‹ Paris qui mendie: mal et remèdeChapitre 6 sur 27 · LES FJLUX ET LES VRAIS PAUVRES · texte numérisé non relu

LES FJLUX ET LES VRAIS PAUVRES

Tout le monde sait que les articles 274 et suivants du Code pénal punissent la mendicité.

Il est défendu de mendier, et cependant on mendie dans toutes les rues. En 1828, M. Debelleyine> préfet de police, dans une circulaire adrctssèe à ses commissaires, leur recommandait li'fippliquer la loi avec une constance égale à Vapittlâtreté des mendiants.

Hi^las! la constance de la police a terriblement failli, mais, par contre, Topiniâtreté des mendiants n'a fait qu'augmenter, et nous avons bien peur que, malgré les efforts très louables que fait depuis quelque temps le préfet dé police pour réprimer la mendicité sur la voie

publicpie, dans cette luUe engagée entre Tadministration et les mendiants, ces derniers n'aient k dessus.

Eneffiat^les ag^ots de police mmi découra« gés, et cûmment en sûfai441 aufarement? Les trois quxtrts des mendiants qu'ils arrêtent sont remis en liberté, soit directement par la préfecture de police ou le parquet, soit, après renvoi t par les tribonaux.

Demandez à un sergent de ville pourquoi i 1 n'appréhende pas ce mendiant qui, sur le boulevard, interpelle chaque passant, et qui tend d'autant plus la main qu'il reçoit davantage. Il vous répondra : « Je l'ai déjà arrêté cinq fois, dix fois, et toujours il recommence »; et le sergent de ville dit vrai.

S'ensuit-il que la préfecture de police ou les tribunaux aient tort ? Nullement. — La préfecture comme les tribunaux sont victimes d'une situation dont ils n'ont pas l'entière responsabilité. Ils sont désarmés vis-à-vis du mendiant professionnel, et ils n'ont ^pas le moyen de venir au secours des vraia malheureux qui no tendent lamain que parce qu'ils meurentde faim.

J'ai plus d'une fois assisté à Finterrogatoire des mendiants qui, après avoir été arrêtés sur la voie publique et après avoir été retenus par

le commissaire de police, sont envoyés au dépôt de la préfecture.

Le chef ou le sous -chef du bureau judiciaire procède à leur interrogatoire. Il dépend de ce fonctionnaire de mettre immédiatement l'inculpé en liberté ou de renvoyer devant la justice.

L'arrestation remonte en général à vingtquatre heures; pendant ce temps, Taffaire a été instruite. — Le chef de bureau a sous les yeux le dossier de l'inculpé, son casier judiciaire, le rapport de l'agent qui a procédé à Tarrestation, les renseignements qui ont été recueillis par la Sûreté; — Le mendiant est introduit. C'est un vieux c^eval de retour. — II s'appelle Pasquer Louis-René, il a soixante ans et cinquantequatre condamnations ; il s'appelle Nicolourdat Hubert, lia soixante-huit ans et cinquante-six condamnations; il s'appelle Cailloux, il a soixante-sept ans et trente-huit condamnations.

Voilà des hommes absolument réfractaires à touttravail, qui toute leur vie ont vécu à la charge de la société. C'est en vain que vous les sermonnerez, c'est en vain que vous leur chercherez et trouverez du travail. — Leur décision est bien arrêtée. Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, ces misérables entendent vivre

sans rien faire. Ils vous le déclarent nettement.

Nécessairement, le chef du deuxième bureau de la préfecture de police les renvoie devant le tribunal, et le tribunal les condamne au maximum : à six mois de prison! C'est la peine la plus dure qu'il puisse prononcer.

Nous voici en présence d'un autre mendiant. — Cette fois, il s'agît d'une femme. — Elle reconnaît les faits qu'on lui reproche : elle mendiait au moment où on Ta arrêtée. — Ce n'est point la première fois qu'elle comparait devant le magistrat interrogateur. C'est la quatrième, la cinquième, la sixième fois; elle ne le nie pas, mais elle explique sa position. Elle a trois enfants, elle est veuve ou elle a été abandonnée par son homme. — Elle est sans travail et personne ne veut l'occuper à cause de ses trois enfants dont l'un est encore à la mamelle. — Qu'on lui donne un travail quelconque, elle est toute prête à Taccepter ; jamais elle n'a subi aucune condamnation. — Faut-il donc qu'elle aille se jeter à la Seine?

Le magistrat compulse le dossier; il reconnaît ' que toutes ces assertions sont exactes : cette femme est honnête et malheureuse. Que fait-il? Va-t-il la renvoyer devant les tribunaux? Et que deviendront donc les trois enfants et que de-

viendrala mère elle-même à sa sortie de prison?

La mettra-tril en liberté comm^ il Ta déjà fait cinq ou six lois? Mais alors, qui ae voit que la femme sera fatalement condaïonée à recommeucer ? •

Nous sommes eu présienœ d'un de ces cas si nombreux qui tou^ les jours mettent à la torture les hommes de cœur qui remplissent à la préfecture de police les délicates fonctions que je viens d'indiquer, — Il faut les avoir vus à Tœuvre pour se rendre compte des difficultés sans nombre, des impossibilités matérielles devant lesquelles leur bonne volonté vient se briser. Cette femme, me direz-vous, relève plutôt deTAssistancepublique que de la prison. C*est évident. — Mais T Assistance publique, qui elle-même se sent débordée, est obligée de soumettre à certaines règles l'allocation de ses secours. — Elle exige des conditions d'âge, de nationalité, de domicile, et, si notre mendiante ne remplit pas ces conditions, c'est en vain qu'elle ira frapper à la porte de cette grande administration.

Ah ! s'il y avait une maison d'assistance par le travail, recevant à toute heure n'importe qui, hommes, femuies, enfants, Français ou étrangers, jeunes ou vieux, la pr^ecture pour-

rait dire à cette femme : « Allei à cet endroit, on vous fera trayailler, beaucoup travailter, et, en échange, on vous donnera pour vous et vos enfants un giie des plus simples, une nourriture des plus modestes, il est vrai, mais vous pourrez quitter cette maison quand vous aurez trouvé un travail plus rémunérateur. »

Malheureusement tout le monde sait qu'il n'existe pas de maison hospitalière de ce genre. Les œuvres d'assistance par le travail qui fonctionnent à cette heure à Paris sont peu nombreuses. Les unes ne reçoivent que les hommes, lea^autres que les femmes ou les enfants. Comment séparer la mère de ses enfants ?

Le chef de bureau de la préfecture de police fera obtenir à notre pauvre mendiante un secours d'urgence, — quelquefois même il le lui donnera de sa propre poche, car le crédit dont il dispose est des plus restreints, puis il ordonnera la mise en liberté; mais dans deux journ le secours aura été dépensé, et la femme reparaîtra devant le magistrat qui finira par la renvoyer devant le tribunal.

Au palais de Justice nous allons assister aune seconde représentation de la même scène, je dirais presque du môme drame, car, quelle que soit la sentence que le tribunal prononce, cette

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sentence aboutira à une catastrophe finale.

La femme est-elle acquittée? elle retournera sur la voie publique implorer la charité des passants : dans ce cas, la solution n'est qu'ajournée. #

La femme, au contraire, est-elle condamnée?

alors le mal est fait, il est irrévocablement fait. Cette femme a trois enfants dont un à la mamelle. — La voilà en prison, elle et son petit. — Durant quinze jours ou un mois, elle subira sa peine dans la plus alïreuse promiscuité.

Elle vivra au milieu des voleuses, des faussaires, des filles perdues. Pendant qu'elle verra dépérir son petit être qu'elle allaite, elle se demandera avec anxiété ce que sont devenus les deux autres enfants qu'elle a laissés tout seuls au logis. — L'anxiété fera place à la terreur si ces enfants sont des fillettes.

Au bout d'un mois, la porte de la prison s'ouvre et notre pauvre mendiante en sort aigrie contre la société, flétrie aux yeux du patron qui, désormais, refusera de l'occuper, anémiée au point de vue physique, contaminée au point de vue moral, sans un centime dans la poche, et peut-être sans un être humain pour la secourir.

La société lui reprochait de ne pas travailler, et, pour la corriger, au lieu de lui aplanir les

difficultés, elle a ausrraenté le nombre des obstacles que la mendiante aura désormais à franchir pour pouvoir gagner le bon chemin.

La société croit avoir fait son devoir : je ne partage point cette opinion, et j'indiquerai dans la seconde partie de ce travail la réforme qui. à mon humble a\is, est dictée et par la justice et par Tiniérôt social.

Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples, et prouver qu'aujourd'hui, en France, le père de famille malade et accablé d'enfants, la mère qui relève de couches et qui n'a pas la force suffisante pour gagner son pain, le poitrinaire, Taveugle, le vieillard, sont, dans bien des cas, abandonnés à eux-mêmes.

La société paraît leur dire : « Je reconnais que tu ne peux travailler, je suis dans l'impossibilité de t'aider, mais je te défends de mendier, et je te rappelle que le suicide est un crime devant Dieu »

Et cependant la France est le pays le plus généreux du monde.

Il n'y a pas de nation dans laquelle les riches comprennent mieux leurs devoirs de charité vis-à-vis des malheureux. La charité privée a pris toutes les formes, elle a songé à toutes les infortunes, elle a des ressources gigantesques

et... elle est impuissante. Pourquoi? Parce que les millions qu'elle distribue, au lieu de servira soulager la véritable misère, sont dévorés par de faux pauvres qui trouvent le moyen, non seulement de vivre sans travailler, mais parfois même de faire fortune avec l'argent destiné aux frais pauvres.

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