LES FUNÉRAILLES A LA MORGUE
sans dignité, ce n'est ni la charité du clergé, ni la sollicitude de l'administration qui ont fait défaut; on doit accuser seulement la coupable indifférence des familles et l'abandon des amis des jours heureux.
Je ne sais rien de plus mélancolique et de plus touchant à la fois que ces enterrements partant de la Morgue; le pauvre corbillard, dont aucune draperie ne rehausse la noire carcasse, n'est suivi que par les croque-morts ennuyés de faire un service qui ne leur rapportera pas le moindre pourboire ; mais les voilà arrivés sur le parvis Notre-Dame; tout alors se transfigure, les portes de la cathédrale, qui s'ouvrent pour le sacre des rois et des empereurs, pour les Te Deicm que l'on chante dans les jours de gloire, pour les grandes solennités publiques, vont s'ouvrir de même devant cet humble cercueil ; les grandes nefs gothiques qui ont vu passer tant de splendeurs abriteront un instant le corps de ce déshérité, la voix du prêtre montera vers le ciel avec la même ferveur à travers ces voûtes habituées à la magnificence des pompes officielles ; l'àme de l'homme, mêmele plus misérable, n'est-elle pas plus grande aux yeux de Dieu que les plus splendides basiliques du monde.
Tous les corps ne sont pas conduits à l'église ; bien souvent, tout ayant été reconnus par les parents, ils sont délaissés; on ne veut pas se donner la peine de s'occuper des funérailles, on se contente de réclamer les vêtements ; si encore les bonnes petites Cathe-
rinettes étaient là, elles remplaceraient les amis absents, elles s'occuperaient du pauvre mort avec un sentiment de rraternellc compassion ; mais la Morgue est un établissement absolument laï([uc et par ce mot, fort à la mode aujourd'hui, nous n'entendons pas seulement parler de ce qui est oppose à une idée religieuse quelconque, même sous sa forme la plus large; il n'est pas besoin d'être un croyant et de professer des opinions très spiritualistes pour être pris d'une grande pitié devant ce cadavre, en quelque sorte renié, que pei'sonne ne réclame ; il n'a même pas le corbillard de l'indigent, un fourgon le transporte au cimetière avec des inconnus et des débris qui n'ont plus rien d'humain.
Tous les corps apportés à la Morgue sont examinés de suite par le médecin inspecteur de service ; le résultat de sa visite est transmis au parquet avec les procès-verbaux constatant les circonstances de la découverte du cadavre.
S'il n'existe aucun indice de crime, le parquet autorise l'inhumation ; dans le cas contraire, il commet un juge d'instruction qui ordonne l'autopsie.
Dès qu'elle est faite, le médecin, en attendant qu'il ait rédigé son rapport, résume sur une fiche les résultats principaux, et l'envoie de suite au magistrat auquel elle fournit les premières indications.
Depuis un certain temps l'usage s'est établi de faire