‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 2)Chapitre 131 sur 159 · EMBARRAS DE PARIS · texte numérisé non relu

EMBARRAS DE PARIS

Qui frappe Tair, bon Dieu! de ces lugubres cris? Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris- ? Et quel fâcheux Dcmon, durant les nuits entières, Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ! J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi; Je pense qu'avec eux tout l'Enfer est chez moi : L'un miaule en grondant, comme nn tygre en furie, L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie. Ce n'est pas tout encor. Les souris et les rats Semblent, pourm'éveiller, s'entendre avec les chats; Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure, Que j'amais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure 3,

' nicn que les œuvres do Boileau soient dans les mains de tout le monde, et quoique cette satire sur les embarras de Paris, composée en 1665, présente un grand nombre de passages imités de Juvénal, d'Horace et de Martial, nous avons cru devoir l'admettre dans un recueil spécial où sa place semble marquée à la suite du Tracas de Paris de François CoUetct. On y retrouve d'ailleurs les mèmics tableaux rendus en meilleurs vers : en lisant ce morceau plus littéraire, mais moins riche de détails que le poëme burlesque, on esi forcé de reconnaître que le grand satirique se ressouvenait des naïves et verbeuses descriptions du pauvre poëte crotto.

2 Imitation de Juvénal, sat. m :

Pluriinus hic eeger moritur vigilando.

' Une des victimos de Boileau. Cet abbé, bel esprit, né à

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Tout conspire à la fois à troubler mon repos. Et je me plains ici du moindre de mes maux, Car à peine les coqs, commençant leur ramage, Auront de cris aigus frappé le voisinage *, Qu'un affreux Serrurier, laborieux Vulcain, Qu'éveillera bicn-tost l'ardente soif du gain 2, Avec un fer maudit, qu'à grand bruit il appreste, De cent coups de marteau me va fendre la teste. J'entends déjà partout les charettes courir, Les massons travailler, les boutiques s'ouvrir : Tandis que dans les airs mille cloches émues, IJ'un funèbre concert font retentir les nues, Et, se mcslant au bruit de la gresle et des vents. Pour honorer les morts, font mourir les vivants.

Encor, je benirois la Bonté souveraine, Si le Ciel à ces maux avoit borné ma peine. Mais, si seul en mon lit je peste avec raison, C'est encor pis vingt fois en quittant la maison. En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse ^ D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse: L'un me heurte d'un ais, dont je suis tout froissé ; Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé.

Lyon en 1630, mort à Paris en -iOSO, a composé des ouvrages en vers et en prose, tombes depuis dans un juste .oubli.

1 Imitation de Martial, liv. IX, épigr. lxix :

Nondum cristati rupere silcntia galli :

Murmure jam sœvo verberibusquc tonas;

Tum grave jcrcussis incudibus sera résultant, etc.

2 Dans toutes les éditions publiées du vivant de l'auteur, il y avait :

Qu'un affreux Serrurior, que le ciel en courroux, A fait pour mes peschcz trop voisin de chez nous.

3 Imitation de Juvénal, sat. m.

Nobis properantibus obstat

Là iVnn enterrement la funèbre ordonnance % D'un pas lugubre et lent, vers l'église s'avance; Et, plus loin, des laquais, l'un l'autre s'agarans, Font aboyer les chiens, et jurer les passans. Des paveurs, en ce lieu, me bouchent le passage. Là, je trouve une croix de funeste présage 2, Et des couvreurs, grimpez au toit d'une maisou. En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison. Là, sur une cnarette une poutre branlante ^ Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente : Six: chevaux, attelez à ce fardeau pesant, Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant ; D'un caresse en tournant il accroche une roue. Et du choc le renverse en un grand tas do boue. Quand un autre à l'instant, s'efforçant de passer. Dans le mesme embarras se vient embarrasser. Vingt caresses, bien-tost arrivant à la file, Y sont en moins de rien suivis de plus de mille : Et, pour surcroist de maux, un sort malencontreux Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs. Chacun prétend passer : l'un mugit, l'autre jure.

Unda prior, niaçno populus premit ngmine lumLos, Qui sefiuitnr : ferit hic cubito, ferit assere duro AltcT ; at hic tignum cnpiti incutit.

> Imitation d'Iîorace, liv. II, 6pît. 11 :

Tristia robastis luctantur funera plaustris. - <t C'est une chose que dans tout Paris et q^ueri sciunt, dit Boileau dans une leUie à Brossette, que les couvreurs, qnand ils sont sur le toit d'une maison, laissent jjcndre du haut do cette maison une croix de latte, pour avertir les passans do prendre garde à eux et de passer vile; qu'il y en a quelquefois des cinq ou six dans une môme rue, et que cela n'empCche pas qu'il n'y ait souvent des gens blesse/. » 3 Imitation de Juvénal, sat. m :

. . . Modo longn coruscat Sarrato venicntc abies, atque altorn pinum Plauslra vehunt, nulant altc populonue uiiuantur.

3ll LES KMnARllAS DE PAIIIS.

Des mulets en sonnant augmentent le murmure : Aussi-tost cent chevaux, dans la foule appelez, De l'embarras qui croist ferment les défilez, Et par tout des passans enchaînant les brigades, Au milieu do la paix font voir les barricades i. On n'entend que des cris poussez confusément : Dieu, pour s'y faire ouïr, tonneroit vainement. Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre, Le jour déjà baissant et qui suis las d'attendre, Ne sachant plus tantost à quel Saint me vouer, Je me mets au hazard de me faire rouër, Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse : Guenaud sur son cheval en passant m'éclabousse -, Et n'osant plus paroistre en Testât où je suis, Sans songer où je vais, je me sauve où je puis; Tandis que dans un coin, en grondant, je m'essuie, Souvent pour m'achcvcr, il survient une pluie. On diroit que le Ciel, qui se fond tout en eau, Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau. Pour traverser la rue, au milieu de Torage, Un ais sur deux pavez forme un étroit passage : Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant : Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant. Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières, Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières. J'y passe en trébuchant, mais, malgré l'embarras, La frayeur de la nuit précipite mes pas.

> Allusion aux barricades de Paris, en août 1G48, qui furent le comtnencomcnt de la Fronde. Ces quatre derniers vers ne se trouvaient pas dans la première édition publiée en 166G.

2 Guenaud, médecin do la reine, mort en -1GG7, était un des plus zélés partisans do l'antimoine, a On le voyoit souvent à cheval sur le pavé de Paris, dit Brossette, et l'on disoit ordinairement : Guenaud et son cheval. »

LES EMBAKllAS DE PARIS. 345

Car, si-tosl que du soir les ombres paciliques ^ D'un double cadenas font fermer les boutiques; Que, retiré chez lui, le paisible marchand Va revoir ses billets, et compter son argent ; Que dans le Marché-neuf ^ tout et calme et tranquille. Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville 3. Le bois le plus funeste et le moins fréquenté Est, au prix de Paris, un lieu de seureté. Malheur donc à celui qu'une affaire impreveuc Engage un peu trop tard au détour d'une rue; Bieu-tost quatre bandits lui serrant les costez : « La bourse ! « Il faut se rendre; ou bien, non, résistez, Afin que vostre mort, de tragique mémoire, Des massacres fameux aille grossir l'histoire. Pour moi, fermant ma porte, et cédant au sommeil ^s Tous les jours je me couche avccque le Soleil. Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière, Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière. Des filous effrontez, d'un coup de pistolet,

' Imitation de Juvénal. sat. m,

. . . Nnm qui spoliet te Nondeerit : clausis domibus, postquani omnis ubique Fixa catonataî siluit ronip.igo taberna% Intcrdum et ferro subitus grassator agit rem, etc.

- Entre le pont Saint-Michol et le Petit-Pont, près de l'ancien Uôtel-Dieu, qui vient d'être démoli.

3 <t Les désordres que les voleurs commettoient dans Paris, dit Brossctte, et le danger qu'il y avoit à se trouver dans les rues pendant la nuit, sont décrits ici fort naïvement. En 1667, le Roi pourvut à la sûreté publique par l'établissement des lanternes, par le redoublement du Guet et de la Garde, par un règlement sur le port d'armes et contre les gens sans aveu, et par plusieurs autres sages ordonnances, dont l'exécution fut confiée à M. de la Rcynie, lieutenant général de police. En peu de temps, la sûreté fut rétablie dans Paris. »

* Il y a dans les deux premières éditions :

Pour moi qu'une ombre étonne, accablé de sommeil...

Ebranlent ma fcnestre et percent mon volet, J'entens crier partout :« Au meurtre ! on m'assassine! » Ou : « Le feu vient de prendre à la maison voisine ! » Tremblant, et demi mort, je me levé à ce bruit, Et souvent sans pourpoint ^, je cours toute la nuit. Car le feu, dont la flâme en ondes se déploie, Fait de notre quartier une seconde Troie ; Où maint Grec alîamé, maint avide Argien, Au travers des charbons, va piller le Troyen-. Enfin, sous mille crocs la maison abysméc Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée. Je me retire donc, encor pasle d'effroi : Mais le jour est venu, quand je rentre chez moi. Je fais pour reposer un effort inutile : Ce n'est qu'à prix d'argent qu'on dort en cette ville 3. 11 faudroit, dans l'enclos d'un vaste logement, Avoir loin de la rue un autre appartement.

Paris est pour un riche un pays de Cocagne ^ : Sans sortir de la ville, il trouve la campagne : Il peut dans son jardin, tout peuplé d'arbres verds, Receler le printemps au milieu des hyvers,

J Brossette dit que «: tout le monde en ce temps-là portoit des pourpoints. »

2 Allusion au sac de Troie; voy. le second livre de l'Enéide, de Virgile,

3 Imitation de Juvénal, sat. m :

Magnis opibus dormitur in Urbe.

< Le savant Huet, évêque d*Avranches, dit que cocagne vient de (jogailk: pays de gogaille, et, par corruption, pays de Cocagne; gogaille vient de goguè, espèce de farce ou de saupiquet. Brossette rapporte qu'en Italie, sur la roule de Rome à Lorette, il y a une petite contrée qu'on nomme Cucagna, dont la situation est très-agréable et le territoire très-fertile ; il pense que ce pourrait Ctre là l'origine du pays de Cocagne.

LES EMBARRAS DE PARIS. 3i7

Et foulant le parfamde ses plantes fleuries, Aller entretenir ses douces rêveries.

Mais, moi, grâce au Destin, qui n'ai ni feu ni lieu i, Je me loge où je puis, et comme il plaist à Dieu.

1 a Quand l'auteur composa cette satire, dit l?rosscltc, iletoit loge dans la cour du Palais, chez son frère aiac, Jérôme Boileau. Sa chambre cloit au-dessus du grenier, dans une espèce do guérite, au cinquième étage. »

QUE l'on entend JOURNELLEMENT

DAiNS LES RUES DE LA VILLE

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