous rendez complices du mal que vous' pourriez évitera
Ah ! je connais la réponse qu'on va me faire- Sans doute, me dira-t-on, nous savons fort bien qu'en donnant deux sous dans la rue à un homme qui prétmid n'avoir pas mangé depuis trois jours, nous avons neuf chances sur dix d'être indignement trompés ; mais nous avons aussi une chance de faire le bien. Peut-être que ce malheureux dit vi-ai, en aif Armant que depuis trois jours, il n'a pas mangé. A chaque instant, nous lisons dans le journal, qu'un homme, qu'une femme, à bout de forces, las de souffrir, ont essayé de se tuer en se précipitant dans la Seine. Savez- vous si le mendiant qui implore votre charité n'est pas de ceux-là, et si celte pièce de deux sous que vous nous reprochez si durement de lui donner n'aura pa3 pour effet d'empêcher un suicide ?
Hélas ! c'est le contraire qui est la vérité, car les pièces de deux sous qu'on distribue si largement dans la rue constituent des milliona qui ne servent qu'à encourager la paresse ou le vice, tandis que moi je voudrais les employer à soulager la vraie misère.
Mais l'argument n'en subsiste pas moins. Le
LS REIISDS 1Â3
coeur tuunain ne réfléchit pas. Quand dqus nous trouvons en présence de ce que nous croyons être la misère, nous éprouvons le b^oin de lui venir en aide, et il nous semble qu'en donnant deux sous au mallieiirôux qui implore notre charité, nous faisons réellen^oi; une bonne
Que de fois ne m*est-il pas arrivé, ^our me rendre compte de ce que peut gagner un mendiant, de passer des soirées entières assis sur lim bsjdù^ à la terrasse d'un café ou dissimulé dans une voiture, occupé à surveiller une mère de famille qui, un enfant au -ein, tendait la main aux passants.
Chaque fois que ie voyais tomber un gros sou dans la sébile de la mendiante, je pensais à ce client pressé qui, descendant de fiacre devant un café, fait servir une consommation, au cocher pour le remercier de Tavoir rondement conduit à destination. C'est le cheval qui a eu tout le mal et c'est le cocher qui se restaure,
11 en est de même de la mendiante. C'est le baby qui a tout le mal, c'est lui qui souffre, qui grelotte de froid, qui attrape la bronchite ou la fluxion de poitrine ; c'est lui qui, par sa face blême, ses yeux caves et ses gémissements, suscite la commisération du passant — et pour
OFTHE ^ A