‹ Paris qui souffreChapitre 37 sur 60 · ES AUTOPSIES JUDICIAIRES · texte numérisé non relu

ES AUTOPSIES JUDICIAIRES

lun double de celle fiche pour la préfecture de police ; je ne saurais approuver celle pratique , c'est à -elle qu'il faut attribuer les indiscrétions commises, les informations obtenues par la Presse ; c'est dans le dossier du juge et pas ailleurs que doit se trouver Je procès-verbal d'une opération purement judiciaire.

A moins qu'il n'y ait flagrant délit, le procureur de la République ne doit pas prescrire lui-même l'autop- •sie ; c'est au juge chargé de l'affaire qu'il appartient Ide faire procéder aux recherches médicales, de donmer le permis d'inhumer ou de faire conserver le corps dans le frigorifique en vue de constatations ullérieures.

Les médecins de la Morgue n'ont pas le droit, soit ipour les cours de médecine légale, soit pour leurs I propres recherches, de se servir de tous les cadavres.

Ils n'ont à leur disposition, en dehors des autop- •sies prescrites par la justice et pour lesquelles ils -sont nominativement commis, que les corps que les [ familles ont déclaré abandonner après les avoir re- I connus.

L'arrêté du IS mai 1882 porte cependant que les c corps des inconnus pourront être autopsiés après une

• exposition de dix à quinze jours; si cet arrêté impru- . dent était exécuté, il en résulterait que- dans le cas coù les familles, tardivement prévenues, viendraient

• après ce délai pour reconnaître un parent, on ne [pourrait plus le leur représenter en entier ; aussi, en l-fail, ces corps ne sont pas livrés aux médecins.

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11 se trouvera peut-être des âmes un peu trop sensibles qui demanderont comment il se fait que l administration autorise l'autopsie des abandonnés, victimes d'accidents ou suicidés, et s'il n'y a pas làcomme un vestige de la flétrissure que l'ancienne législation imprimait sur le corps de celui qui avait attenté à sa propre vie.

On peut leur répondre par les mêmes raisons qui justifient, si l'on reste dans la mesure des convenances, l'autopsie des pauvres dans les hôpitaux; il n'y a pas de science médicale possible sans anatomie, jamais un élève ne fera assez de dissections s'il veut se rendre digne de devenir un médecin; l'intérêt de l'humanité et de la justice priment les considérations philanthropiques ; s'il faut étudier les morts pour soulager les vivants, il faut les étudier aussi pour répondre aux problèmes que la justice pose au médecin légiste ; les suicidés, présentant souvent des lésions identiques à celles qu'on constate en cas de crime, avec cette seule différence qu'elles ont été produites par leur propre main au lieu de l'être par une main étrangère, procurent à l'expert des sujets d'e'tude et de comparaison qui lui seraient fournis trop rarement s'il ne pouvait disposer que des corps des personnes assassinées.

Les autopsies des corps reconnus, mais abandonnés, se font en présence des élèves qui suivent le cours de médecine légale ; en 1877, lorsque le parquet de la Seine autorisa les médecins à faire publiquement

LES AUTOPSIES JUDICIAIRES 273 quelques autopsies médico-légales, il ne put être érogé au principe légal du secret de l'instruction, itjdans un rapport du 22 novembre sur l'organisation iu nouveau service, le docteur Brouardel, tout en éclamant au nom de la science la plus large publiité possible, avait soin de reconnaître le droit de L'eto des magistrats, d'ailleurs rarement exercé.

Les cadavres des individus assassinés, qu'on les ait •couvés dans la rue, ou dans leur maison, fournissent te très nombreux sujets aux autopsies de la Morgue; iinsi l'année dernière, 1886, le chiffre des autopsies udiciaires a été de trois cent quarante-neuf, dont luarante-sept affaires d'assassinats; il est extrèmeiient rare que ces opérations puissent avoir lieu à tomicile.

Beaucoup de personnes s'imaginent que, lorsque les Uessures ayant causé la mort sont apparentes et (îertaines, il n'y a aucune raison pour déplacer le jorps et le soumettre à une autopsie que la nécessité ?eule peut justifier; Tardieu répondant à cette objecion disait : « Une seule prescription, impérative, Lbsolue, doit dominer toute autre considération, c'est eelle d'examiner toujours et sans exception la totalité (.es organes ; si l'on ne s'en fait pas un cas de consiience, il arrivera que l'expert s'exposera à des omisiions, dont la gravité se révélera trop tard et d'une nanière irréparable. »

Un examen trop rapide, dans des conditions défecmeuses, dans un local exigu et mal éclairé donnera

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souvent lieu à do rcgrcUablcs erreurs, le médecin pourra confondre un meurtre avec un suicide, ne pas soupçonner certaines lésions intérieures, ne pas apercevoir des érosions, des blessures superficielles, des coups d'ongle par exemple et une foule de petits indices qui jouent un rôle important dans l'appréciation du mobile, de la préméditation, des circonstances atténuantes ou aggravantes du crime ; aussi toutes les fois que le médecin déclare qu'il ne lui esl pas possible de faire ces constatations sur place, le juge ne doit pas hésiter, même s'il lui en coûte, à ordonner le transport de la victime à la Morgue.

Mais il me semble au moins qu'elle mérite d'autres égards que le cadavre abandonné; la présence d'un public d'étudiants peut olfenser les respectables susceptibilités de la famille ; c'est aux magistrats à apprécier si les circonstances de l'affaire ne s'opposent pas à la publicité de l'autopsie.

Il serait à désirer que leurs ordonnances s'expliquassent toujours sur ce point, comme il serait bon que les règles à observer en pareille matière fussent tracées par le code d'instruction crimi^aelle; aucun texte dans le code actuel ne règle les droits contradictoires de la justice et des particuliers. Si les juges n'y prennent garde, la tolérance finira par créer une sorte de droit; ce qui devrait être l'objet d'une autorisation spéciale deviendra la règle, et il sera difficile de changer des habitudes établies ; assurément, la science et la justice, qui ont besoin l'une de Taulre,

LES AUTOPSIES JUDICIAIRES 275 se doivent un mutuel concours dans l'intéi-èt de la vérité, mais le respect des convenances et de la douleur des familles a aussi ses exigences.

En Allemagne et en Autriche, où la justice emprunte aux universités les locaux dont elle a l)osoin. les autopsies médico-légales se font publiquement devant les médecins et les étudiants en médecine; il n'y a d'exception que pour Munich. A Berlin, lorsque le délégué de la justice, qui assiste toujours à l'autopsie, croit qu'il y a intérêt à ce que les résultats des investigations anatomiques restent secrets, il fait prêter serment aux élèves présents. A Yienne, la justice s'est réservée le droit de mettre son veto à la publicité de l'autopsie ; mais le docteur Brouardel, qui rapporte ces détails, dit que M. Hoffmann, le professeur de médecine légale, lui a déclaré que depuis trois ans qu'il exerce dans cette ville, la justice n'a pas cru devoir user une seule fois de son droit.

Il ne faut pas d'ailleurs trop s'effrayer de la publicité; elle peut être une garantie de plus de la régularité des opérations ; le professeur Lassègue disait qu'à l'hôpital l'élève est la sauvegarde du malade, parce qu'il est un contrôle pour le médecin; à l'expertise, oii tant d'intérêts sonten cause, la présence de l'élève peut être à son tour la sauvegarde de la justice.

11 en est de môme de l'assistance du juge d'instruction ; elle est tout à la fois une marque de respect pour ce cadavre enlevé' d'autorité, le témoignage du caractère juridique de l'opération et une garantie de plus au point de vue de la découverte de la vérité.

Un traité, composé vers l'an 1248, sous le titre de Si-Yuen-luh, pour servir de guide aux juges et aux médecins chinois et publié par le D"" Martin, ordonnait aux magistrats d'être présents à l'autopsie et permettait aux parents d'y assister.

La législation allemande, celle de l'Autriche, de la Suisse prescrivent également la présence du juge.

En France, et surtout à Paris, les magistrats, trop occupés, n'assistent que fort rarement aux autopsies; c'est regrettable à tous les points de vue, il faut avouer d'ailleurs que l'installation de la Morgue n'est pas faite pour encourager et faciliter leur présence.

Dans son enceinte trop étroite, les aménagements scientifiques n'ont pu se faire sans diminuer l'emplaplacement déjà insuffisant réservé aux autres services.

11 arrive parfois que le juge, même ayant le moins de goût pour les scènes à effet, est obligé, pour contrôler les allégations d'un inculpé, de le mettre en présence du cadavre, de lui montrer les blessures dont il nie l'existence ou dont il discute la cause.

L'ancienne salle où avaient lieu ces actes d'instruction, n'était ni belle, ni bien tenue,

mais elle était commode; la nouvelle, beaucoup trop étroite, est disposée en amphithéâtre, c'est peut-être préférable pour un cours, mais le juge n'a pas à professer, il ne sait comment se mouvoir dans cet espace resserré, au milieu des degrés et des pupitres qui lui rappellent trop sa jeunesse; puis comme tous ceux dont la présence est nécessaire, grelTier, inculpé et gardes, sont obligés de se caser comme ils peuvent sur les gradins ; il se produit des effets qui n'ont rien de commun avec ce caractère de dignité qu'il convient de donner le plus possible aux opérations judiciaii'es.

Il y avait aussi près du greffe une pièce où on pouvait procéder à des interrogatoires ou entendre des témoins ; sans doute elle n'avait d'autre décoration que le mobilier banal en velours vert affecté spécialement aux administrations publiques, mais enfin elle avait le mérite d'être vaste, aujourd'hui elle n'appartient plus guère aux magistrats que de nom ; il est bien rare qu'ils puissent y venir sans trouver quelqu'un qu'ils dérangent ou quelque chose qui les gêne.

Nous avons vu quel fut autrefois le rôle de la Morgue au point de vue des études médicales ; on ne la considéra que fort tard comme un lieu propre aux recherches d'un caractère vraiment scientifique.

C'est au docteur Devergie que revient l'honneur

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d'avoir conçu la première idée d'y introduire les étudiants en médecine; en 1834, il organisa des conférences où il réunissait uno trentaine d'élèves deux fois par semaine; cet enseignement fut trop tôt interrompu ; l'idée ne fut reprise que plus de quarante ans après, par le docteur Brouardel, qui devait peu de temps après être appelé à remplacer Tardieu dans la chaire de médecine légale à la Faculté de Paris, y conquérir la dignité de doyen, et se faire tant de titres à la reconnaissance du pays.

Le 23 décembre 1877, un arrêté du préfet de police, M. Albert Gigol, organisait, avec l'assentiment et le concours du parquet, un cours de médecine légale auquel pouvaient être admis, sur la présentation de cartes, quatre-vingt-cinq étudiants ; et dans' un discours de rentrée à la Faculté de médecine, le docteur Brouardel annonçait, avec une légitime satisfaction, la complète organisation d'une véritable clinique de médecine légale, et traçait de main de maître la vraie et belle figure du médecin légiste.

Depuis cette époque les cours, très suivis, même par des femmes, ont obtenu le plus grand succès et créé toute une pépinière de jeunes experts qui iront porter en province et à l'étranger les saines trailitions de la médecine légale.

La Morgue offre au médecin un vaste cliamp d'étude ; elle lui livre, ce qu'il ne rencontre pas dans les hôpitaux, des individus frappés en pleine santé et dans le fonctionnement régulier de tous les organes

de la vie ; elle a contribué aux œuvres de plusieurs savants.

J'si trouvé dans ses archives une autorisation donnée le 11 vendémiaire an XITI au professeur Dubois pour procéder à l'ouverture des corps, afin de faire des expériences utiles aux progrès de l'art de la médecine.

En 1826, le docteur Devergie, ayant obtenu l'autorisation d'ouvrir tous les corps à l'égard desquels un permis d'inhumation aurait été donné par le parquet, se livra à des recherches sur la putréfaction dans l'eau, les asphyxies parle charbon, par suspension, par submersion.

En 1856, le docteur Paure obtint la permission de faire des autopsies de noyés.

En 1883, le docteur Goste, professeur au Muséum, chargé par le ministre de l'Instruction publique d'un travail sur le développement des corps organisés, fut autorisé à faire des autopsies de femmes.

En 1877 et 1878, elle servit aux études des docteurs Brouardel, Descoust et Grosclaude sur la pendaison, la strangulation et la détermination de la valeur des ecchjfmoses sous-pleurales.

C'est là aussi qu'en 1883 le docteur Brouardel se livra, pour le comité consultatif d'hygiène, à de belles expériences sur la conservation des viandes par le froid et la résistance des trichines à la congélation.

Il faut également mettre à l'actif de la Morgue les

œuvres d'Orfila qui ont fondé la toxicologie scienlifiquc, les leçons pratiques de Devergie, les traités classiques de Tardieu, et tant d'intéressantes monographies dans lesquelles les médecins légistes figurant sur la liste officielle des experts, les docteurs Delens, Bergeron, Laugier, Descoust, Socquet, Vibert, Richardière ont souvent consigné le résultat de leurs utiles observations.

II y a sept ans, lorsque à l'audience de la cour d'assises de la Seine, dans un célèbre procès d'empoisonnement où la justice avait loyalement provoqué, dans l'intérêt de la vérité, la discussion scientifique la plus large et inauguré par sa propre initiative le système des expertises contradictoires, le docteur Cornil s'écriait, en frappant sur la barre : « Quand on voit comment les autopsies sont prati- « quées dans les causes criminelles, on a honte « pour son pays » ; il voulait ainsi secouer la torpeur de l'administration, et lui reprocher d'avoir, pendant si longtemps, laissé les laboratoires, les lieux d'étude, dans une déplorable misère, dans un coupable abandon, dans un état indigne de la science et des grands intérêts judiciaires que son intervention contribue à sauvegarder,

« L'émotion légitime qu'il a soulevée, s'écriait « Edmond About, dans un article très vif, décidera » peut-être l'autorité à introduire certaines aniélio-

et rations dans le service des autopsies ; l'homme le « plus instruit, le plus consciencieux, le plus humain, « sera dans un cruel embarras, si vous l'envoyez « faire une autopsie à la Morgue : dans les cou- « lisses de ce théâtre funèbre tout manque au sa- « vaut. »

L'auteur pouvait manquer de compétence, mais il se trouva qu'il disait vrai; il était un écho.

Le retentissement considérable de cette affaire servit utilement la cause de la médecine légale, il hâta la réalisation de réformes déjà mises à l'étude ; quelques articles de journaux, certaines violences de langage firent plus que les réclamations, cependant fort pressantes, mais jusque-là dédaignées, des magistrats et des médecins.

Dans des rapports des IS juillet et 8 octobre 1878, le docteur Brouardel, qui venait de succéder au docteur Bergeron, signalait à M. le garde des sceaux Dufaure, les desiderata que présentait l'organisation de la Morgue, l'insuffisance des locaux et de l'outillage scientifique.

D'ailleurs, à celte époque, le monde savant de l'Europe s'intéressait aux progrès de la médecine légale, en même temps que des congrès de jurisconsultes se réunissaient pour perfectionner les lois pénales.

Les médecins légistes allemands et autrichiens, les professeurs Liman de Berlin, Hoffmann de Vienne, soumettaient à leurs gouvernements des projets dans

lesquels ils empruntaient à la France l'institution des Morgues.

Le docteur Brouardel, dans son rapport du 8 octobre 1878, raconte que lorsqu'il fut chargé de visiter les établissements consacrés à la médecine légale, en Ail cmagne, en Autriche et en Suisse, il rencontra, poursuivant le même but, le professeur Brunelli de Rome, le docteur Gosse de Genève, le docteur anglais Hardwicke, qui a pris une large part à la création de la Morgue de Londres.

Un projet relatif à différentes modifications fut présenté par M. Ferdinand Duval, préfet de la Seine, le 26 décembre 1878, et adopté par le conseil municipal.

On put ainsi introduire dans le service les améliorations les plus urgentes : une meilleure surveillance du personnel, l'établissement d'appareils réfrigérants supérieurs aux procédés chimiques employés jusqu'alors pour combattre la putréfaction, la substitution aux lourdes dalles de marbre de tables en tôle à crémaillère et roulantes de façon à pouvoir sans déplacement porter les corps dans la salle d'autopsie, une seconde salle de dissection, une chambre de microscopie, un outillage moins incomplet, un laboratoire de toxicologie.

La Morgue est ainsi devenue, au point de vue scientifique, un établissement que les étrangers visitent

MATIÈRE ET CONSCIE>'GE 283 avec intérêt et où ils viennent chercher des indications utiles pour leur propre pays.

La science y est entrée de plain-pied, dans des conditions encore bien mauvaises, mais un peu moins indignes d'elle. Si elle y trouve chaque jour des sujets d'étude, elle laisse la première place à des observations, à des méditations d'une autre nature.

Penché sur la table d'autopsie, le médecin interroge le cadavre, il lui demande le secret de la mort; souvent il arrive à le trouver, que de fois aussi il s'arrête, déconcerté, sans pouvoir répondre par une affirmation à la justice qui l'interroge.

Les yeux fixés sur ce même cadavre, le moraliste voudrait, lui aussi, pénétrer le mystère qu'il cache ; si ce corps pouvait parler, raconter le passé de ce malheureux, ses erreurs, ses fautes; si ce cerveau présentait dans ses circonvolutions l'empreinte des pensées dont il fut l'instrument ; si ce cœur gardait encore l'écho des sentiments qui y ont retenti, si les lésions de cette conscience laissaient une trace, que de documents précieux sur l'âme humaine on pourrait recueillir ; comme on verrait apparaître, à côté des inflexibles lois de la matière, la loi morale qui préside à nos destinées et se montre également implacable lorsqu'elle est méconnue.

A l'époque où les médecins avaient beaucoup de peine à se procurer des cadavres d'une façon régulière, on comprend très bien que l'Etat ait mis à leur

disposilion les restes des suppliciés; mais aujourd'hui les sujets ne manquent plus et je crois qu'il serait difficile de citer une découverte, un progrès dans la physiologie ou la médecine qui soient dus aux autopsies faites sur les décapités.

Le but poursuivi par certains the'oriciens de la nouvelle école anthropologique, qui opèrent sur des cadavres, est de pouvoir constater des le'sions, des vices de conformation auxquels ils seraient bien aises d'attribuer, avec Maudcley et Lombroso, la cause du crime, de telle sorte qu'à la justice, qui s'est attachée à établir la responsabilité par la recherche des causes morales, succède une science qui s'attache à la nier par la recherche des causes physiques.

Un crime a été commis, le juge ne s'est pas contenté de constater le fait matériel ; il a mis tous ses soins à réunir les éléments qui constituent la culpabilité, il a interrogé le meurtrier, il a reçu ses explications, provoqué ses aveux et son repentir, il l'a traité non pas comme un animal n'obéissant qu'à ses instincts, mais comme un être doué d'une volonté pour les réprimer ; il a recherché ses antécédents, étudié sa vie, suivi les phases successives de sa décadence morale, déterminé le mobile passionnel ou intéressé qui a animé son bras ; et, par une scrupuleuse pondération de ce qui atténue et de ce qui aggrave, il s'est efforcé de déterminer exactement le degré de responsabilité.

L'homme a été condamné, il a expié son crime, et

MATIÈRE ET CONSCIENCE 285 voici que les docteurs se font remettre le corps comme s'ils cavaient, alors que tout est consommé, à contrôler par leurs expériences l'œuvre de la justice et à reviser ses sentences.

Ils sont persuadés qu'ils vont trouver la véritable explication du crime dans quelque tare héréditaire, dans un vice constitutionnel, dans une imperfection des organes; assurément, se disent-ils, un homme qui commet des actes si féroces, qui coupe le cou à de pauvres enfants, ou met ses victimes en morceaux, ne peut être construit conformément aux règles de l'art; nous allons montrer à la justice qu'elle s'est égarée dans des abstractions philosophiques et qu'il eût été beaucoup plus simple de mesurer la dimension du crcàne de l'accusé, la longueur de son pouce, la forme de sa mâchoire, la projection de son nez, la finesse de ses oreilles; et voilà alors que le couteau orgueilleux fouille le cadavre dans tous ses replis, qu'à travers le corps béant, les organes ouverts, le cerveau sorti de sa boîte osseuse, il s'acharne à la poursuite, non pas de la pensée, non pas de la volonté, non pas de la conscience, mais du pointpathologique.

Le scalpel reste impuissant, il ne trouve rien, il est vaincu, il n'a servi qu'à démontrer que ce scélérat était parfaitement conformé, que son organisme était absolument normal et que peut-être même son cerveau pesait plus que celui d'un grand homme.

Le mystère n'est pas éclairci ou plutôt la dignité

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de la nature humaine est encore une fois victorieuse, comme elle le sera toujours, des épreuves où le matérialisme voudrait la voir sombrer.

« La science ne serait-elle donc pas iniaillible », demandait avec une amusante naïveté, à propos de l'autopsie d'un célèbre assassin, un journal de la libre-pensée, « n'aurait-elle pas, par aventure, de'cou- « vert le secret de la vie; un assassin qui n'est pas un « malsain ! Y aurait-il dans la conduite des hommes « autre chose que l'injonction inéluctable des organes «t et des nerfs; la Pensée, la Volonté, l'Immatériel, « joueraient-ils vraiment un rôle dans notre exis- « tcnce, ni plus ni moins que si nous n'e'tions pas en « un siècle de matérialisme, et que si nous vivions « aux temps recule's et barbares. »

Les temps barbares ne sont pas ceux où le dernier mot de la science serait de démontrer la non-existence de l'âme devant laquelle s'inclinait Platon; ces entreprises téméraires et vaines ont un côté qui prête au ridicule; je trouve tout naturel qu'un anthropologiste, auquel on remet le corps d'un supplicié, arrive à conclure que cet homme était un criminel, l'opinion contraire me surprendrait davantage ; mais si on lui livrait les corps de plusieurs individus, les uns vertueux, les autres scélérats, sur lesquels il n'aurait aucun renseignement, je voudrais bien savoir comment il distinguerait l'honnête homme du coquin, et je prévois qu'il commettrait les plus singulières méprises.

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Ce n'est pas à la Morgue, liàlons-noiis de le dire, que se font ces expériences sur les suppliciés; là, au contraire, on examinesurtoutles victimes des crimes, el les médecins, loin de combattre l'action de la pénalité la fortifient et la dirigent, soit en fournissant des preuves contre les coupables, soit eia justifiant les innocents.

Malgré l'aspect misérable du lieu et la vulgarité des détails, le spectacle d'une autopsie judiciaire est toujours imposant; l'exiguïté de la salle, la nudité de ses murs, les traces trop visibles de son usage journalier, le tablier blanc du médecin, le cigare qu'il fume, l'entassement des élèves et jusqu'à l'odeur fade qui remplit l'air, ne peuvent diminuer l'incontestable caractère de grandeur de l'œuvre qui s'accomplit; le savant et le magistrat sont à côté l'un de l'autre, poursuivant le même but, la découverte du vrai, . ayant tous deux conscience de la solennité de leur mission et comprenant que d'une erreur d'observation peut résulter une erreur judiciaire.

Les présomptions les plus graves, les preuves les iplus accablantes s'évanouissent plus d'une fois devant la recherche anatomique; c'est souvent du cadavre habilement interrogé que sort la preuve jusque-là •vainement demandée, de même que les présomptions Iles plus graves, les indices les plus accablants disiparaisscnt devant une simple constatation médicale, j Voici, par exemple, un homme qui a vécu en mau- "ji waise intelligence avec sa femme ; après sa mort,^

il esl l'objet de dénonciations terribles; la rumeur publique s'élève contre lui, la justice informe, des témoins très convaincus viennent déclarer que cette femme était constamment maltraitée, que le jour de sa mort on a entendu une scène violente, des cris, le bruit d'une lutte, la chute d'un corps, qu'un crime a été certainement commis; la culpabilité du mari ne paraît pas douteuse, il s'est d'ailleurs compromis par d'imprudents propos, personne n'hésiterait à le condamner sur l'heure même ; il est arrêté, c'est alors que l'exhumation est ordonnée, le cercueil est apporté dans la salle d'autopsie, le couvercle est soulevé et le cadavre décomposé apparaît dans son suaire ; l'instant est solennel, le mystère de l'aiïaire est là, c'est au médecin qu'il appartient de le dévoiler.

Il ne suffit pas qu'il ne trouve aucune trace de violence, il faut encore qu'il puisse aflirmer que cette femme est morte naturellement, car sans cela il reste encore assez de preuves pour que l'accusé soit condamné.

A observer l'œil scrutateur du médecin, le courage avec lequel il fouille dans ce corps éventré, le soin avec lequel il examine les tissus, on voit qu'il a le sentiment de sa responsabilité ; il s'arrête un instant, regarde plus attentivement, s'approche de la fenêtre, regarde encore, plonge dans l'eau un des débris, puis le montrant au juge, il lui dit d'une voix claire, où perce un léger accent de fierté : Monsieur

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le juge d'instruction, la mort n'est pas le résultat d'un crime, cette femme a succombé à une tuberculose.

Je connais assez les médecins légistes pour être sûr qu'aucun d'entre eux ne me démentira pas si j'affirme qu'il n'est pas pour eux de plus beau triomphe que de démontrer ainsi l'innocence d'un homme injustement accusé, et, si on me le permet, j'ajouterai qu'ils sont en cela tout à fait d'accord avec les magistrats.

Il serait particulièrement utile dans l'intérêt des enquêtes médico-légales de constituer à la Morgiie des archives des expertises judiciaires.

Sans doute la médecine légale n'est pas une science née d'hier ; nous avons déjà rappelé l'ancienneté de son origine, mais si elle était pratiquée par des personnalités d'une grande valeur, elle péchait par l'absence de tradition et d'organisation.

Ses intéressants travaux, ses découvertes, ses précieuses constatations demeuraient enfouis et perdus pour tout le monde dans les dossiers des greffes ; ses procédés, ses expériences, à moins d'avoir été l'objet de publications spéciales, étaient oubliés avec l'afTairc qui y avait donné lieu; il restait tout au plus le souvenir de l'audience où la vérité est si souvent obscurcie.

Avec un peu de bonne volonté, un certain esprit

d'ordre et peu d'argent, il serait très facile de centraliser, dans une salle du Palais de justice, tous les documents provenant des différents tribunaux de France, de collectionner et de classer dans un ordre méthodique les rapports d'expertise sur des points de doctrine, par exemple sur les matières touchant à la toxicologie.

On conserverait aussi les pièces à conviction présentant des caractères utiles à noter; aujourd'hui, personne ne s'en occupe, elles se dispersent de tous les côtés, elles s'en vont chez des marchands de ferrailles, dans les musées Tussaud, chez les amateurs de sinistres curiosités. Les instruments qui ont servi au crime, et qui seraient souvent fort utiles au professeur de médecine légale pour faire certaines démonstrations, sont livrés par le greffe à l'administration des domaines qui les vend à des brocanteurs, dans des lots de vieux débris et les remet en circulation avec les taches de sang qui les couvrent encore.

Il serait tout à la fois convenable et utile de réserver les pièces offrant un intérêt scientifique et judiciaire ; les magistrats et les médecins trouveraient dans ces collections des indications, des analogies, des éléments de comparaison qui serviraient à les éclairer, leur épargneraient des recherches dans des affaires analogues et leur fourniraient des renseignements très précis sur une foule de points déjà traités.

On éviterait en même temps ces ventes scanda-

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