CHAPITRE PREMIER
COMii£EJM JAI ETE AMENE A ME FAIRE MENDIANT
Il y a une dizaine d'années, mettant en pratique un conseil souvent donné par M. Jules Simon, j'ai résolu de faire une opération qui, au premier abord, ne me paraissait pas très compliquée.
J'ai essayé de totaliser Ils sommes qui, chaque année, à Paris, sortent volontairement de la poche de ceux qu*on appelle les riches pour entnw dans la poche de ceux qu'on appelle les pauvres.
Vous saisissez bien le caractère de cette operation?
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J'ai laissé de côté le budget de TAssistance publique, qui est si important; j'ai négligé tous les crédits votés par le Parlement, le conseil général de la Seine, ou le conseil municipal de Paris pour venir au secours de V extrême misère.
J'ai voulu seulement faire le total des sommes qui ne proviennent pas de l'impôt, des sommes que nous donnons volontairement pour les pauvres, soit qu*il s'agisse de la pièce de dix francs, représentant notre cotisation de membre d'une société charitable, soit qu'il s'agisse de la pièce de dix centimes que nous donnons à un mendiant dans la rue.
Voilà dix ans que j'ai commencé mon addition, et je n'ai pu encore la terminer, parce qu'il ne se passe pas de semaine, et pour ainsi dire de jour, où Ton ne me fasse connaître l'existence d'une société de charité nouvelle, et où, par conséquent, on ne m'apporte un chiffre nouveau à ajouter à mon addition.
Cependant si j'arrêtais mon total à cette heure, il me serait facile de prouver, pièces en main, qu'il dépasse déjà la somme de dix millions (1), — dix millions qui se renouvellent
(1) Divers auteurs, faisant le même calcul, sont arrivés à des résultats différents. — Ainsi M. Grossetesle-Thierry a trouvé le chiffre de vingt millions. Je ne conteste nullement
chaque année, et qui, dans la pensée de ceux qui les donnent, sont destinés à venir au secours de Ja misère à Paris.
Il semble qu'avec cette somme énorme, ajoutée aux cinquante millions de l'Assistance publique, il ne devrait plus y avoir dans notre capitale, je ne dis pas un seul pauvre — il y aura toujours des riches et des pauvi-es, comme il y aura toujours des gens intelligents et des faibles d'esprit, — mais un seul malheureux digne de pitié auquel la société ne puisse immédiatement donner le secours dont il a besoin.
Eh bien ! j'ignore si la misère réelle est plus grande aujourd'hui qu'elle ne Tétait il y a quinze ou vingt ans, mais ce qui est certain, indubitable, c'est que jamais le nombre des mendiants qui, dans la rue, implorent la charité des passants, n'a été si considérable.
Ainsi donc, au fur età mesure que les recettes destinées à soulager la misère augmentent, la misère elle-même paraît se développer.
En constatant ce phénomène étrange, je me suis trouvé à peu près dans la situation de cet ingénieur qui, ayant construit un canal pour
ee chiffre. Je dis simplement que mon «ddition m'a donné un total de dix millions; mais il est bien certain que beaucoup â*aumône8 ont dû nécessairement échapper à mon calcul.
amener Teau de la source à la ville, son travail terminé, constate avec surprise que Teau qfui entre à gros bouillons par une des extrémités du canal n'arrive à la ville que goutte à goutte.
<c Assurément il s'est produit une fuite I »
s'écrie l'ingénieur.
A mon tour, j'ai poussé la môme exclamation, et pendant plusieurs années j'ai recherché la Tuite par laquelle s'écoule, se perd Teau du grand canal de la charité parisienne.
Cette fuite, je crois l'avoir trouvée. Je viens la faire connaître, et indiquer le moyen de la boucher ; car, tant que la fuite existera, la charité privée aura beau alimenter le canal, quelques gouttes seulement do cette eau bienfaisante, arriveront à leur destination.
La fuite, — tout le monde le devine, — est représentée ici par les faux pauvres, par ces gens qui vivent de ce qu'un écrivain (1) a appelé d'un mot charmant la paupériculture^ par ces gens qu'un magistrat belge (2) a surnommés les aristocrates de la mendicité^ par ces gens enlîn que j'appellerai de leur véritable nom : les voleurs des pauvres.
J'ai eu la fantaisie d'étudier de près ces faux
(1) M. Abraham Dreyfus.
(2) M. Gallet, joge de paix à Anisrera.
pauTTes. Pour cela j'ai commencé par interroger les hommes compétents en la matière : j'ai consulté les officiers de police qui arrêtent les mendiants, les maj^ristrats qui les condamnent, les directeurs de prison qui leur font subir leur peine, les membres des sociétés de patronage qui les assistent à la sortie de la prison, les aumôniers de tous les cultes qui essayent de les relever, les membres des bureaux de bienfaisance ou des sociétés de charité privée qui leur apportent des secours, les médecins des hôpitaux qui les soignent lorsqu'ils sont malades.
J'ai fait de nombreuses stations à la préfecture de police, au tribunal de la Seine, au Dépôt. En un mot, j'ai épuisé tous les moyens d'informations qui sont à la disposition d'un homme curieux et fermement décidé à résoudre le problème qu'il s'est posé.
Cette vaste enquête ne m'ayant pas donné les résultats que j'en attendais, je me suis décidé à recourir à l'expérience personnelle, et, de môme que je m'étais fait jadis chiffonnier pour étudier les mœurs des chiffonniers, un beau jour je me suis fait mendiant pour étudier les moeurs des mendiants.
Gr&ea à de hautes protections, et, pourquoi
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ne pas Tavouer, grâce à certains^ subterfuges, j'ai réussi, pour commencer, à me faire inscrire à la préfecture de police sur le rôle des joueurs d'orgue et chanteurs ambulants ; puis, petit à petit, au fur et à mesure que l'expérience me venait, j'ai élargi le cercle de mes connaissances ; je me suis fait des amis dans les milieux les plus douteux, j*ai fréquenté les bouges les plus interlopes, et, mon éducation terminée, j'ai pu, pendant des mois entiers, exploiter impunément la charité pubh'que dans les rues de Paris.
Tour à tour col-de-jatte, aveugle, chanteur ambulant, ouvreur de portières, ouvrier sans travail, professeur sans emploi, paralytique, sourd-muet, j'ai eu toutes les infirmités et j'ai débité tous les mensonges.
Toujours j'ai réussi, et, une seule fois, j'ai été molesté par la police. C'est un jour où, en plein midi, je mendiais sous le^ porche de l'église Saint-Germain-des-Près; et encore l'agent qui m'a arrêté m'a-t-il avoué, quelques instants après, que mon arrestation avait été uniquement due à l'exagération de mon travestissement.
C'est le résultat de cette enquête personnelle que j'apporte dans ce livre. En le publiant;
je croîs faire une œuvre éminemment utile.
J'ai la prétention de dévoiler un mal et de proposer un remède. La presse parisienne, en grande majorité, a approuvé la campagne que j'ai entreprise; je la remercie sincèrement.
Quelques journaux cependant m'ont accusé de manquer de cœur. Ils ont prétendu que je cherchais à tarir les sources de la charité privée, et que je conseillais atxx bourgeois de garder leurs sous. C'est une erreur. — Je n'ai jamais dit : a Ne donnez plus » ; je dis : « Donnez, ce donnez beaucoup^ donnez le plus possible^ « mais donnez avec intelligence^ de façon à <c ce que votre obole aille véritablement au a m,al heureux. »