LE RESPECT UE LA MORT
être chacun de nous, et, à toute heure, frappent nos frères déshérités.
Mon but n'a pas été de faire du réalisme malsain, d'étaler le spectacle inutile de choses répugnantes ; je me suis abstenu, bien que cela eût été sans doute le meilleur moyen d'intéresser le public, de raconter les crimes qui ont fait époque dans les annales de la Morgue et l'histoire, non pas du fauteuil, mais du tabouret de paille des confrontations sur lequel sont venus s'asseoir, tremblants et épouvantés, cyniques ou audacieux, les héros de ces assassinats auxquels on s'est plu à donner une sorte de célébrité.
J'ai voulu simplement demander à la société un peu plus de pitié pour ceux qu'elle broie sur sa route, appeler l'attention de quiconque a le respect de l'humanité sur la nécessité de transformer les dépôts mortuaires et les établissements de médecine légale, en opérant les réformes que les médecins réclament depuis longtemps et montrer que les magistrats, quoi qu'on en ait pu dire, n'ont jamais entendu, dans leurs investigations, traiter les dépouilles d'un être humain comme celles d'un animal, i perinde ac jumenta ».
La moindre compassion témoignée à la douleur vaut mieux que tous les discours, et le soulagement apporté par de bienfaisantes mesures aux misères matérielles et morales d'une cité où elles abondent est pour ceux qui sont ses magistrats le meilleur moyen de mériter sa reconnaissance : t Le seul acte
« de ma vie publique dont je ne me sois jamais re- « penti, > disait Lamarline qui ne fui jamais un politique haineux, * est d'avoir, lorsque fort jeune I encore, je fus nommé maire de Milly, fait mettre « une margelle de pierre où se désaltèrent les voya- « geurs et les bergers » .
Les pensées que j'ai exprimées m'ont assailli plus d'une fois alors que mes fonctions m'obligeaient à traverser la salle publique de la Morgue.
J'apercevais tous ces malheureux étendus sur le même rang, sans distinction d'âge, de condition ou de sexe; la mort subite les a frappés en pleine santé, sans que la maladie ait altéré leurs traits et amaigri leur corps ; les uns ont comme un sourire sur les lèvres, vision du rêve au milieu duquel ils ont quitté la vie, les autres portent l'empreinte de la stupeur et de l'angoisse ; il plane sur eux tous une impression de drame ; revêtus encore de leur costume, ils ressemblent à des gens endormis dont les yeux vont s'ouvrir, dont les bras vont s'étendre pour reprendre le labeur interrompu.
Mais tout est fini pour eux ; l'heure du repentir lui-même a passé et leur vie est un fait accompH qu'aucune puissance ne peut plus changer; ils ont été amenés là par le crime, par ces misères atroces qui troublent le cerveau et entraînent parfois à tuer pour vivre ou à se tuer pour ne pas souffrir.