‹ Paris qui souffreChapitre 39 sur 60 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LkS réformes. — LE DROIT DES FAMILLES, — MAISONS MORTUAIRES. — LA MORGUE FUTURE. — LA SCIENCE AU CONSEIL MUNICIPAL. — LE FOUR CRÉMATOIRE DU PÈRE- LACUAISE. — LE RESPECT DE LA MORT. — CONCLUSION.

^T^ouT en rendant justice aux efforts accomplis pour

A transformer la Morgue et en constatant les résultats considérables acquis par la persévérante intervention de la science, il ne faut pas croire cependant qu'il ne reste rien à faire ; la longue liste des perfectionnements nécessaires, même au point de vue scientifique qui est le mieux traité, est loin d'être épuisée; la Morgue ressemble trop à ces vieilles maisons que des propriétaires avares ne réparent pas sous le prétexte qu'ils vont les reconstruire et qu'ils ne reconstruisent jamais; son état de délabrement et de malpropreté augmente sans cesse, surtout depuis que les cours y amènent une aflfluence plus considérable de visiteurs ; il y a deux ans, le docteur Janicot, retraçant dans un journal l'impression qu'elle lui avait laissée

LES RÉFORMES 293 et reprenant la sévère parole du docteur Gornil, que je citais tout à l'heure, disait : « C'est une honte que « cette Morgue où se distribue cependant un ensei- « gnement pratique absolument unique au monde. « Souvent, très souvent, des médecins ou des magis- « trats étrangers viennent la visiter, parfois en mist sion ; je plains ceux qui sont obligés de la leur <t montrer. »

Ce n'est pas en effet le docteur Janicot que je choisirais pour en faire les honneurs, il ne cache rien et ignore les réticences officielles ; pour lui la salle des cours est un taudis, la salle de réception une pièce infecte et ignoble, et la Morgue tout entière une offense à la mort, à la justice et à la science.

Je serais volontiers de son avis si je ne craignais de décourager ceux qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour réaliser quelques progrès.

C'est surtout le côté moral, si je puis m'exprimer ainsi, qui a été négligé.

On a le droit et le devoir de parler au nom d'autres besoins que ceux de la science, de souhaiter une Morgue qui ne soit pas seulement un institut médicolégal perfectionne', mais un établissement où le service judiciaire soit convenablement organisé, et en même temps un asile digne de la mort et où se manifeste le respect de la souffrance.

Si la Morgue n'était plus qu'un amphithéâtre destiné à l'enseignement d'une certaine branche de la science médicale ; si elle perdait son caractère judi-

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ciaire, le cadavre sérail Irailé un peu trop comme un sujet de démonstration, on apporterait ainsi une aggravation à la douleur des familles quand un de leurs membres est amené dans ce triste lieu.

Le respect qui est dù aux corps dont la justice s'empare lui impose, ainsi qu'aux médecins, les devoirs les plus étroits.

Nous avons déjà dit que le magistrat a incontestablement le droit de prescrire la pénible mesure du transport à la Morgue ; depuis l'époque la plus reculée où une justice criminelle a commencé à fonctionner en France, ce droit a toujours été exercé sans la moindre contestation ; autrefois même on apposait un scellé sur le cadavre ; mais en même temps, il serait juste et moral de consacrer, au profit de la fa mille et de ses représentants, le droit de s'opposer à l'autopsie publique, de veiller le corps et de le ramener à son domicile.

Les parents s'inclinent, sans trop murmurer, devant la volonté du juge ; le désir qu'ils ont de voir punir l'assassin, leur fait accepter le sacrifice, mais c'est un cruel déchirement de voir partir, avant l'heure, dans de telles conditions, sans l'escorte des amis, sans aucune cérémonie consolante, celui qu'ils entouraient de leur respect.

Leur douleur ne serait-elle pas moindre si la Morgue inspirait moins de dégoût, si elle était, suivant fexpression de Charles Nodier « la chapelle ardente de l'infortune ».

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C'est déjà une précieuse amélioration que, par suite d'une récente convention avec l'administration des pompes funèbres, le transport des corps, en pareille circonstance, se fasse par son personnel, avec son matériel, dans une voiture où les parents peuvent prendre place pour escorter le corps, et non plus comme autrefois, dans des conditions révoltantes, honteuses, par des garçons d'amphithéâtre en bras de chemise, sans cercueil et dans quelque ignoble tapissière.

Mais ce n'est pas assez de pouvoir accompagner le corps, s'il faut ensuite l'abandonner pendant vingtquatre heures au moins, le laisser dans ce lieu d'épouvante, où rien ne protège la dignité de la mort et qui, tant qu'il restera ce qu'il est, aura toujours quelque chose d'infamant et d'odieux.

Vainement, demandera-t-on à rester auprès du cercueil, à le faire veiller, on vous répondra : cela n'est pas permis, par la raison que le cas n'est pas prévu et qu'il n'y a pas d'emplacement disponible ; cette prétendue impossibilité est d'autant plus regrettable que l'administration a la prétention, même dans le cas où le cadavre n'a été apporté que pour les nécessités d'une autopsie et sur les ordres du juge, de ne le laisser sortir qu'à la dernière heure, au moment d'être exposé sous la porte de la maison mortuaire.

Les choses ne se passent pas mieux lorsqu'il s'agit

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de la reconnaissance d'un corps et des funérailles d'une personne reconnue.

Il faut avoir vu les choses de près pour s'en rendre compte.

Des parents viennent de reconnaître un cadavre dans la salle publique ; ils se présentent au greffe sous le coup d'une cruelle émotion pour faire leur dc'claration ; on les fait entrer dans une pièce exiguë, ou plutôt une sorte de couloir où tout le monde passe et se coudoie ; les émanations de l'amphithéâtre arrivent jusque-là ; pour examiner le cadavre de plus près, ils doivent pénétrer dans les arcanes de la Morgue ; on les conduit derrière la salle d'exposition dans une grande pièce ouverte à tous les vents, espèce de remise ou de hangar encore plus terrifiant que le reste.

Chercherait-on à augmenter l'émotion des gens, à les jeter dans un trouble encore plus profond, on ne pourrait organiser une autre mise en scène.

Cette salle sert à la fois à la réception des cadavres, à leur lavage, aux préparatifs de l'exposition, au placement dans le frigorifique, à la mise en bière.

Une odeur nauséeuse vous saisit à la gorge, on est au centre même de la lugubre officine, au milieu des allées et venues des garçons dans leur tenue de travail ; par les portes qui s'entrouvrent on apen^oil les salles d'autopsies, on entend le marteau ou la scie de l'opérateur ; le sol est toujours humide et vis-

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