‹ Paris qui souffreChapitre 46 sur 60 · LE RESPECT DE LA MO HT · texte numérisé non relu

LE RESPECT DE LA MO HT

rius que jamais le poète des Misérables pourrait dire :

« grandissant sous le ciel attristé

« L'aveugle suicide étend son aile soml^re

« Et prend à chaque instant plus d'àmes dans son ombre. »

Les uns ont été écrasés par le poids de leurs propres fautes, les autres sont des victimes crucifiées en quelque sorte par toutes les souffrances, toutes les déceptions, toutes les tortures de la vie, sur ces tables de fer de la même taille pour tous; des événements tragiques les ont fait entrer dans le domaine de l'infini où la science de l'homme n'est plus qu'un vain mot et où se résout le problème redoutable de notre destinée ; il semble que tous font appel à la pitié de ceux qui les regardent et que leurs lèvres laissent échapper la suppliante lamentation du livre de Job :

I Miserimini mei, miserimini mei, saltem vos amici mei, quia manus Domini tetigit me. s

Mais les amis sont loin, d'ailleurs s'ils étaient là le blasphème serait le plus souvent dans leur bouche ; la foule s'écoule indifférente, la fille joyeuse se dé- , tourne avec dégoût et le voj'ou effronté, au visage pâle, lance en passant un ordurier propos.

Ce serait nous mettre au-dessous des peuples de l'antiquité, répudier de nobles sentiments que le paganisme avait connus et que le christianisme a traus-

figurés, que de laisser ainsi s'introduire dans les

mœurs populaires le mépris de notre dignité.

Les anciens, s'ils avaient eu des dépôts mortuaires, n'auraient sans doute pas manqué d'y instituer quelques-uns de leurs rites sacrés ; ils se seraient souvenus des vers d'Euripide :

« Je verse sur la terre des tombeaux, le lait, le « miel, le vin, car c'est avec cela qu'on réjouit les » morts. ï

Le moyen âge avait la charité' des sœurs de Sainte- Catherine dont nous avons rappelé le rôle réparateur auprès des cadavres de la basse geôle ; il avait aussi les prières de l'Eglise et des pieuses confréries.

Si ces coutumes, qui parlaient au cœur, ne sont plus, dit-on, de notre époque, ayons au moins une administration et des règlements qui fassent respecter les morts, et que la science, la grande souveraine, étende sur eux sa main protectrice, par respect pour elle-même.

Le feu sacré chez les anciens était un symbole: ne laissons pas éteindre le feu sacré des âmes; le danger est plus menaçant qu'on ne le suppose, et si, par une façon trop naturaliste de traiter la mort, on arrivait peu à peu à ne plus faire de différence entre les restes de l'homme et ceux des animaux, on aurait porté un coup funeste aux idées dont le principe réside dans le sentiment que nous avons de la gloire de notre origine et de notre destinée.

Des relations étroites existent toujours entre l'état

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social d'un peuple et ses croyances; dans un beau livre, M. Fustel de Goulanges a fait à ce point de vue le tableau de la Cité antique; il l'a montrée, avec une grande vérité, puisant dans le culte du passé et de la tradition, dans la religion des morts, sa dignité, sa philosophie, sa virilité, y trouvant le fondement de ses aspirations les plus larges, élevant ses pensées du visible à l'invisible, du passager à l'éternel, de l'humain au divin.

La Cité moderne au contraire rencontrera, si elle n'y prend garde, l'une des causes de sa décadence et de sa ruine dans le matérialisme et dans le mépris de plus en plus marqué pour les dépouilles de l'homme, considérées jadis au point de vue de l'âme dont elles étaient comme le vêtement façonné par la main du Créateur.

Ce sont des tendances contre lesquelles il faut réagir, la pente est fatale et celui qui s'y laisse glisser peut être précipité au dernier degré de l'abaissement ; on arrive bien vite à la honte, la philosophie ellemême ne vous en préserve pas; c'est elle qui, par l'organe d'un de ses plus illustres disciples, a fait à la mort cette injure suprême de la représenter comme pouvant justifier, à la dernière minute, d'une vie sans lendemain, le débordement de tous les instincts charnels et le mépris de toutes les lois morales.

II y a peu de temps, un journal qui ne passe pas pour professer les idées qu'on taxe d'arriérées, le XIX" Siècle, dont le seul titre est un programme, a,

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sans être démenti, racoiilé parla [)luinc d'un de ses rédacteurs les plus accrédités, M. Paul (îinisty que, dans un hôpital parisien, des étudiants venaient, par une odieuse plaisanterie, défaire manger à des camarades des morceaux de chair découpés sur un cadavre de l'amphithéâtre.

Il flétrissait ce sacrilège avec une juste indignation et ajoutait : « Voici trop d'horreurs, à la fin, et c'est i assez des crimes par lesquels les pacifiques pasct sants peuvent être exposés à rencontrer des frag- « ments de corps humains au coin des rues... Le pu- » blic est en droit de concevoir d'étranges idées sur « ce que deviennent les corps des malades qui ont « succombé dans un hôpital. »

Les esprits forts ont souvent raillé les vieux règlements qui voulaient que des messes fussent dites pour l'âme immortelle, tandis que l'anatomiste du collège Saint-Côme promenait son scalpel sur la substance périssable ; mais ils reconnaîtront, si le parti pris ne les aveugle paa, que cela valait un peu mieux que le festin de chair humaine.

Assurément ces faits sont rares, et le corps médical, si digne d'un respect que tous lui doivent et que j'ai des raisons personnelles de lui témoigner, est le premier à réprouver de semblables abominations ; mais ce sont des symptômes, et si on les rapproche de l'engouement du public pour les spectacles horribles, des profanations que les assassins prennent l'habitude d'exercer sur le cadavre de leurs

LE RESPECT DE LA MORT 325 victimes, de l'accroissement de la criminalité' J^ui nous envahit comme une marée montante, il faut bien reconnaître que les idées matérialistes n'ont guère profité à l'éducation de la jeunesse et à la moralisationdu peuple.

La Morgue, avec ses exhibitions hideuses, ses représentations extraordinaires, ses mises en scène trop dramatisées, n'est pas étrangère au mal qui nous ronge ; il faut pour lepeuple d'autres spectacles, il convient de lui faire voir la mort sous de plus nobles aspects; la vue de l'horrible pervertit l'esprit; il ne faut point dire : « Ad alla per fœda et horrida » ; ce ne sont pas là les enseignements qui élèvent les cœurs et inspirent les idées généreuses.

C'est pour signaler ce danger social que j'ai e'crit ces pages tristes et sincères ; mes intentions me feront pardonner la brutaUte' du sujet ; l'âme de l'homme est partout : un publiciste qui, sous le pseudonyme d'Ignotus, a souvent illuminé par de brillantes peintures les sombres et mélancoliques profondeurs de Paris, disait, en traitant le même sujet : i Une idée <r d'ordre supérieur me soutient. Au milieu de ces « nuits grouillent des lumières comme des étoiles ou « des vers luisants.

« L'âme chantera son alléluia parmi les frémisse- « ments de la chair ou le détritus du ruisseau, « comme une alouette s'enlève d'un petit tas de fu- « mier et chante vers le ciel son air triomphal. »

Ce qui est de nature, même pour les moindres dé-

l'A lus (JUJ S U U F 1 • a K tails, à mettre un peu de sentiment dans les choses, à entretenir le respect de notre personnalité, est digne de l'attention de quiconque a souci de la grandeur morale d'un peuple et de la dignité humaine ; tout ne finit pas avec la dernière larme qui vient mouiller à l'heure suprême les yeux de celui qui a souffert dans ce monde.

iVoKS n'avons pas la préteniion de publier une bibliographie complète du sujet que nous avons traité, nous nous bornons ù indiquer les principaux documents à consulter; les chiffres en caractères romains indiquent la paye du livre, dans laquelle le document est cité.

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