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LE DROIT DES FAMILLES

queux; au fond se dresse, dans toute la largeur du mur, l'appareil sinistre d'une immense armature de fer peinte en rouge brun, avec quatorze petites portes superposées semblables aux ouvertures d'un four ; ce sont les cases du frigorifique ; derrière ces plaques de tôle, il y a dés cadavres .rigides et glacés; de tous côtés, dans tous les coins, on aperçoit des choses à donner le frisson : des brancards, des claies, pour le nettoyage des corps, des tas de cercueils, des loques qui sèchent, des corps souvent en putréfaction, qu'on vient d'apporter, des bières déjà garnies^ d'autres Ouvertes qui attendent leurs hôtes.

C'est là, il y a quelques années, qu'une femme du meilleur monde, habituée à toutes les délicatesses de la vie, brisée par une immense douleur, voulut, malgré tout, passer à côté du corps de sa fille, retiré • de la Seine, où il avait longtemps séjourné, une de ces nuits atroces telles que l'imagination la plus sombre ne saurait en rêver.

C'est là que tous les jours, des gens désolés entrent tout tremblants pour voir de près le corps qu'ils ont cru reconnaître.

C'est là que les ministres des différents cultes, lorsqu'ils sont appelés par les parents, viennent accomplir les cérémonies religieuses de la levée du corps.

Les familles ne sont pas mieux traitées le jour de l'enterrement ; elles sont obligées d'attendre dehors que les préparatifs soient achevés ; on a bien, dans le dernier arrangement de la Morgue, ménagé un

pelil réduit, un vrai taudis pompeusement décoré du nom de salle des familles; mais comme il sert constamment à d'autres usages, la véritable pièce d'attente c'est la rue, en toute saison et par tous les temps, au milieu des badauds qui s'assemblent dès qu'un corbillard s'arrête devant la grille.

Je ne connais pas d'endroit où on ait moins de respect pour les convenances, si ce n'est peut-être dans les gares de chemins de fer, un peu par la faute du public qui le supporte avec trop de patience ; les morts y sont traités comme de véritables colis, et les familles n'ont même pas un abri décent pour y attendre un cercueil.

Tel est, sans la moindre exagération, le respect que Paris, la ville du luxe et des plaisirs, témoigne à la mort et au malheur.

Sans doute quelques perfectionnements compatibles avec l'état actuel de la Morgue ont ]été réalisés ; le personnel se montre plein de zèle, de prévenance et adoucit, le plus qu'il peut, de pénibles et lentes formalités.

Tout cela témoigne du désir de bien faire, mais ne remédie pas au mal.

C'est la reconstitution complète de la Morgue sur un plan nouveau qui s'impose comme une des œuvres les plus urgentes ; on a dit avec raison qu'il en est peu d'aussi indispensables et qui pressent davantage.

Il faudrait renoncer aux vieux systèmes, pour-

MAISONS MORT MAI RKS 299 suivre un but plus largement conçu, adapter l'organisation des services aux intérêts de tous les ordres, et se préoccuper en même temps de réserver à la Morgue un rôle dans l'ensemble de nos établissements d'assistance publique.

Il est regrettable aussi que, dans une ville comme Paris, il n'existe pas encore un lieu où on ait le droit de veiller sur le cadavre que la justice a saisi et où, dans le cas de mort naturelle, il soit possible à une famille pauvre, trop étroitement logée, de de'poser le défunt pendant les délais de l'inhumation.

Sans parler des dangers que la conservation des corps dans un logement trop petit peut présenter en temps de contagion, ne devrait-on pas songer à ce tju'il y a de douloureux, d'inconvenant, dans cette trop intime promiscuité de la vie avec la mort.

Ils sont là, les uns sur les autres, dans une étroite mansarde, les parents, les enfants de tout âge, de tout sexe ; ils vivent côte à côte, se heurtant pour ainsi dire à chaque mouvement qu'ils font, mêlant -leur haleine dans cet espace étouffé ; un d'eux vient de mourir et c'est dans vingt-quatre heures seulement que le corbillard viendra le chercher; en attendant il occupe le lit unique de la maison, c'est le seul honneur qu'on peut lui rendre ; la vie des autres ne doit pas s'arrêter, les enfants ont besoin de manger, de se remuer, de dormir Tîomme .de coutume ; c'est

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le lumignon fumeux posé sur uiu; chaise à côté du mort qui les éclaire, l'air qu'ils respirent est empoisonné par l'odeur du corps qui se décompose, le dégoût devient plus fort que le chagrin, et quanti, le lendemain, le pauvre mort s'en va dans sa bière il laisse le souvenir de quelque chose qui gênait, qui sentait mauvais, et dont on avait hâte d'être débarrassé.

Voilà le spectacle dont sont sans cesse témoins ceux qui, dans tant de maisons de la ville superbe, voient la misère de près.

Ce ne serait pas seulement au pauvre que les asiles mortuaires rendraient des services, mais aussi aux personnes qui voudraient retarder une inhumation afin de s'assurer par un plus long examen que la mort est réelle et que tout espoir de réveiller la vie chez un être aimé est absolument perdu : ces préoccupations, bien que de nioins en moins fondées à mesure que se perfectionne le service de la constatation des décès ne sont pas absolument chimériques et procèdent en tous cas des sentiments les plus respectables.

Un établissement de ce genre serait aussi fort précieux dans le cas très fréquent à Paris de personnes décédées dans leur domicile sans que leur identité soit bien établie; on ne peut leur faire l'injure de les transporter à la Morgue comme de véritables inconnus ; d'autre part, il est dangereux pour la santé publique de garder le corps'au delà des délais légaux,

MAISONS MOUTUAIliES 30J comme je l'ai vu faire dernièrement, pendant sept jours à l'occasion d'une vieille femme frappée d'apoplexie dans sa mansarde ; depuis vingt ans elle habitait la maison mais on ne la connaifsait que sous son prénom ; dans de pareils cas des dépôts mortuaires, assurant au cadavre un asile décent jusqu'au jour de l inhumation, donneraient le temps de faire les recherches nécessaires pour recueillir les renseignements d'état civil et découvrir la famille.

Enfin ne serait-il pas intéressant pour la justice lorsqu'elle reçoit, ainsi que cela arrive tous les jours, des dénonciations anonymes à propos d'une mort suspecte de pouvoir, en retardant l'inhumation, se donner le temps de procéder à une enquête, sans infliger à une famille, le plus souvent odieusement calomniée, la douleur d'une exhumation et d'une autopsie trop prompte.

Procurer aux pauvres le moyen de veiller leurs morts dans un lieu convenable ; à ceux dont l'esprit est hanté par certaines appréhensions, la possibilité de constater le décès avec certitude, permettre à la justice de tenir des cadavres en observation ; tel devrait être l'objet des maisons mortuaires modernes.

Depuis longtemps le mal a été signalé ; dans un intéressant ouvrage intitulé La Vie de l'homme respectée et défendue dans ses derniers moments, Thiery, médecin du roi, proposait en 1787, de cons-

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Iruire dans cliaque paroisso des loges ou lieux do dépôt pour y recevoir et traiter convenablement le> morts, lorsque la pauvreté ou l'indifférence les priveraient des soins qui leur sont dus.

Sur le rapport d'une commission dont faisait parlii' Bertholet, la Faculté de médecine, par une délibération du 16 février 1786, donna à ce projet la plus complète approbation; le roi et M"' Necker s'y intéressaient beaucoup ; les événements vinrent mettre obstacle à sa réalisation.

En 1791 le comte de Berchtold, se plaçant au point de vue des inhumations précipitées, adressa à l'Assemblée nationale un mémoire où il demandait la construction d'édifices destinés à recevoir les corps pour les y exposer jusqu'à ce que des signes infaillibles de mort se soient manifestés.

Un arrêté du préfet de police, en date du 21 ventôse an IX, ordonnait l'ouverture de six temples funéraires pour servir de dépôt -, cet arrêté, non seulement ne reçut aucune exécution, mais fut rapporté par un décret impérial du 18 mars 1806.

En 1855, le conseil de salubrité de la Seine fut d'avis qu'il y aurait lieu de fonder des établissements destinés à recevoir le corps des personnes qui n'ont qu'une étroite habitation de famille.

Le 11 mars 1880 et le 25 avril 1883, la question fut reprise au conseil municipal et l'administration déposait un projet le 23 juillet 1884.

On se souvient aussi des nombreuses pétitions qui.

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