‹ Paris qui souffre. Les prisons de Paris et les prisonniersChapitre 12 sur 32 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES FEMMES

Saiot-Laure. — M. Durtin, directeur. — La vieille maison. — Le sentiment dMx les femmes. — La Chapelle. — L'avocat. — L'enfant. — HOpilJ ei prison. — La première et la seconde section. — Dangers Je la promiscuitt.^ — Exagération dans les critiques. — Les petites filles â la Conciergerie. — Les priSvcnucs au Dépôt. — Les condamnées à Nanterre. — Laïcisation dan. gereuse. — La femme et la cellule. — Les dames visiteudes. — Le salut par les patronages. — Les Kcurs de Marie-Joseph.

|e couvent, où saint Vincent de Paul recommandait à ses disciples de ne pas oublier dans leurs oeuvres de charité k prisonnier, même le plus infâme, a conservé

le nom de Saint-Lazare et sert aujourd'hui à détenir les femmes âgées de plus de seize ans, que la justice condamne ou que la police arrête.

Au n* 107 du faubourg Saint-Denis, tout près du boulevard Magenta, en plein mouvement parisien, on remarque un porche dans le style le plus austère du xvii* siècle ; ses vieilles pierres font une tache noire au milieu des maisons modernes qui l'enserrent et cachent, aux yeux des passants, rétrange cité s'étendant derrière ses murs, où s'agite dans la souffrance, dans le blasphème, dans le repentir, dans la prière, dans le dévouement, dans le travail, tout un monde plein de variété : communauté religieuse.

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hôpital, maison de police, prison, magasins généraux, lingerie et boulangerie centrales des prisons de la Seine, p Sous une voûte profonde et obscure, un banc de pierre est adossé à une muraille d*un gris foncé sur laquelle se détachent des noms gravés avec la pointe d'un couteau et l'avis suivant en lettres noires : « Tarif des commissionnaires, il est alloué 50 centimes pour transport dans rimérieur d'un article apporté par les parents et pour toutes commissions faites de l'entrée i Tintérieur le la prison. » C'est l'enseigne de la maison.

Au-dessous de cette affiche, sur le banc, dans la pénombre de la voûte, sont assis et attendent dans l'attitude de l'ennui ou de la tristesse, des jeunes gens à la mine suspecte, des femmes de conditions diverses, des enfants; ce sont les amis, les parents et souvent les complices des hôtes de la prison; ils viennent les voir, leur apporter des vivres, ou guetter leur sortie ; en face, on aperçoit une petite porte peinte en jaune, à l'aspect louche et mystérieux, avec un guichet garni de barreaux entre-croisés, si basse qu'elle fait baisser involontairement la tête; elle s'ouvre de temps en temps, avec un grondement de serrure pour laisser entrer un visiteur, ou sortir, tantôt une femme avec des allures d'oiseau s' échappant de sa cage, tantôt un employé de la prison ou quelque jeune avocat portant sous le bras, dans la serviette classique, avec les destinées de sa cliente, les espérances de son avenir.

Lorsqu'on entre dans ce vieil édifice, après avoir visité les prisons de la Santé, de Mazas, on croit passer d'un appartement moderne, dans un de ces simples logis oubliés encore dans quelque vieux quartiers de Paris.

P Ce n'est pas cette austérité que je reprocherai à Saint-Lazare, j'aime au contraire son aspect claustral, sa physionomie vivante et

LES PRISONS DE Ï>ARIS

originale, si différente de la banalité correcte et glaciale des auttie* prisons; j'aime ses larges cours, ses hauts bâtiments avec leurs fenêtres à petits carreaux, seslongnesgalerieset leurs grandes dalles de brique rouge sur lesquelles en hiver on entend résonner, avec un bruit de castagnettes mélancoliques, les lourds sabots des détenues, les rampes de bois de ses escaliers, les poutres saillantes de ses plafonds, sa vieille cloche de couvent, les mille détails qui la rattachent à sa noble origine et évoquent au milieu des tristesses et des hontes, auxquelles elle sert de refuge, les souvenirs des vertus dont elle fut autrefois le témoin.

L'illusion du passé vous saisit par moments et vous transporte bien loin du séjour des condamnées; ce magnifique réfectoire dans lequel on entre par une large porte encadrée dans une massive moulure, c*est celui où M. Vincent prenait ses repas avec ses religieux; cette petite pièce transformée en chapelle qui ouvre sur l'un des couloirs du premier étage, c'est la chambre du saint; ces vierges drapées dans leur voile bleu et noir qui passent comme des ombres, ce sont les sœurs de Marie-Joseph, et quand au fond des couloirs on voit défiler les unes derrière les autres des femmes iiabillées de bure grise, avec un petit fichu croisé sur la poitrine et un modeste bonnet blanc, on croit assister au passage de quelque pieux pèlerinage venant adorer les images de Notre-Dame et de saint Joseph suspendues aux murailles.

L administration a eu le bon esprit de respecter ces emblèmes ; il m'a semblé seulement qu'on les avait depuis quelque temps dépouillés des âeurs, des ornements qui attestaient d'une façon trop apparente non seulement la dévotion des religieuses, ce qui était assez naturel, mais aussi celte des détenues; si cette petite immolation de quelques feuillages pouvait apaiser les exigences de la laid-

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satlon, il ne faudrait pas s'en plaindre, et je veux louer ceux dont le cœur a compris qu'il serait mauvais, en même temps que puéril, de donner aux détenues le fâcheux spectacle de la destruction des symboles dont la vue éveille si souvent en elles de bonnes impressions. Peut-être quelques créatures abjectes, chez lesquelles il ne reste

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Saint-Lazare.

La pelmise (d'ipris TutHrel.

)lus rien de la temme, auraient-elles applaudi à cette destruction ; lais la grande majorité aurait pris parti pour les pauvres statues ; "un des phénomènes les plus curieux qu'offre Saint-Lazare à l'observateur impartial, c'est la vénération de ces femmes habituées cepen-

dant i ne rien respecter, pour ces images qui rappellent à leur cœur les jours les plus heureux et les plus purs de leur vie.

Sur les murs delà prison plus d'uaemain a tracé d'assez profanes inscriptions ; mais jamais les statues n'ont été souillées, plus d*une fois môme, l'argent péniblement gagné à Fatelier au lieu d'être dépensé à la cantine, a servi à orner l'autel de la Vierge; les esprits torts traiteront cela de superstition, d'émotion purement factice, sensorielle; et qu'importe si mieux que les froids discours, les conférences ou les dissertations philosophiques, ces pratiques de piété rallument la flamme éteinte et la font monter vers de plus hautes régions; la religion de toutes ces femmes n'est sans doute, ni bien profonde, ni bien éclairée, mais il reste chez la plupart d'entre elles, un certain tond de vie morale que le vice n*a pas absolument desséché ; elles ont besoin de croire, de se rattacher à quelque chose, de mettre leurs espérances au delà d'un monde où elles ont si souvent appris à mépriser les hommes et à connaître le fort et le faible des philanthropes et des législateurs; c'est un spectacle vraiment touchant et plein d'enseignement que de les voir pour la plupart, avant de partir pour le Palais de Justice où elles vont passer en jugement, s'agenouiller devant les images aimées et prier avec une très simple ferveur; je veux bien qu'il leur arrive de demander à Dieu que la justice des hommes ne soit pas trop perspicace ou qu'au moins elle se montre indulgente; mais, que de fois aussi il se produit dans ces âmes d'étranges secousses ; la honte les écrase, le repentir les envahit, des larmes s'échappent de leurs yeux, elles se relèvent plus fortes, plus résignées, avec la résolution de taire des aveux que le juge, ne se doutant pas du mobile qui les inspire, attribuera naïvement à sa propre habileté. Taudis que dans les prisons d'hommes, le prévenu n'ose guère

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mâmteitër ses sentiments religieux et que Tautel reste morne et désert, il s'élève de la prison des femmes une perpétuelle supplication et, par une touchante solidarité, toutes les fois qu*une prévenue est appelée à l'instruction ou qu'elle passe en jugement ses compagnes prient et font brûler des cierges à son intention.

La femme offre plus de prise à ceux qui cherchent à soutenir la faiblesse humaine contre les sollicitations du vice; d'abord, il est constaté par les statistiques du Ministère de la justice que la criminalité de la femme est six fois moindre que celle de l'homme; c'est cependant à cause d'elles que sont commis la plupart des crimes, mais bien souvent elles ignorent les moyens que l'homme emploie pour s.itisfaire leurs caprices ; si elles s'en doutent, elles ferment les yeux, elles n'osent pas résister, elles cèdent à la menace ou se laissent aveugler par l'amour, elles deviennent des esclaves dociles et que de fois n'entend-on pas répéter sous une autre forme ce mot d'une pauvre fille à laquelle on reprochait d'avoir vécu avec an voleur : « Je le sais, mais si je n'aime rien, je ne suis rien », aussi leur complicité presque toujours purement morale, échappe plus facilement à l'action de la justice et, quand elles paraissent devant la Cour d'assises, les jurés se laissent souvent attendrir par leurs larmes ; c'est ainsi que sur cent femmes inculpées, il n*y en a pas plus de dix qui soient frappées par une condamnation.

Les femmes coupables, sauf quelques exceptions où se rencontre alors au suprême degré le hideux assemblage de tous les vices, se laissent plus aisément que les hommes toucher par le repentir, elles reviennent plus vite au bien, elles retombent dans la faute bien moins souvent et la rechute se fait attendre plus longtemps ; pour les hommes, la proportion des récidivistes

est des deux cinquièmes, tandis que pour les femmes elle n*est que du quart.

On peut trouver une bien frappante confirmation de cette supériorité morale, en étudiant les inscriptions, très dignes d*examen, qui recouvrent les murailles des cabanons de la Souricière ; elles permettent d'étudier la prévenue dans ses pensées les plus intimes, c*est uniquement pour soulager son cœur, distraire sa solitude qu'elle a tracé ces lignes qui ne sont pas signées et qo'on ne peut déchiffrer qu'à la lueur d'un flambeau ; j'ai déjà dit que dans la section des hommes on ne rencontre que violences, impiétés, menaces, obscénités ; dans les cellules des femmes, au contraire, ce qui se manifeste le plus, c'est le besoin d'aimer, de penser à l'homme auquel elles ont imprudemment donné leur cœur, ou de tourner leurs espérances vers le grand consolateur ; si on dégage ces pensées de leur forme brutale et naïve, on y découvre toujours une certaine grandeur de sentiment, une touchante aspiration vers l'idéal.

Tantôt c'est un souvenir à l'homme qui les oublie sans doute :

M Dans cette cellule où languit mon amour, loin de toi que j*adore, je gémis et je souffre. »

« Jean ne m'aime plus, mais moi je l'aimerai toujours. »

« Vous qui venez dans cette cellule que l'on appelle Souricière, si vous n*êtes pas séparée d'une personne aimée, votre souffrance est à demi atténuée. »

« Que veux-tu que mon cœur te dicte dans cette sombre cellule, si ce n'est la douleur et le déchirement de mon pauvre coeur qui souffre, palpite pour mon bien-aimé. »

Quelquefois il se mêle à ces tendresses les fureurs de la jalousie et les dé^iirs de vengeance.

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