I.HS FEMMES
« Henriette aime son petit homme plus qu'une femme peut
'aimer, mais aujourd'hui, elle le déteste. »
M Je m*ennuie à mourir, je veux revoir mon petit homme que ^ j'aime et quand je sortirai, s* il me quitte, je le ferai crever par
deux garçons ; sans lui je ne serais pas là et il est cause de tout, ^ mais je l'aime tout de môme, de tout mon cœur. » ^ a Souvenir de mes amours défuntes qui sont cause que je suis
dans cette Souricière, mais dès que je sortirai enfin, mon amant I, pourra s'attendre au revolver. »
H « Je jure de ne plus recommencer, écrit encore une de ces
femmes, en forme de conclusion pr.uique, car des hommes, j'en ai
assez, c'est par amour que je suis ici, j'ai tué mon amnnt et je suis
acquittée, méfiez-vous des hommes, car ce sont des trompeurs. » K Mais ce qui m'a le plus frappé et ému, ce sont les pensées pieuses, B les promesses de repentir, les invocations i la Providence : « Le ■ j jgement des hommes n'est rien, celui de Dieu est tout, i" jour
de mon instruction. »
»«c Dieu est si bon, qu'il a pitié des malheureux. » « Vierge sainte, ô Marie, ma souveraine, je me jette à vos pieds et me mets sous votre protection, »
I« Crois en Dieu, il te tirera de ta prison, souvent il m'.i exaucé. »
u Supportons sans murmurer les tribulations ; si c'est à tort, cela expie nos péchés. »
« Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur, daignez me prendre sous votre protection, et faites-moi la grâce de ne jamais retomber dans mes anciennes fautes qui puissent vous déplaire. » « Mon Dieu, exaucez mes prières, je vous en supplie en grâce, je vous prouverai combien je serai sincère, et je vous promets que
chaque soir et chaque matin, je n'oublierai plus mes prières, ayez pitié de moi. »
On voit, par ces quelques citations épigraphiques, que j'aurais pu multiplier à l'infini, que Tétat moral des femmes détenues est bien supérieur à celui des hommes ; cela peut s'expliquer, par leur nature, leur éducation, mais il serait injuste de méconnaître ce qui revient dans ce résultat au régime de la prison; la relation entre la cause et l'effet est trop directe pour pouvoir être contestée ; dans les prisons d'hommes, le détenu est livré à lui-même. A Saint- Lazare, la femme, enveloppée dans une atmosphère de charité, est sans cesse soumise à une action moralisatrice.
Il faut que le vice suit bien invétéré, pour que la sensibilité et la faculté d'aimer aient complètement disparu chez la femme, elle reste, malgré ses fautes, plus accessible que l'homme aux sentiments généreux et tendres ; c'est à son cœur qu'il faut parler; en admettant qu'on puisse agir sur l'homme coupable par le raisonnement et la morale philosophique, on arriverait de cette façon à détruire chez la femme les dernières chances de relèvement. Il y a dans la maison de Saint-Lazare, plus de cœurs sensibles que d'esprits forts, et c'est pour cela qu'elle donne le spectacle des plus surprenantes conversions. La femme se laisse toucher avant tout par la charité ardente qui se dévoue, paie de sa personne, agit dans des vues désintéressées, mais toute gardienne qui serait simplement à ses yeux une personne exerçant un métier pour gagner sa vie n'aurait sur elle aucune autorité morale, et perdrait son temps i la sermonner.
C'est aussi ce besoin de rencontrer de la sympathie, de compter sur un dévouement, qui fait à l'avocat une situation toute particulière à Saint-Lazare; il y est entouré d'un prestige beaucoup
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plus grand qu'à Mazas ; la femme, moins sceptique que Thomme, a l'enthousiasme prompt et Tespérance facile ; elle considère l'avocat comme un sauveur providentiel ; aussi elle l'appelle souvent, ses visites ne sont jamais assez fréquentes, et le moindre retard lui fait croire à un oubli. Il lui semble qu'elle n'a plus rien à redouter dès qu'il vient l'assister ; je me souviens de cette inscription relevée encore à la Souricière : « Je suis arrêtée pour un vol de trois mille trancs, mais j'ai un avocat, » avec un gros point d'exclamation exprimant toute l'étendue de sa confiance ; dès qu'une détenue W vu son avocat, elle s'empresse d'en parler, en fait le portrait, on veut savoir s'il est jeune ou vieux, brun ou blond ; elle raconte ce qu'il a dit, elle vante son talent, sa bonté ; s'il porte un nom déjà célèbre, la détenue devient un personnage important et grandit de cent coudées aux yeux de ses compagnes; si elle est acquittée, Tadrairation n'a plus de bornes, le nom de l'heureux avocat vole de chambre en chambre, et pendant un certain temps; il est le Dieu de la maison ; on lui élèverait des autels, toutes les détenues le réclament, jusqu'au jour où un plus grand succès obtenu par un autre, vient changer le courant de la popularité aussi capricieux dans les prisons que dans tout autre lieu.
La sensibilité des détenues se manifeste encore par Tintérêt qu'elles se témoignent les unes aux autres, en même temps que par le mépris avec lequel est accueillie parmi elles la femme, coupable à leurs yeux, d'une infime trahison; elles savent très bien faire une distinction entre la malheureuse qui fournit contre son amant des preuves à la justice, tout en croyant le sauver, comme dans l'affaire Pranzini ; soit pour se disculper elle-même, comme dans l'affaire Marchandon ; soit pour s'affranchir du joug d'un scélérat, comme dans L'affaire Prado, et la femme qui, par lâcheté consent à
afto LES PRISONS DE PARIS
entrer dans un complot ourdi contre celui qu'elle prétend aimer; elles plaignent les premières d'avoir été obligées de faire ce qu'elles auraient fait elles-mêmes dans des circonstances semblables, mais l'action de l'autre révolte ces sentiments de tendresse et de générosité dont leur coeur, même fiètri, conserve toujours quelque vestige ; c'est ainsi que la femme Fenayrou qui, pour obéir à son mari, avait consenti à attirer son amant dans une embuscade mortelle, faillit être écharpée par les femmes de Saint-Lazare, le jour où elle parut pour la première fois sur le préau ; M"' de Staël n'avait-elle pas raison quand elle disait : « Le cœur des femmes n*est fait que d'amour. »
Le petit enfant, pauvre innocent, a aussi une place importante à Saint-Lazare, dont la chapelle est la seule qui possède des fonts baptismaux; son influence est une de celles qui concourent h entretenir quelques bons sentiments dans le cœur de ces femmes et à purifier l'air de la maison ; les détenues, soit qu'elles accouchent à la prison, soit qu'elles aient été arrêtées avec leur enfant, peuvent le garder pendant la période de l'allaitement et du sevrage; rien n'est plus triste que la salle où ces petits êtres, destinés presque tous à une vie misérable, essaient leurs premiers sourires au milieu de tant de douleurs ; la fierté de la mère, quelque dégradée qu'elle soit, se réveille quand on admire son enfant, en même temps que sa jalousie éclate parfois en scènes violentes et porte le trouble dans le dortoir tout entier, si l'enfant de sa voisine est plus fort et plus fêté que le sien; à chaque instant dans cette vie de prison l'amour maternel afïinne sa puissance; une femme intraitable entre toutes, à la suite de nombreuses punitions, avait été mise dans la cellule qu'on appelle le cachot et qui n'a d'ailleurs de terrible que le nom, rien ne pouvait triompher de ses violences et
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e sa méchanceté, on lui relire son enfant, aussitôt elle s*apaîse ci soumet à la règle- Une de ces malheureuse avait été condamnée, le avait accepté sa peine avec courage, mais sa petite fille meurt et aussitôt elle cherche à se tuer. Une autre ne veut pas laisser emporter son enfant qui vient d'expirer; elle le berce sur ses genoux, elle le couvre de ses baisers et dans un accès de désespoir, devant toutes les autres détenue; qui mêlent leurs larmes aux siennes, elle s'écrie: « Pardonne, pardonne à ta mère de t' avoir amené dans cette prison pour y mourir. »
Ce n'est pas seulement sur la mère que l'enfant exerce son
L ^action, c'est aussi sur toutes ces femmes pour lesquelles il est une
^Histraction et plus encore un être à aimer, un être qui réveille dans
F leur cœur les plus émouvants souvenirs ; elles trouvent du plaisir
, à le soigner, à le prendre dans leurs bras; s'il vient à mourir, c'est
un deuil pour toutes. « Les regards des prisonnières, nous dit dans
L^n livre touchant intitulé « Cinquante ans de visite à Saint-Lazare »,
^^ne dame qui fut souvent témoin de ces scènes, se concentrent
sur le petit mort, on dirait qu'elles le dévorent des yeux; une
terreur se réveille chez elles pendant cette contemplation et je ne
crois pas qu'on puisse assister à un spectacle plus impressionnant. »
^p Cela est plus vrai que toutes les théories ; on ne considère
r trop souvent chez le criminel que ses instincts mauvais, on néglige
I ce qui rappelle la dignité, la noblesse de la nature humaine ; il y a
pourtant des aspects bien consolants h observer, bien faits pour
encourager ceux qui se consacrent au relèvement des coupables et
^^e comprends ce mot d'une des dames visiteuses de Saint-Lazare :
^^ Lorsqu'on entre en relation avec ces femmes dans la prison, on les
aime sans aucun effort et sans qu'il en coûte. »
Saint-Lazare, dont j'ai rappelé l'oricrine illustre dans un précé
dent chapitre, fut érigé en prison le 15 décembre 1794; après avoir
des deux sexes, il fut, sur la aux femmes détenues à Sr
propo-
-Péligic.
renfermé des personnages
sition de Paganel, affecté aux temmes détenues à bamtc- Jusqu'en 1858 le service intérieur resta confié k des hommes, à cette époque on en chargea des surveîlbnies laïques, bien qu*elles eussent au cou une médaille avec ces mots: « Morale, religion », elles ne parvenaient pas à se faire respecter et à maintenir la discipline; l'une d'elles, par un excès de phiîanthropîe, favorisa même l'évasion d'une femme accusée de faux. Aussi, en 1850, par un arrêté de M. Cirlier, préfet de police, la communauté de Saint- Joseph, tondée en 1805 et dont les excellents services avaient déji été appréciés dans les prisons de Lyon, fut appelée à remplacer les surveillantes.
Il n'y a pas d'autres employés hommes dans la maison que le directeur, les greffiers, et les gardiens chargés des services extérieurs.
La création de Saint-Lazare fut un progrès important dans notre système pénitentiaire et consacra le principe des maisons séparées pour les hommes et les femmes. Les premiers résultats furent satisfaisants et en 1805 un rapport officiel s'exprimait ainsi: « Cet établissement dont l'institution honore d'autant plus les administrateurs qui l'ont fondé que les succès progressifs ont démontré son utilité, a fourni la preuve de ce que la patience et une volonté ferme peuvent vaincre d'obstacles pour réaliser des moyens d'amélioration ; dans moins de cinq années, cette maison 2 changé en ouvrières actives et intelligentes des femmes dangereuses et à la charge de la société. »
Aujourd'hui, le langage est bien différent et il semble même, aux yeux de radoiinistratioa, q^ue Saiut-Lazare soit devenu un lieu de perdition.
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Quand on voit cette prison du dehors, sa porte sombre, ses murailles noires et souillées de h lèpre du vice, on est disposé à croire qu'il n'y a aucune exagération dans les récits pleins d'horreur publiés sur son compte ; que de gens seraient surpris d'y trouver de larges chemins de ronde qui ressemblent à de tranquilles rues de province, de beaux arbres dans les cours, et surtout le long du mur d'enceinte, un jardin st calme, si plein d'ombrage et de verdure, que l'on se croirait transporté bien loin du bruit de la ville, dans une hoimête
^ retraite au milieu des champs.
H Les gens qui, sans avoir jamais mis les pieds à Saint-Lazare, prétendent juger cette prison sur certains pamphlets, copiés les uns sur les autres, s'en font une idée absolument fausse; ils en parlent avec horreur et ont fini par faire croire au public que cette maison est inhabitable, qu'il n'y a ni place, ni air, que les détenues y soni laissées sans frein, ni surveillance à la liberté de tous leurs mauvais instincts; on revient bien vite sur ces impressions ; cette prison très défectueuse assurément par certains côtés, est infiniment plus gaie, plus saine et surtout plus visitée par la charité que toutes les autres.
I La population de Saint-Lazare se divise en deux catégories bien distinctes : les détenues judiciaires, prévenues ou condamnées
Bii plus de deux mois; elles forment la première section; les femmes de mauvaise vie détenues adminisirativement , malades ou bien portantes, soumises ou insoumises, elles forment la seconde section.
Le 8 août 1889, Saint-Lazare comptait 404 femmes de tnauvaise vie sur lesquelles 312 étaient malades, 175 prévenues et 180 condamnées, soit un total de 769; le chlSre des détenues judiciaires a beaucoup diminué dans ces derniers temps, par cette raison que
les condamnées à plus de deux mois vont depuis Tannée dernière subir leur peine dans la maison centrale de Doullens.
Toute cette population, à laquelle il faut ajouter le personnel de la prison, les 46 sœurs surveillantes et 26 recluses de Nanterre, servant d'auxiliaires, est logée dans huit grands bâtiments principaux, coupés par plusieurs cours : la cour d'entrée, des allés valides, de l'infirmerie, des prévenues et des jugées.
Avant de pénétrer dans l'intérieur même de la geôle on traverse une salle qui sert de poste central aux gardiens prêts à répondre à l'appel des sœurs si quelque désordre grave venait à se produire; l'un d'eux vous ouvre une porte fortement verrouillée, vous montez au premier étage, vous apercevez en passant Fentrée d'une lingerie où des femmes travaillent et rangent des piles de draps et de serviettes, puis vous vous trouvez dans une grande pièce ; d'un côté est le logement des religieuses, de l'autre celui des détenues; une sœur est assise devant une table, on se croit dans le vestibule d'un ouvroir ou dans un parloir de pensionnat; une porte grillée vous rappelle à la réalité, elle se referme lourdement; vous êtes dans la prison.
Par suite d'ingénieuses dispositions et d'un véritable luxe de grilles et de portes qui obligent la sœur qui vous accompagne à se servir à chaque instant de sa grosse clef, il n'existe aucune communication entre les détenues des différentes sections; elles ont bien la même chapelle et le même réfectoire, mais le service est réglé de façon qu'elles ne puissent se rencontrer; il existe entre les deux grandes sections un antagonisme étrange ; chacune d'elles se considère comme supérieure ù l'autre; les filles de débauche ont une certaine prétention à la probité, elles parlent sans trop de honte de leur triste condîilou» mais elles témoignent du mépris
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aux femmes arrêtées pour des délits de droit commun ; celles-ci, qui d'ailleurs sont neuf fois sur dix voleuses et vicieuses, aiment de leur côté à se donner des airs de vertus et parlent àcs filles dans des termes méprisants.
Ce qu'il y a de plus parfait à Saint-Lazare, c*est assurément rinfîrmerie de la seconde section; il n'existe pas d'hôpital mieux entendu et d'un aspect plus gai; les salles, très élevées, ne contiennent qu'une dizaine de lits; d'un côté s'ouvrent de larges fenêtres d'où l'on voit les pentes de Montmartre, les arbres des Champs-Elysées, les dômes et les tours de l'Exposition, tout ce grand et cruel Paris dont les vices emplissent la maison ; à l'aucre extrémité les salles sont séparées par un vitrage d'une galerie très spacieuse donnant sur des cours plantées d'acacias et de sycomores. Le soleil anime tout cela, ses rayons tracent de grands dessins sur les murs et sur le dôme de la chapelle; sur l'appui des croisées s'épanouissent des géraniums rouges, des résédas, et des volubilis grimpent le long des fenêtres ; un beau merle qui paraît l'objet de soins particuliers se démène dans sa prison d'osier; c'est l'heure de la promenade, on aperçoit les femmes marchant dans la cour, les unes derrière les autres et causant assez librement ensemble ; d'autres sont restées dans les chambres et aident les vieilles hospitalières de Nantcrre à faire le ménage; une sœur déjà âgée apprend à une jeune fille à se servir d'une machine à coudre et on sent tout ce qu'il y a de maternel dans ce contact de la charité et du vice; dans la salle, une pauvre fille, plus malade que les autres, est cou* chée sur son lit, elle vient d'avoir seize ans, elle n'a pas Je parents, son visage, amaigri par la souffirance, a perdu cette expression de violence et de révolte qu'on retrouve chez beaucoup de ces femmes; ses jours sont comptés, et c'est la mort, la grande libératrice.
qui viendra la prendre, plus heureuse que les autres, pour l'empôcher de retomber dans la vie fatalement misérable qui attend la plupart de celles qui retournent à la rue.
Les femmes valides de la seconde section sont installées dans de moins bonnes conditions. Elles sont un peu à l'étroit dans leurs ateliers et le dortoir où elles couchent en commun n*est pas assez vaste, leurs lits sont beaucoup trop rapprochés, elles n'ont même pas de place pour ranger leurs vêtements.
Ces femmes qui sont arrêtées sans mandat^ détenues sans jugement, peuvent par une simple décision administrative, prononcée sans appel, être enfermées pendant un temps qui varie de trois jours à deux mois ; ces lettres de cachet en réduction, que les spécialistes déclarent nécessaires, donnent d'assez mauvais résultats et n'empêchent pas, si même elles n*y contribuent, le nombre de ces malheureuses d'augmenter de jour en jour.
Saint-Lazare est une h.tlte plutôt qu'une punition pour la plupart de ces temmes; toutes ont passé et passeront par là; c'est leur maison de campagne; elle a inspiré plus d'une cynique chanson aux poètes des brasseries ; le coup de balai que de temps à autre les agents des mœurs donnent dans nos rues, ressemble trop au nettoyage d'un appartement dont on n'ouvrirait pas les fenêtres; la poussière se déplacerait sans disparaître.
Pendant leur séjour en prison, beaucoup de ces femmes ne sont pas abandonnées par les gens de leur monde, elles reçoivent de l'argent, font faire de très bonnes recettes à la cantine ; celles-là ne figureront pas parmi les repenties, elles prennent tout simplement des iorces pour recommencer leur vie, et, comme elles sont en commun, elles complètent leur éducation et se perfectionnent dans la scieuce du mal.
Saitit-Lazarre. — Porte de l'Infirmerie* {D'après nature.)
rer au moins les jeunes des vieilles, les novices des habituées, les repenianies des endurcies ; quelques jours de solitude dans des refuges en dehors de Paris, loin du souffle de h grande ville, seraient assurément préférables i des semaines passées en commun ; ne devrait-on pas pendant ce temps les soumettre à un régime extrême-
LES PRISON?; Dn PARIS
ment sévère, les priver de cantine, de secours extérieur; ne devraiton pas arracher les filles mineures à leur mauvaise vie en les retenant jusqu'à leur majorité dans des maisons d'éducation; ne devrait-on pas songer aussi à transformer en délits certaines contraventions administratives, de façon à permettre à la justice d*appliquer sans arbitraire des peines vraiment moralisatrices et de fournir à la déportation des sujets jeunes, vigoureiix, capables de se régénérer dans de nouvelles conditions sociales.
Mais c'est surtout dans la première section, réser\'ée aux détenues judiciaires, qu'apparaît dans son énormité l'imprévoyance sociale; la promiscuité de jour et de nuit est complète. « On apprend de tout à Saint~La.zare, me disait une femme de soixante ans, une jeune fille ne peut que s'y perdre davantage, puisque des femmes âgées apprennent ce qu'elles ne savaient pas. " Sans doute il existe une séparation entre le quartier des prévenues et celui des condamnées, mais dans chacun de ces quartiers, le régime est celui de la communauté de jour et de nuit dans ce qu'il y a de plus absolu et de plus pervertissant ; cette communauté se pratique, le jour dans les ateliers où on se coudoie, où la surveillance de la sœur, assise sur une estrade comme une maîtresse d'école, est impuissante à empêcher les gestes, les regards, les conversations qui s'entre-croisent comme des messagers de vice et vont porter la contagion dans des âmes encore à demi innocentes. La nuit, le rapprochement est encore plus funeste, parce qu'il est plus intime ; dans de petitL-s chambres, sans lumière, les Hts au nombre de cinq à six, par chambres, sont absolument les uns sur les autres et tout semble disposé pour livrer à l'action malfaisante des matrones du vice, les femmes qu'une première faute amène dans cet enfer.
A riiifirmerie, dans une salle, vaste et très claire, les prévenue
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'et les jugées sont encore absolument confondues; c'est toujours le m<Jme inconvénient, mais il est un peu corrige par la présence des sœurs et les fréquentes visites des dames de charité : « Detouttemps nous dit l'une d'elle, la salle Sainte-Eléonore a été le rendez-vous favori de la dame visiteuse et de la détenue malade. Il s'y est fait beaucoup de bien par la simple lecture de la Parole de Dieu, par la
Hpiété, par l'affectueuse sympathie qu'il est naturel de témoigner aux personnes qui souffrent. » Aussi le séjour de l'infirmerie est-il très recherché, et le Directeur qui s'efforce le plus qu'il peut de séparer l'ivraie du bon grain, trouve volontiers un prétexte pour envoyer à l'infirmerie les détenues qui à raison de leur habitude de vie ou de leurs sentiments plus délicats, auraient trop à souffrir dans les dortoirs ordinaires.
^Les prévenues peuvent aussi moyennant une petite redevance, ngt centimes par jour, connue sous le nom de pistole, êire plicées dans des cellules contenant trois ou quatre lits seulement, avec deux matelas au lieu d'un, et un oreiller déplumes et quelques meubles ; en outre, elles achètent à ce prix le droit de travailler dans leur chambre et de se lever à l'heure qui leur convient.
Mais lisolement complet est impossible, c'est bien, comme le disait Tannée dernière M. Millerand, au nom de la commission du budget, « la promiscuité dans toute son horreur ».
■ Les magistrats, témoins journaliers de ce mal, le signalent depuis bien longtemps et c'est avec raison qu'un des chefs du parquet de la Seine, M. Camille Bouchez, disait dans une circulaire adressée aux juges d'Instruction : « Les locaux qui sont affectés aux femmes détenues préventivement sont tels que je ne puis que vous recommander d'en abréger autant que possible le séjour à celles à qui vous ne pouvez vous dispeuser de riiiffiger. » Il est souvent
arrivé que des femmes, ont dû, à ce mauvais état de la prison," d'être mises en liberté provisoire, malgré la gravité de Tinculpation; le juge trouvant moins d'inconvénient au point de vue social à courir le risque de les voir prendre la fuite qu'à les condamner à une corruption presque certaine.
On s'imagine sans peine à quels dangers est exposée, à quelles tortures morales est soumise la mallieureuse qui, victime d'une erreur ou d'une dénonciation calomnieuse, est détenue pendant toute la durée de l'instruction; en pénétrant tout h coup dans ce monde mystérieux de la dépravation, en entendant des mots dont le sens lui échappe encore, en se sentant sous des regards hardis il semble à Thonnétc femme, à celle tout au moins qui n'est pas encore corrompue, qu'elle est, suivant l'expression de l'une d'elles, «livrée à des bêtes qui vont la dévorer » ; elle est comme fascinée, elle étoufie dans cet air impur, sous ces haleines brûlantes, comme me l'écrivait une détenue dans un accès de désespoir : « Je suis perdue si vous me laissez un jour de plus ici, et j'aime mieux uiourîn »
Depuis longtemps beaucoup de ces inconvénients auraient été amoindris et supprimés si on n'avait ajourné les améliorations les plus pratiques sous le prétexte de faire disparaître la prison ellemême ; des commerçants du quartier ont fait des pétitions pour demander l'aliénation des terrains considérables qu'elle occupe et des syndicats sont déji formés pour les acheter en spéculation ; ils n'ont pas été fâchés de voir faire i la prison une réputation si mauvaise qu'il semble qu'il n'y ait plus qu'à la démolir, voire même à la brii- 1er. En même temps, passant d*un extrême à l'autre, on ne parle de rien moins que de substituer le régime cellulaire absolu au régime Commun et à moins d'incidents imprévus, ce changement, souvent annoncé, peut être cette fois considéré comme déjà accompli.
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agj
A la fin de l'un des chapitres du « Paris bienHiisrint », M. Maxime Ducamp, en 1888, annonçait ces réformes dans les termes suivants : « Depuis que ce ciiapitre est écrit, dtsait-il, d'importantes modifications ont été apportées au régime de Saint-Lazare, sur l'initiative de M. Herbette. Seules les femmes de mauvaise vie, punies par voie administrative resteront dans la vieille prison, les prévenues seront internées à la maison de répression de Nan terre ; les détenues jugées seront transportées dans une division spéciale de la maison centrale de Doullens ; les jeunes filles en correction paternelle seront placées à la Conciergerie, dans l'ancien quartier des Cochers, que l'on est en train d'aménager pour elles. Ces mesures sont excellentes, ajoutait-il, et Ton ne saurait trop applaudir. »
Dans un rapport de M. Herbette, du 12 décembre 1888, au président du Conseil, ministre de rintcrieur, ces projets étaient exposés et le rapporteur ajoutait : « Votre administration se félicite qu'il ait été possible d'entreprendre et d'achever déjà pour une part une œuvre réclamée depuis plus de cinquante ans. »
Le principe même de la réforme mérite la plus complète approbation, tout le monde est d'avis sur la nécessité de séparer des catégories de détenues d'origine et de condition différentes, trop longtemps, sinon confondues dans les mêmes quartiers, au moins enfermées dans la même enceinte. Mais, tout en rendant pleinement hommage aux intentions de l'administration, on peut se demander si dans l'application, des inconvénients plus graves, que^ceux auxquels on se propose de remédier, ne vont pas se manifester.
L'exécution de ces réformes a commencé depuis un an, les condamnées a plus de deux mois de prison sont envoyées dans la maison centrale de Doullens. En vertu d'un arrêté ministériel du 12 février 1889, les jeunes filles en correction paternelle ne vont plus à Saint-Lazare,
on n'y reçoit aucune mineure de seize ans soit à titre judiciaire, soit à titre administratif, à moins que son état n'exige des soins particuliers àrinfirmerie spéciale de Saint-Lnzare ; en outre on cesse d'y envoyer les femmes condamnées par le tribunal de simple police pour contravention.
Mais ces catégories d'origines si diverses sont-elles séparées, placées dans des maisons distinctes de façon que toute confusion devienne absolument impossible, comme on l'annonçait? Pas le moins du monde, elles sont réunies à la Conciergerie, on a tout simplement déplacé la promiscuité, en la transportant du faubourg Saint- Denis au quai de l'Horloge; à Saint-Lazare, les jeunes filles de moins de seize ans arrêtées par la police des mœurs ou enfermées par leurs parents^ les femmes contrevenantes n'avaient entre elles aucune communication ; à la Conciergerie elles sont confondues, sinon en théorie, du moins en fait. Pour caser CCS femmes et ces petites filles, on a fait déménager les cochers et on les a envoyés à la Petite Roquette où ils sont fort bien; ils occupaient à la Conciergerie le bâtiment qui se trouve derrière le cachot Marie-Antoinette sur cette cour en plein nord, triste et humide» à laquelle les Girondins ont donné leur nom; c'est là l'unique promenade de ces pauvres enf.ints, en attendant souvent pendant de longs jours, leur envoi à la maison de Pouilleuse, près Rueil; combien ne doivent-elles pas regretter le grand jardin de Saint-Lazare, où les oiseaux chantent et où les fleurs peuvent vivre. Dans une salle basse où le jour arrive à peine et qui pouvait suffire aux cochers venant y dormir et fumer pendant deux ou trois jours, je vois autour d'une table, en train de manger et de lire, une ■ douzaine de petites filles de dix à seize ans, l'une me raconte que « sa mère l'avait envoyée vendre des bouquets dans les cafés »j.
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I*autre « que son papa est à l'Asile de nuit », celle-ci a que sa patronne l'accuse de lui avoir volé de l'argent », ce sont des prévenues et des jugées; parmi elles j'aperçois une fillette d'une douzaine d'années, toute débraillée et plus mal peignée que les autres, j'apprenJs que c'est une enfant en correction paternelle; est-ce pour la soumettre au contact des voleuses et des coureuses de rues que son père a obtenu de la justice, l'autorisation de la faire enfermer dans une pareille geôle. A Saint-Lazare au moins, elle eût été dans un quartier spécial. Dans la cour, sous les yeux mêmes de ces enfants, près des arcades trapues de la triste galerie où André Chenier se promenait en récitant ces vers :
Le messager de mon, noir recruteur des ombres. Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.
une jeune fille de quinze ans à peine, assez coquettement vêtue, à la physionomie insolente, est assise sur un banc, elle tient à la main un petit paquet de linge, noué dans un mouchoir ; la police vient de la ramasser dans quelque coin ; d'autres enfants traversent la cour pour aller à la fontaine lui parlent en riant ; un peu plus loin dans une pièce dont la porte est ouverte, une femme d'une quaran taine d'années, tient un livre à la main; c'est une contrevenante aux règlements sur les garnis, c'est peut-être chez elle qu'ira se loger en sortant de prison la jeune fille qui est devant elle.
Ce n'est pas un tableau fait avec des traits rassemblés à plaisir, c'est la réalité prise sur le vif; on comprend que dans ces conditions la séparation réglementaire soit inapplicable et que des communications de tous les instants s'établissent bien plus facilement que dans l'ancienne prison, entre les détenues vivant côte à côte et sous les regards, trop facilement distraits, d'une unique gardienne.
La nuit on les sépare par groupe; mais toutes les cellules ouvrent sur le même couloir; elles sont là absolument livrées à elles-m^mes et les murs sont couverts d'inscriptions comme ceJles-ci, tracées par des fillettes de douze ans : « Je t\idore, mon Gustave.,. — Marie aime Eugène de la Courtille pour la vie. — Marceline, rêve de son petit homme Gaston, mort à lui s'il me fait des traits, etc. » Si une aussi déplorable situation était le fait du personnel de la prison, f aurais ici gardé le silence, mais tout au contraire son rôle est à la hauteur des difficultés et le mal serait plus grand encore si le directeur et ses employés ne faisaient tous leurs efforts pour tirer le meilleur parti possible d'un local absolument défectueux.
Mais la mauvaise installation matérielle est encore le moindre inconvénient; à Saint-Lazare les petites filles, plus intéressantes que les autres détenues par leur âge, leur état d'abandon, la possibilité d'être ramenées au bien, étaient robjet d'une sollicitude toute particulière ; les sœurs leur témoignaient un soin affectueux et maternel, les emmenaient dans leur jardin, les soignaient avec une tendre solhcitude, les recommandaient aux dames visiteuses, et parvenaiept souvent à les sauver; on a pensé que mieux valait laisser ces malheureuses enfants dans un abandon complet que de permettre aux sœurs, qui sont au Dépôt, de l'autre côté du mur, de continuer auprès d'elles leur œuvre de charité ; on peut souhaiter que cette nouvelle organisation soit provisoire, car si elle devait durer on ne saurait vraiment la considérer comme un progrès.
Après avoir envoyé les petites filles et les contrevenantes à la Conciergerie, on se propose de mettre au Dépôt toutes les prévenues, sauf celles qui seraient signalées comme étant de mauvaise ^ie; d'abord comment s'y prendra-t-on pour faire cette distinction ; à quel sigiie reconnaîtra-t-ou la fille de mauvaise vie ; veut*on par
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îà désigner seulement celle que la police a inscrite; mais beaucoup d'autres n'ont pas une meilleure moralité, j'ai déji dit que la plu- Hpnrt des voleuses étaient en même temps des débauchées, et demie- "renient à Saint-Lazare, sur cent femmes inculpées de délits de droit commun, il y en avait soixante malades par suite de leur inconduite. A qui donc appartiendra-t-il de décider si une prévenue mérite la qualification de débauchée; ne faudrait-il pas une définition plus étroite pour prévenir les divergences de vue qui pourraient s'élever entre le juge qui décerne le mandat de dépôt et l'administration qui,
I J'exécute.
On peut se demander encore si les prévenues vraiment dignes d'intérêt, celles dont la réputation jusqu'alors intacte aurait à souffrir d'un séjour dans une prison, dont le nom seul est une flétrissure et une intimidation, trouveront au Dépôt un régime meilleur, plus hygiénique, et de moins cruelles épreuves. 11 est permis d'en douter; on exposerait leur santé à de graves dangers en les entassant dans ce Dépôt malsain, qui même agrandi par la démolition d'une partie de l'ancienne Conciergerie, restera toujours une prison étroite, enfermée dens un trop petit contenant, encaissée dans les cours du Palais, avec des préaux sans espace et sans ombrage; que de fois les détenues ne regretteront-etlespasles arbres de Saint-Lazare, les grandes cours, les fontaines des grands ^lavoirs, les vastes réfectoires ; ne faut-il pas aussi songera tous les ■ enfants nouveau-nés ou allaités, il y en a toujours une cinquantaine à Saint-Lazare, ils se trouvent là comme à la camp:igne, que deviendront-ils dans l'atmosphère lourde et souvent infecte du Dépôt, et quels ravages l'épidémie ne pourra-t-elle pas exercer dans d'aussi mauvaises conditions; pour quiconque connaît bien le Dépôt, ces craintes n'ont rien de chimérique.
Enfin la dernière réforme qui est sur le point de s'accomplir, consiste dans l'envoi au quartier cellulaire de Nanterre des femniL's condamnées à moins de deux mois de prison ; il ne faut pas se faire trop d'illusions sur le succès de cette expérience. Sans doute la loi de 1S75 autorisatu les condamnés, sans distinction de sexe, à abréger la durée de leur peine en la subissant en cellule, il était injuste et illégal de ne pas avoir de cellules à la disposition des femmes ; mais ce qui paraît plus contestable, c*est l'idée de vouloir leur imposer à routes le système cellulaire, dans toute sa dureté, en commençant par les éloigner des influences salutaires qui s'exerçaient sur elles à Saint-Lazare.
L'encellulement aussi bien que la communauté absolue est également funeste à la femme ; les peines que Thomme peut supporter ne conviennent pas à son tempérament plus impressionnable; il est démontré par l'expérience qu'une femme est incapable de supporter le secret ; sa santé s'altère, sa raison se trouble et le moyen employé pour obtenir la vérité peut conduire à l'erreur. C'est ainsi que par un phénomène psychologique, dont T honorable magistrat chargé de TafFaire n'avait pu se douter, la femme Doize s'accusait d'un crime atroce dont elle était innocente et soulevait autour de son nom un scandale si souvent exploité; dernièrement une jeune ouvrière fut mise au secret pendant trois jours, lorsqu'elle sortit elle était comme bile et d'une telle faiblesse qu'il fallut la soutenir pour l'empêcher de tomber; il n'est point de rêveries et d'hallucinations qui ne puissent s'emparer du cerveau d'une femme, terrifiée par la solitude ; c'est encore par les mêmes causes, que si l'homme accepte avec philosophie, parfois même avec une sorte de contentement, l'idée de la relégation : la femme en est affolée. Au moment où j'écris ces pages, il y a dans une salle
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réservée de Saint-Lazare, sous la surveillance d*une sœur, trois reléguées, l'une de quarante-sept ans, l'autre de quarante-quatre et la troisième de quarante et un ans; elles auraient été condamnées
P% mort qu'elles seraient plus calmes, elles passent leur temps à gémir, à pleurer, à récriminer, à se plaindre qu'on les ait condamnées à une peine dont elles n'avaient jamais entendu parler et dont Belles ne se faisaient aucune idée. « Tout tourne autour de notre tête, me dirent-elles, il vaut mieux assassiner, on est moins puni. Celui qui a inventé cela, je lui souhaiterais de ressentir pendant une heure seulement ce que nous éprouvons. » K L'encellulement provoquera les mômes protestations, les mômes ^révoltes; il est contraire i\ la nature essentiellement communicaiive de la femme; je l'admets pendant quelques jours seulement pour (es femmes de mauvaises mœurs, â titre de retraite, mais au delà il est impossible, et quand on voit à Nanterre le balcon qui dessert les cellules encore vides du second étage, on peut craindre que lorsque les femmes seront là pour des mois, il n'y en ait plus d'une qui soit tentée d'enjamber la rampe pour se briser le crâne sur les dalles.
H L'expérience d'ailleurs va se faire dans les plus mauvaises ^conditions; la condamnée ne trouvera pas à Nanterre le secours ^ moral qui lui est indispensable, même aux yeux de ceux qui ^Bpréconisent le plus la cellule, pour pouvoir supporter un régime ^fii contraire à son organisation nerveuse. Une des dames de l'œuvre protestante des prisons, après avoir fait, dans le livre que j'ai déjà ^■cité, un grand éloge du système cellulaire et des projets en cours d'exécution, ajoute : « II faudra savoir demander à la cellule tout ce qu'elle peut donner; il faudra qu'un esprit nouveau pénètre de part en part Torganisation nouvelle. Cet esprit nouveau, qui peut le
doimer si ce n'est l'Evangile ? Lut, et lui seul, tient en réservé' l'air vivifiant, rénovateur, dans lequel la détenue cellulaire, enveloppée d'influences moralisatrices, sentira son énergie renaître et son courage se réveiller. » C'est précisément cet esprit, le grain de sel qui donne la saveur, qu'on a absolument néglige dans les nouvelles combinaisons, de telle sorte que, loin de produire le bien qu'on en attend, il pourrait bien arriver qu'elles contribuassent à l'accroissement de la récidive. A Saint-Lazare, les femmes, chez lesquelles s'éveillait le désir de se réhabiliter, étaient encouragées, aidées par les sœurs, par les dames visiteuses qui les mettaient en relation à leur sortie, avec des sociétés de patronage; à Nanierre, elles ne trouveront ni religieuses, ni aumônier, ni chapelle, les visites du dehors deviendront plus difficiles et plus rares; et ces malheureuses, isolées ainsi de tout ce qui pouvait toucher leur cœur, n'auront plus d'autres conseillers que les quatre murs de leur cellule et les sèches leçons de la maîtresse d'école.
Si tous ces projets se réalisent, la prison de Saint-Lazare aura vécu ; les enfants étant à la Conciergerie, les prévenues au Dépôt, les condamnées à Nanterre et à Doullens, elle ne sera plus qu'une prison municipale, une infirmerie pour les femmes de mauvaise vie ; et déjà l'administration, préparant pour l'avenir la suppression de quelques hôpitaux spéciaux pour les réunir en un seul établissement, a, par un arrêté du 12 décembre 1888, organisé à Saint- Lazare un vaste enseignement médical, en rapport avec l'état actuc de nos mœurs et comprenant quatre médecins, trois chirurgiens et deux internes] peut-être eût-il été plus à sa place dans un véritable hôpital que dans une prison, même administrative, où celles qui y sont enfermées d'office peuvent souhaiter de ne pas être livrées.
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aîgré de sages précautions, à h curiosité des élèves admis à suivre les cliniques.
Je ne veux pas dire assurément que la prison de Saint-Lazare ait été parfaite ; j'ai flétri les nombreux vices de son organisation, la déplorable promiscuité de ses ateliers et de ses dortoirs, je crains seulement que le remède ne soit pire que le mal, et que pour éviter un danger on ne retombe dans un autre non moins redoutable; ainsi, depuis que dans une excellente intention, on a envoyé les condamnées à plus de deux mois subir leur peine dans la prison laïcisée de Doullens, on a constaté que toutes celles qui, à !a suite d'une nouvelle arrestation, revenaient à Saint-Lazare, étaient animées du plus mauvais esprit et se montraient particulièrement indisciplinées et insolentes vis-à-vis des sœurs ; elles avaient, en quelques mois, perdu l'habitude du respect.
Le régime moral de Saint-Lazare était excellent en principe, tous les inconvénients venaient du local, il eût été facile de l'améliorer ; il faudrait supprimer le mal sans détruire le bien. La prison occupe un espace plus que suffisant pour se prêter à toutes les améliorations, puisque pouvant contenir onze cents détenues, elle n'en compte actuellement que huit cents; d'ailleurs, par des expropriations moins coûteuses que des reconstructions complètes, on pourrait l'étendre jusqu'à l'impasse de la Ferme Saint- Lazare et réloigner des maisons voisines dont les fenêtres la dominent. Au moyen de quelques additions et par des aménagements bien entendus on serait arrivé à mieux classer les détenues, à isoler celles dont l'influence peut être pernicieuse, à ne jamais mettre par exemple aucune femme inculpée d'un délit ordinaire avec celles qui sont l'objet de poursuites pour des faits contre la moralité, et enfin à établir un nombre de cellules sufhsant pour les prévenues,
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risolcment de nuit des condamnées et rappUcadon de k loi de
C'est ainsi déji, que le directeur actuel avait su, avec beaucoup d'intelligence, réaliser k peu de frais de très notables progrès ; il était arrivé i procurer l'isolement de nuit à un assez grand nombre de prévenues en leur donnant les cellules réservées autrefois aux jeunes filles en correction ; ces cellules sont disposées d'une façon très ingénieuse et beaucoup moins tristes que celles des autres prisons ; fermées non point par une porte pleine, mais par un grillage, ce qui leur a fait donner le nom de ménagerie ; elles ouvrent sur un couloir, par lequel se fait îa surveillance et dont les larges fenêtres donnent de la vue, de l'air et du soleil. Avec des cloisons de plus et la construction de quelques aimexes la prison était heureusement transformée, tout en gardant ses grands jardins qui lui donnent un caractère si particulier et l'ont toujours mise à l'abri des épidémies ; si c'est seulement rinf;:îmie qui s'attachait au nom qu'on a voulu effacer par une nouvelle enseigne, je ne crois pas qu'on y réussisse; bientôt Nanterre s'appellera le petit Saint-Lazare et la réputation des détenues ne gagnera pas beaucoup à sortir de la nouvelle prison plutôt que de l'ancienne.
Ce qui domine encore à Saint-Lazare et lui imprime un caractère tout particulier, c'est l'action de la charité ; clic est restée dans ses vieux murs comme une tradition du passé et l'on peut craindre qu'elle ne disparaisse avec eux ; des œuvres admirables de dévouement, de fraternité chrùtienne, viennent en corriger les imperfecrions et arracher chaque jour de pauvres jeunes filles aux influences pernicieuses qui les entourent ; c'est la prison de Paris où il se fait le plus de bien, où il se dépense le plus de zèle, où on parle le plus de Dieu, où le repentir touche le plus souvent les
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cœurs ; on en a fait une prison pleine de mystère, de cachots ténébreux, c'est au contraire une maison de verre dont Taccès est Eidle à quiconque veut faire le bien ; un jour une dame, arrêtée dans les magasins du Louvre, voulut s'excuser en prétendant qu'elle
I avait employé ce moyen de connaître Saint-Lazare; des ruses aussi suspectes ne sont pas nécessaires pour en francliir les portes, il Kuftit à une femme de s'y présenter au nom de la charité. Chaque jour cette prison s'ouvre largement devant des femmes de toute condition portant les noms les plus obscurs et les plus illustres, elles viennent apportera leurs soeurs déchues des paroles consolantes, de nobles encouragements et des secours matériels; sur leur passage la maison maudite devient une maison bénie, et revêtues du manteau de la bienfaisance, protégées par la majesté de l'idée dont elles sont les messagères, elles seuîes sont capables de traverser ces cloaques sans que la moindre souillure puisse les effleurer.
B Toutes les croyances se mettent d'accord pour soulager tant de misères morales, il semble qu'en s'intéressant à ces prisonnières, dont les malheurs sont souvent plus grands que les fautes, la femme honnête veuille protester en quelque sorte contre Tinjustice du son que notre état social fait souvent à son sexe; niais dans ces œuvres où la satisfaction du bien accompli se mtilc nu dégoût que le vice inspire, elles sont soutenues avant tout par le sentiment religieux. Il ne se manifeste pas chez toutes de la même façon. La visiteuse catholique, exposée peut-être à certaines préventions, est, malgré l'esprit de foi qui inspire son apostolat, tenue à plus de réserve; il semble qu'elle ait une sorte de crainte à parler au nom de ses croyances, et les enveloppant d'un voile discret, elle se place surtout sur le terrain de la charité, à ce point que c'est à l'une de
ses oeuvres que M. Renan a pu dire : « Nul plus que vous n'est dans' le chemin de la vérité, faisant le bien sans esprit de parti, respectant la liberté individuelle par la tolérance la plus grande des idées et des principes de chacun.
« Le protestantisme, plus libre dans son action, ne redoute moins de mêler la propagande à !a bienfaisance ; il se présente la Bible h la main et son programme hardiment formulé est suivant les termes mêmes des bulletins de ses associations « de faire briller dans les tristes murs delà prison l'espérance dont le flambeau s'est allumé snr le Calvaire ".Chaque jour de la semaine, avec un zèle exemplaire, une dame de Tceuvre protestante des prisons vient à Saint-Lazare, est autorisée à causer dans un petit oratoire avec les détenues de sa religion; je trouve excellent que ces faveurs leur soient largement accordées, à la condition qu'elles soient étendues aux autres détenues, et qu'une catholique, voulant pratiquer sa religion ou assister dans la semaine à la messe, puisse trouver autant de facilités qu'une protestante en rencontre pour se rendre à son oratoire.
Les bons conseils, les marques de sympathie que toutes ces prisonnières, habituées aux propos grossiers et aux mauvais traitements, reçoivent des dames visiteuses les préparent à supporter les périls de la liberté ; tant qu'elles sont enfermées, il est relativement facile de provoquer chez elles un repentir qui, pour être sincère, n'en est pas moins fragile, il se brise au premier choc; on ne peut en être surpris si l'on songe à la situation de la femme que la brusque levée de son écrou jette sans appui et sans ressources sur le pavé de Paris.
Dans un livre intitulé a La prison de Saint-Lazare depuis vingt ans », oii malheureusement certaines exagérations nuisent aux vérités qui y sont contenues, une femme généreuse. M"* Pauline
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de Grandpré, dont Toncle fut longtemps aumônier de la prison, a imploré la pitié en faveur de ces malheureuses. « Il existe, disaitelle avec raison, un moment plus pénible encore que cehii de l'entrée, c'est celui de la sortie. J'ai vu des femmes défaillir en franchissant la porte de la prison et saluer leur retour à la liberté par un cri de douleur. Hélas! que ce cri de souffrance était justifié, que la vie nouvelle qui s'ouvre pour la liberté est quelquefois amère; ordinairement sa famille la repousse, elle n'a plus d'amis, plus de position, plus d'asile et la première nuit se passe presque toujours dans un hôtel garni. »
Au moment où la prisonnière vient de retrouver la liberté, la première chose qu'elle aperçoit, c'est sur la façade de Saint" Lazare, une quantité d'avis écrits à la main sur de petits carrés de papier pour oârir un emploi aux ouvrières à la recherche d'un travail; le plus souvent ce n'est qu'un piège ou une déception; si elles se rendent à l'adresse indiquée, la place est prise ou une nouvelle occasion de se perdre leur est proposée. C'est pour tendre une main secourable à ces pauvres femmes, désireuses de persévérer dans les bonnes résolutions que l'administration, l'aumônier, les sœurs, les dames de charité, leur ont suggérées et pour leur trouver un asile honnête et du travail, que tant d* œuvres de patronage se sont fondées.
La société générale de patronage, le comité de patronage des prévenues acquittées, le refuge de Notre-Dame de Charité, ^a maison de Bé»hanie, les sociétés de patronage, les refuges des sœurs de Marie- Joseph, le refuge Saînt-Michcl, l'ouvroir de la Miséricorde, la maison des diaconesses, l'asile israélite, et bien d'autres encore s'efforcent de leur venir en aide et de les soutenir pendant le temps de leur convalescence morale; sans doute toutes ces œuvres ne sont pas
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également heureuses dans leurs résultats et quelques-unes font pe^uiètre plus de bruit que besogne, mais toutes sont animées des meilleures intentions.
Au premier rang il faut nommer le Bon Pasteur, dont la fondation remonte au xvn' siècle; que de pauvres brebis recueillies à Saint-Lazare sont venues achever leur sauvetage dans son bercail hospitalier; parmi les détenues de la seconde section il y en a qui < figurent déji sur les registres de la préfecture; celles-là, sauf de très: rares exceptions, sont à tout jamais perdues; si Thomicide n*était un crime, mieux vaudrait jeter une femme dans le fleuve que de lui mettre au front l'estampille de la police; mais il y en a d'autres, on les nomme les *« insoumises », je les appellerai les débutantes, qui s'appartiennent encore, on peut réveiller chez elles le sentiment de la dignité; c*està cette tâche, pleine dedifficultés, mais aussi de consolations, que se consacrent principalement les dames catholiques avec un admirable dévouement ; plus souvent qu*on ne le suppose, car le bien est discret, elles inspirent à ces jeunes filles, presque des 'enfants, la honte de leurs mauvaise vie et les pluscourageuses résolutions; le premier sacrifice de ces repenties est de couper leur chevelure, elles manifestent ainsi la volonté formelle de rompre av< le passé et elles achèvent de se purifier dans la retraite du Bon Pasteur.
M. Maxime Ducamp, qui a élevé un monument à la gloire de toutes ces œuvres, a consacré tout un chapitre à l'œuvre des libérées de Saint-Lazare, dirigée par M"" de Barrau et Bogelot, où l'on s'occupe de procurer aux femmes le moyen de vivre et de se réhabiliter par le travail.
Enfin une des œuvres les plus anciennes et les plus actives de Saint-Lazare, c'est l'œuvre protestante des prisons de femmes;
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lëTSTfondée il y a quarante ans par une Anglaise, M"" Fry; cette personne charitable ayant un jour rencontré à Plymouth des femmes condamnées aux travaux forcés, en ressentît une profonde émotion : « J'avais lu dans le Nouveau Testament, écrivait-elle, ce passage : « Que chacun regarde les autres, par humilité, comme plusexcellents que soi-môme», etj*ai réfléchi que, selon toute probabilité, si j*avais eu les mêmes tentations que ces femmes, j'aurais de t même succombé. »
Elle vint à Paris en 1839 et à la suite de plusieurs visites à Saint- Lazare, accompagnée de M"" Delessert, femme du préfet de police, et de M™* la duchesse de Broglie, elle parvint à former pour la visite des détenues un comité, composé de dames catholiques et protestantes. « Il faut s'unir, disait-elle, dans les choses que l'on sent de même, et s'accorder pour différer dans les autres. »
H Plus tard l'œuvre devint exclusivement protestante et des pasteurs vinrent en accentuer encore le caractère en lui prêtant leur •concours; depuis sa fondation, 5,049 détenues ont été visitées, secourues, fortifiées dans leur repentir et dçs asiles ont été créés pour les recevoir à la sortie de prison, en attendant qu'elles aient trouvé des moyens d'existence honorables; à la tète de cette œuvre se
^trouve encore un des membres du comité fondateur, M"" Dumas,
V^qui, malgré ses quatre-vingt-seize ans, ne cesse de veiller avec sollicitude sur ses chères détenues auxquelles elle a consacré toute
Vsa vie.
V Mais à quelque culte qu'elles se rattachent, ces sociétés de patronage seraient souvent bien impuissantes si le terrain n'avait
Bété bien préparé par les sœurs de la prison ; si tant de jeunes filles, ^surtout parmi celles de la seconde section, vont à leur sortie se réfugier dans les patronages, elles en sont redevables surtout
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à la patience, à l'abnégation, aux leçons de leurs pieuses gardiennes.
« 11 ne faut rien moins qu'un miracle, disait l'un des derniers rapports de l'œuvre protestante, pour que la femme qui a Tépouvan table malheur d'entrer à Saint-Lazare, n'en sorte pas irrévocablement perdue » ; il n'y a guère qu'à Saint-Lazare, ou dans les prisons, de moins en moins nombreuses soumises au même régime, que ces miracles s'accomplissent.
Peu de temps après que les sœurs de Saint- Joseph eurent commencé k s'occuper des prisons, l'inspecteur général, M. Moreau- Christophe, visitant leur noviciat du Dorât, dans la Haute-Vienne, leur disait : « Quelque jeune que vous soyez, et quelque nouvelle qne soit votre institution, je vous prédis des siècles de vie, car vous vivrez aussi longtemps qu'il y aura des larmes à tarir ou à essuyer; aussi longtemps qu'il y aura des plaies de l'âme à guérir ou à penser. C'est ce qui fait que les sœurs de Marie-Joseph, attachées désormais à l'œuvre pénitentiaire, dont elles sont un des éléments, vivront aussi longtemps que cette œuvre, bénies des hommes et de Dieu, n
Je ne sais pas si leur apostolat n'aura pas à traverser des temps difficiles et si elles ne seront pas obligées un jour de chercher ailleurs que dans nos prisons parisiennes le droit de se faire les servantes vc>lontaires de toutes ces lépreuses d'esprit et de corps. Je doute fort qu'elles s'en inquiètent, elles savent qu'il y aura toujours sur quelque coin du monde des souffrances à soulager ; trop parler ici du bien qu'elles font, et dont j'ai été si souvent le témoin, serait tout au moins offenser leur modestie. Au milieu des difficultés de toutes sortes, contre lesquelles elles ont à lutter, elles sont soutenues par le sentiment du bien qu'elles font, quelquefois aussi
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par la reconnaissance de celles qu'elles sauvent ; et je ne sais rien de plus naïvement touchant que cette inscription qu'on peut lire encore dans une des cellules de la Souricière :
« Les sœurs sont toujours bonnes^ même quand on leur fait du mal. »