‹ Paris qui souffreChapitre 2 sur 60 · II PRÉFACE · texte numérisé non relu

II PRÉFACE

fendu les morts contre d'odieuses profanations, les vivants contre des spectacles corrupteurs ; il a fait plus encore : il a révélé sa sympathie pour ceux qui pleurent, pour ceux qui gémissent, pour ceux qui souffrent, pareil à ce personnage du romancier russe Dostoïeski , qui. posant ses lèvres au bas de la robe d'une prostituée, embrassait dans sa personne toute la souffrance de l'humanité, c'est aussi à « toute la souffrance de l'humanité » que l'auteur de ce livre, en te conduisant à la Morgue, apporte l'hommage de sa compassion.

Et ne va te tromper ni aux fonctions qu'il remplit, ni au titre de son œuvre. Tu ne trouveras pas ici ces révélations qu'un magistrat ne peut se permettre sans trahir son devoir, ces indiscrétions professionnelles, trop souvent mensongères, presque toujours dictées par la vanité, dont d'autres ont donné l'exemple. Accoutume par état à se pencher sur les abîmes de Paris, à respirer l'odeur de ses cloaques, à mesurer la profondeur de ces scntines de vices, où ileurissent la misère et le crime, l'auteur connaît la « grand ville ». Il la connaît et il l'aime. Ne faut-il pas l'aimer pour en parler ainsi qu'il en parle, comme un ami parle de son ami ? Il l'aime autant pour les tristesses qu'on y rencontre à

chaque pas, que pour les joies qu'on y goûte ; et c'est d'un accent d'ardent amour qu'il en décrit les misères, non pour le vain plaisir de t'émouvoir, en s'adressant à ton imagination, mais pour, en provoquant ta pitié, par un appel à ton cœur, t'amener à faire croisade avec lui, à l'eflet de les soulager.

Si tu es curieux des choses du passé , tu te passionneras à ces tableaux des mœurs de tes ancêtres, au récit de leurs efforts pour apaiser d'indestructibles maux ; si la Providence t'a doué d'un cœur sensible, tu t'apitoyeras à ces peintures des plaies toujours saignantes de Paris , aussi nombreuses et non moins visibles dans la capitale moderne agrandie, embellie, transformée que dans l'antique cité de Philippe- Auguste ; et si tu es convaincu que tout être intelligent doit aux malheureux un témoignage de sa bonté, tu t'associeras à la campagne dont ce livre te donne le sisrnal.

Dans ce Paris qui souffre, au sein du Paris qui jouit, la Morgue, comme l'hôpital, est une des formes les plus âpres de la souffrance. A l'hôpital vient expirer l'infortuné privé d'asile ou de famille, — trépas lamentable et cruel, plus cruel et plus lamentable encore depuis que la violence des passions antireligieuses a écarté du

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lit des m ou r an Is cette héroïque sœur de charité, hienfaisante à leur corps comme à leur àme, dont la sollicitude leur rendait presque douce la mort et dont la parole sanctifiante berçait leur agonie dans les espérances d'un avenir de lumière.

Mais plus horrible encore est la Morgue, cette dalle impudique et sinistre, sur laquelle se joue l'épilogue des existences qu'un drame quelconque, accident, crime ou suicide, a dénouées et qui se sont tragiquement closes sans livrer le secret de leur fin ; oui, plus horrible, non pour celui dont le cadavre est jeté brutalement en pâture à la curiosité publique et qui ne peut ressentir l'outrage fait à la mort, dans sa chair sans vie, mais pour ceux qui l'ont aimé, lui survivent et le pleurent.

Cependant, l'ijitérêt supérieur de la loi, la sécurité sociale, des nécessités de police s'accordent pour créer d'implacables, d'impérieu.ses exigences. Il ne semble pas possible de soustraire^ à ces pénibles formalités les morts restés inconnus ou ceux dont la justice cherche les meurtriers. Mais, s'il est indispensable qu'elles s'accomplissent dans un lieu spécial et réservé, où magistrats et médecins légistes puissent procéder librement à leurs investigations, ne saurait-on, par des améliorations prudentes, sages, hu-

r' Il f: FACE V niaines, alléiiuer riiorrour qu'inspire ce lieu ? Est-il utile que ce sombre édilice dresse au cœur (le Paris, sur le passage des foules, sa façade repoussante? Est-il nécessaire surtout que ses portes leur demeurent ouvertes et les imprescriptibles droits de la morale comme ceux de l'humanité n'exigent-ils pas qu'elles soient fermées à tous ceux que poussent seuls à les franchir une curiosité pervei'se, l'attrait inavoué d'un spectacle malsain ?

Voilà les graves questions que pose l'auteur. Tu verras, ami lecteur, quelles réformes civilisatrices lui a suggérées une longue expérience ; tu encourageras son louage eflbrt pour les imposer à ceux qui tiennent tes destinées.

De ces réformes, celle qu'il demande le plus instamment consiste à supprimer l'exposition publique des cadavres. Avec son autorité de magistrat, il affirme que cette exposition, offense permanente à la majesté de la mort, qui fait de la Morgue une école de démoralisation, est inutile cà l'action de la justice. Il l'affirme ; par maints exemples, il le prouve. Qui ne se rappelle la récente exposition, devant un rideau rouge, d'une pauvre fillette trouvée morte rue du Yertbois? Devant ce reposoir théâtral, ont défilé trois cent mille Parisiens ; et cependant, le mys-

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tore du tragique trépas do l'enfant subsiste toujours. Il est donc indéniable que la justice n'est pas intéressée au maintien des expositions à la Morgue.

Ce qui est vrai, c'est que ces spectacles sont corrupteurs. Ils troublent les imaginations , au môme degré que les exécutions capitales ; ils engendrent les perversités précoces, développent le goût du sang, sont un appel à la volupté du crime, une excitation à ces forfaits que rendent épouvantables l'âge de ceux qui les commettent et les barbares raffinements que les criminels apportent dans leur abominable besogne.

Tu frissonneras au tableau qu'on te trace plus loin de ces longues processions qui se déroulent devant la dalle de la Morgue, où se pressent des enfants, des femmes, des jeunes filles, où se prononcent d'immondes paroles, où, sous l'empire d'excitations maladives, dans l'entraînement (le la fascination de l'horrible, s'étale le cynisme inconscient des foules hypnotisées par ces exhibitions. L'auteur a vu ces choses ; il te les décrit telles qu'il les a vues, et c'est avec raison qu'il conclut par cette affirmation : que les foules « en sortant de ce mauvais lieu vaudront moins qu'en y entrant, deviendront plus facilement la proie de tout ce qui énerve et de tout ce qui dégrade ».

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El ce qui se dégage de ce livre, c'est qu il y a là un danger public, qu'il faut le conjurer dans l'avenir, en supprimant désormais les spectacles qui le créent. J'avais donc raison de te dire en commençant, ami lecteur, que cette œuvre est une œuvre de moralisation . C'est aussi une œuvre de commisération et de pitié. A tous ces titres, elle a droit à ta sympathie.

Ernest Daudet.

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