‹ Paris qui souffreChapitre 3 sur 60 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L\ MAJESTÉ L.V MOUT. — LA PENSÉE DU LIVRE. — PARIS QUI SOUFFRE. - LA MORT VIOLENTE.

Passant punsos-lii pa'S Vnssiir par co passage Où pns?ant j'ai passé Si \u n'y penses pas.

Passant, tu n"es pas sage Car. en n'y pensant pas, Tu to verras passe.

{imcnption aux Authictix jn-cs Rouen.)

LA Morl, cette majesté, dont le sceptre ne sera jamais brisé, inspire à ses sujets un instinctif respect.

Elle éveille, même chez celui qui prétend s'alTranchir de toute idée théologique, l'appréhension de destinées inconnues, de responsabilités redoutables.

Elle porte en elle des mystères qui défient la science de l'homme, humilient son orgueil, mettent à sa puissance, comme le frein, par lequel une force invincible arrête sur le rivage la vague frémissante.

La mort terrifie, parce qu'elle est implacable ; son inflexible niveau pèse sur tous les fronts ; elle frappe tous les âges, confond toutes les grandeurs, mêle

loutes les poussières, renverse les destinées les plus superbes. -

« 0 éloquente, juste, puissante mort », écrivait clans sa prison W. Raleigh, se souvenant de ses splendeurs passées avant de marcher au supplice, « ce qu'aucun n'eût osé essayer, tu l'as accompli ».

Elle est aussi pour un grand nombre, aux heures du sombre découragement, le suprême refuge des illusions perdues, des joies détruites, des ambitions déçues ; les déclassés, dont les j)ieds alourdis traînent la fange ramassée dans les chemins de la vie, les désespérés qui ont vu s'évanouir leurs derniers rêves, et dans le chaos des choses, sont arrivés à douter de tout et d'eux-mêmes, n'ont plus d'espoir qu'en elle, ils l'appellent, non pas, comme le bûcheron de la fable, pour lui dire quand elle se présentera :

« N'approche pas, ô mort ! ô mort, relire-loi ! »

mais pour la recevoir en libératrice < requies œterna laborum », si même ils ne vont se jeter lâchement dans ses bras avant l'heure marquée par la Providence.

L'homme aime tellement la vie qu'il faut que son malheur soit immense pour l'en de'tacher et que du fond de l'abîme il ne monte plus le moindre murmure d'espoir ; une des tristesses de ce monde, c'est l'appréhension de la mort; l'excès de la douleur peut seul faire taire cette crainte ; nous sommes partagés entre la lassitude de la vie et la peur de la quitter ;

LA M AJ KSTK DK I-A MURT o

quelque mal que nous disions d'elle, nous y restons attachés tant que nos forces de résistance ne sont pas épuisées; la mort est une des lois de notre nature, nous la voyons venir avec certitude depuis le premier jour de notre existence, elle est pour ainsi dire une l'onction de notre être, et, malgré tout, elle reste un accident et un malheur, tellement nous avons dans le fond des entrailles la soif de l'immortalité.

La béte ignore ces sentiments, mais, par une étrange contradiction, ^hommc qui seul connaît le mystère de la mort, est de tous les êtres créés celui qui tue le mieux ses semblables .et use de son libre arbitre pour se détruire lui-même.

L'humanité, qui a tourne' tant de choses en dérision, non seulement a épargné à la mort ses railleries, mais elle s'agenouille devant sa puissance.

Les danses macabres du moyen âge étaient un hommage religieux qu'on lui rendait et non pas une insulte ; comme l'a dit si bien l'auteur des Poèmes dorés :

« Dans les siècles de foi, siirloul dans les derniers, La grand'danse macabre était fréquemment peinte Au vélin des missels comme aux murs des charniers. »

On la représentait prenant la reine elle-même de sa main décharnée, et l'entraînant, sans se soucier de son rang, dans la ronde fantastique, oîi tous sont égaux.

■i PARIS QUI SOUFKRIi

« Allons, suivez ma belle reine, Sinon par la ceinlnrc, nisréov. qu'on vous mène Au Kranil bal qui se fait au palais de la Mort,

Ktanl jeune, aimable el. bien faite, Vous serez aujounriiui la reine de la fêle.

l'cul-ou [)réU!ii(lre un plus beau sort ! »

Le peintre du cimetière de Bàle traduisait de la sorte la solennelle invocation des oraisons funèbres des grands de la terre : c Et nunc, reges, intelligilc, erudimini qui judicatis terram. »

C'était la même pensée qu'exprUnait Malherbe dans ces vers classiques, inspirés par les Écritures saintes et par Horace :

« Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre.

Est sujet à ses lois, lit la garde qui veille aux barrières du Louvre

N'en défend pas nos rois. •

Aussi elle a toujours répandu autour d'elle une sorte de terreur ; les êtres qu'elle frappe deviennent tout à coup respectables à nos yeux.

Ceux qui se plaisent à rabaisser la dignité humaine, à fermer aux souffrances de ce monde les horizons radieux des grandes espérances, sont souvent les premiers à faire les plus magnifiques funérailles à ceux qu'ils veulent honorer et recommander à l'admiration du peuple.

Il faut les en louer; c'est un hommage rendu à l'esprit, une affirmation de la grandeur morale de l'homme survivant à la destruction de la matière,

LA MAJESTÉ DE LA MORT y

une idée qui, mémo altérée, rapproche l'athée du croyant ; l'un rend hommage au souvenir impérissable d'un glorieux génie, l'autre s'incline devant, l'àme immortelle, façonnée par les mains divines, et le premier, quoi qu'il en dise, aussi bien que le second, cherche à pénétrer les brumes lointaines dans l'espoir d'y voir briller l'aurore d'une vie nouvelle.

Victor Hugo, dans une de ses plus belles odes à laquelle il avait donné comme épigraphe ces paroles de l'épître :

« Or, sachant ces choses, nous venons enseigner aux hommes la crainte de Dieu, i N"a-t-il pas dit :

« C'est que la mort n'est pas ce que la foule en pense, C'est l'instanl. où notre âme objient sa récompense, Où le fils c.\ilé rentre au sein paternel. Quand nous penchons près d'elle une oreille inquiète La voix du trépassé, que nous ci-oyons muette, A commencé l'hymne éternel. »

Je sais bien que les positivistes viennent nous dire qu'il n'y a rien au delà de la mort et que la science n'a pu saisir aucune preuve matérielle de l'immatérialité de l'àme, mais le cri de l'humanité couvre leur voix, le respect de ce qui survit à la mort éclate de toute part; larmes et espérances des hommes, prières des religions, chants des poètes, discours des philosophes, hommages de toute sorte, humble

6 PARIS QUI SOUFFRK

croix de bois, mausolées superbes, groltes funèbres des premiers âges, pyramides grandioses, vastes nécropoles, vous êtes, à travers les âges, les témoins irrécusables de la foi des hommes dans l'existence d'une âme, souffle éternel, que la mort n'éteinl pas.

Il est bon de prêter l'oreille à ces voix qui semblent sortir du fond des sépulcres; elles nous rendent meilleurs, nous instruisent, nous parlent un langage où le divin se dégage, suivant l'expression du philosophe antique.

C'est pourquoi le culte des morts importe tant à hx dignité d'un peuple.

Il existe toujours un lien étroit entre la façon dont ils sont honorés et la valeur morale des vivants...

Il suffit de visiter un tombeau pour savoir ce qu'une race est devenue ; si la pierre brisée disparait sous les herbes folles et les.ronces, si la mousse et la poussière du temps sont venues effacer des inscriptions, derniers vestiges de gloires oubliées, d'affections détruites, c'est que la famille est éteinte ou déchue, que le temps n'en a rien laissé debout, qu'elle a perdu son honneur, son patrimoine, ses traditions.

Ce sont les sentiments élevés, les doctrines spiritualistes, la foi dans des destinées supérieures qui seules peuvent entretenir le respect de la dignité humaine dans la mort; ceux qui ne croient qu'à la matière s'organisant elle-même n'ont aucune raison de l'honorer quand elle se désorganise, c'est de leur part manquer de logfque que d'avoir encore quelque

LA MAJESTÉ DE LA MORT 7 considération pour des restes de chair corrompue et des molécules désagrégées.

En France, malgré tout ce qui a été tenté, l'instinct populaire l'a emporté sur les doctrines matérialistes ; les gens dont les opinions s'affirment à certains enterrements, par la fleur rouge dont le nom, par une singulière contradiction, leur rappelle encore l'immortalité, seraient les premiers à s'indigner, si on donnait une appellation par trop réaliste à la dépouille qu'ils accompagnent.

L'homme le plus grossier s'incline devant le cercueil d'un enfant ; les haines elles-mêmes s'apaisent un instant en présence de la mort, et les têtes se découvrent sur le passage du convoi de celui que personne n'eût salué quand il était vivant.

C'est dans ces idées salutaires qu'il faut chercher la cause de la répulsion qu'inspirent les établissements du genre de la Morgue, les salles des morts dans les hôpitaux, les amphithéâtres de dissection, boucheries humaines, où la chair de nos semblables n'est pas mieux traitée que celle des animaux.

N'est-ce pas aussi le respect traditionnel de la mort qui contribue à rendre impopulaire la substitution de la crémation à l'enterrement; le tombeau avec sa poésie répond mieux à nos aspirations que le four le plus perfectionné. L'imagination la plus rêveuse ne

parviendra pas facilement à voir dans la fumée fétide et graisseuse s'échappant d'un appareil crématoire, qui n'aura même pas la splendeur du bûcher grandiose de Sardanapalc, cette forme aérienne dont M. Frédéric Passy, dans un récent discours sur la loi des funérailles civiles, disait : « qu'elle est comme une image de l'aspiration de la créature humaine vers le ciel. »

Ce n'est pas à l'homme qu'il appartient de se détruire lui-même, par des procédés rappelant trop ceux dont on entend parler à la Cour d'assises.

L'horloger de Montreuil, pour anéantir les traces de ses méfaits, brûlait dans son poêle les femmes qu'il empoisonnait. Le four du père Lachaise sera un appareil plus commode, les preuves de bien des crimes, qui échappent au médecin chargé de constater le décès et se révèlent tardivement, iront s"y perdre à tout jamais; le tombeau ne s'ouvrira plus pour en laisser sortir un témoignage accusateur. Mais certains apôtres de la crémation, dont quelquesuns ont été jusqu'fi proposer de faire de l'engrais avec des cendres humaines, sesontpréoccupésavanttoutde porter une sorte de défi au dogme de la résurrection, comme si aux yeux de celui qui croit à la puissance de Dieu, il y avait plus de difficulté à rendre la vie à des cendres qu'à des ossements dispersés.

On aura beau faire, il s'attachera toujours comme une idée de profanation à toute action destructive de l'homme sur l'homme. Je lisais dernièrement le

LA MAJESTÉ DE LA MORT t)

procès-verbal d'expériences de crémation faites sur des cadavres de pauvres, décéde's dans les hôpitaux ; j'éprouvais comme un sentiment de répulsion au récit de tous les phénomènes de cuisson par lesquels un homme passe, paraît-il, avant de devenir un paquet de cendres.

J'aime mieux nos vieilles coutumes, tant pis pour ceux qui viennent s'entasser dans les villes ; on s'y heurte après la mort comme pendant la vie ; mais il y a encore des cimetières de campagne, pleins de recueillement, où l'on peut reposer en paix et où le sol, pour ainsi dire vivant, est tout imprégné de larmes et de souvenirs.

La terre nous a portés, nous a nourris ; elle nous réclame, laissons-la accomplir dans son sein mystérieux l'œuvre de notre destruction charnelle, elle sait la dissimuler, elle fait éclore sur les lombes les fleurs joyeuses et parfumées, qui sont comme le trait d'union symbolique entre la mort et l'éternel printemps.

Par les mêmes raisons l'horreur d'un crime aus'mente, toute pitié s'éloigne du coupable si, après le meurtre il a porté, ne serait-ce que pour échapper à la justice, une main sacrilège sur le cadavre.

Les êtres les plus odieux, les plus abominables, ne sont-ils pas ceux qui, semblables aux vampires, dont on leur a donné le nom, s'en vont, quand la nuit est

10 l'A lUS Oi:i SOCFFKK

sombre et le cimetière désert, arracher les morts de leur linceul.

C'est encore par respect pour la mort qu'avant df livrer à la science les restes d'un supplicié, on les conduit au cimetière, pour sauver au moins les apparences en procédant à un simulacre d'inhumation.

La société a des devoirs à remplir vis-à-vis de ceux qui ne sont plus ; la personnalité humaine ne disparaît pas avec le dernier souffle, la mort a quelque chose de plus inviolable que la vie.

Nos lois, nos règlements, nos usages tiennent-ils suffisamment compte de ces devoirs et ne heurtentils pas quelquefois le sentiment public ?

La justice est obligée de chercher la preuve du crime jusque dans les entrailles de la victime; la science doit ouvrir les corps pour apprendre à soulager les maux de l'humanité ; la police, dans un intérêt de salubrité et d'ordre public, s'empare des cadavres abandonnés.

Dans ces diflerentes œuvres d'intérêt général, il importe de faire une part aussi large que possible au respect que mérite, notre dépouille mortelle.

C'est le cas d'évoquer la grande pensée du poêle : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne peut me laisser indifférent » .

Il sera peut-être intéressant de rechercher comment les morts furent traités par la justice et la police, depuis le temps où on les jetait sur le pavé de la basse geôle du grand Ghâtelet, jusqu'à ce jour où, dans la

LA PENSKE DU LIVRE 11 Morgue moderne, ils sont, à défaut d'aulres honneurs, soigneusement classés, étiquetés, congelés par les procédés les plus perfectionnés.

C'est de la Morgue dont je veux surtout parler. J'aurais craint d'effrayer le lecteur pour lequel ces tristes pages sont écrites, dans une pensée de moralisation, je me serais exposé au risque fâcheux de voir mon livre confondu avec les œuvres malsaines qui exploitent la brutale curiosité des foules pour l'ignoble et le scandaleux, en inscrivant sur la première page, le nom sinistre de la Morgue ; il me semblait aussi que mon humble volume n'oserait jamais se présenter sous une telle étiquette au seuil de l'Académie Française.

Ce fut par respect pour elle et pour paraître moins indigne de ses suffrages que j'ai choisi le titre plus noble et plus philosophique dë : Paris qui souffre ou plutôt qui a souffert.

Ce n'était pas d'ailleurs trop m'écarter démon sujet; sans effort, par un mouvement d'ascension tout naturel, je devais m'élever de cette repoussante sentine, perdue dans un coin de la capitale, à la pensée supérieure des causes qui y conduisent tant de victimes.

Au cours de cette étude, où je n'ai pas avancé un seul fait sans en vérifier l'exactitude ou en avoir été le témoin, j'ai été obligé plus d'une fois de dévoiler de tristes tableaux, de mettre en lumière des plaies hideuses; je leur ai toujours donné le caractère d'un enseignement; l'historien consciencieux ne cache pas

les défauts des hommes dont il trace l'image ; le moraliste, qui prétend étudier une société, ne doitreculer devant aucune vérité, pourvu que son langage reste honnête et ménage toutes les pudeurs ; j'espère qu'en sortant des bas-fonds de la Morgue qu'il aura visités avec moi, le lecteur en rapportera une plus profonde horreur du mal et un désir plus actif de venir en aide à ceux qui souffrent.

Avec la triste et démoralisante prison, dont j'aimerais à parler un jour, je ne connais pas d'endroit où la misère morale de l'homme se montre mieux à l'observateur : là sont les archives, pleines de boue et de sang, de la douleur à son plus haut degré d'intensité ; dansée lieu la réalité, plus féconde encore que l'imagination du romancier, déroule l'immense panorama des drames du désespoir.

Nulle p'art on ne saurait trouver des documents plus sûrs pour écrire l'histoire du crime et de la misère noire ; Paris qui soulfre donne dans cette sombre hôtellerie ses suprêmes rendez-vous; c'est là que se recueillent les épaves des existences dévoyées, que défilent vers l'éternité les longues processions des âmes flétries, des cœurs désolés, des courages abattus et des consciences coupables.

Sans doute je ne prétends pas que toutes les souffrances s'y rencontrent, elles sont trop nombreuses et trop variées pour tenir dans un si petit espace, mais tous ceux qui y sont amenés sont les victimes de ces luttes pour l'existence que connaissent surtout

Page 1