LA FEMME D'UN ARMURIER QUI VEUT ESTRE DESMARIÉE
« Vraman, Monsieur, c'est bien dommage De voir une femme, à mon aage, Estre avec un homme si vieux.
Tout morfondu, tout chassieux !
Pour moy, je veux que la Justice Me tire de ce maléfice,
• Sourd.
' 11 s'agit certaineinenl d'une affaire qui était alors portée devant le Parlement de Paris, et qui fournissait à la chronique scandaleuse une de bcs papes les plus divertissantes.
iii l'AKIS laill-ESQUt.
Car je ne sçaurois plus souffrir,
J'ayrae bien mieux cent fois mourir
Que de me trouver obligée
De vivre toujours affligée,
Outre que je feray trouver,
Et mesme je pourrai prouver,
Qu'alors que je fus fiancée,
Ma mère m'y avoit forcée,
Et personne n'a point oiiy
Que j'aye jamais dit oïiy.
Je sçay qu'à la Cour de l'Eglise,
Alors qu'une fille est surprise
Ou contrainte par ses parens
(Et mesme on voit, parmy les grands, .
Quand une femme est mescontente).
Souvent on souffre qu'elle invente
Quelque chose qui soit mauvais,
Disant : « Mon mary est punais ! »
Ou bien qu'il a mauvaise haleine;
Et, sans se mettre guère en peine,
Dire quelquefois en passant:
tt Mon mary est un impuissant i ! »
Ainsi, Monsieur, je vous supplie
De m'oster de mélancolie;
Donnez-moy conseil, s'il vous plaist,
Si je pourrois point par arrest
Faire rompre mon mariage,
* Les procès, pour cause d'impuissance, étaient à cette époque si fréquents devant l'officialité, que plusieurs avocats généraux s'élevèrent avec indignation contre ces scandales publics, qui aboutissaient aux épreuves de l'infâme congrès. Les noms les plus illustres ne craignaient pas de se salir dans ces procédures honteuses, pour obtenir un arrêt en nullité de mariage.
PAKIS BURLESQUE. 145
Le coiitract et le cariage ^ ; Car je vous jure, sur ma foy, Que j'emploiray tout mon dcquoy, Je vendray jusqu'à ma chemise, Afin de n'estre plus soumise Aux humeurs de ce vieux pcnart !
J'ayme Lieu mieux perdre le quart Ou bien la moitié toute entière (Ouoy que je sois Louue héritière) De ce que j'ay porté chez luy.
Et quand je devrois dès mcshuy Me trouver réduite à l'aumosne, Ou'ou me recommandast au prosneî Voyez-vous, Monsieur, j'ayme mieux Périr, que vivre avec ce vieux, Car, par ma foy, je vous asseure, Et c'est saus que je me parjure.
C'est bien riiommc lo plus malin.
Le plus sale, le plus vilain, Le corps le plus remply d'ordure, L)e salletc, de pourriture ; Il put dix fuis plus qu'un rat mort, li vesse tousjours quand il dort; C'est bien la plus vilaine panse Qui soit au Royaume de France , 11 mange comme un loup garou ; Jamais il ne dit : J'en ai prou. 11 a tousjours le nez au verre!
Nous sommes en éternelle guerre:
Il gronde comme un gros matou, Tous les soirs il est demy saoul, Et puis il dort comme une beste,
charroi, allelagc, au figuié.
14G PAIUS BURLESQUE.
Et Vous diriez que la tempeste Soit tombée au milieu de nous, Quand il rontle sur ses genoux ; Mais ce qui m'est insupportable, C'est qu'il est jaloux comme un diable. Je u'oserois sortir un pas, Non pas mesme prendre un repas Chez nostrc plus proche voisine, Qu'il ne me Iraitlc de coquine :
11 dit que je viens du Bordel ^ !
Non, jamais on n'en vit un tel ; Tousjours peste, toujours renasque-, 11 est bouru, fascbcux, fantasque.
Et le pis est que ce pendu M'a très-chèrement deffendu.
Tant sa jalousie est meschanle, De fréquenter avec ma tante ; Mesme il a dit à son voisin, Que je couche avec mon cousin ; Quand il me veut chercher querelle, Il dit que je suis maquerelle, Que je connois tous les filous ; Et ce cagneux est si jaloux.
Si fascheux et si fantastique, Qu'il me chasse de la boutique, Quand il voit venir un marcliant..^ Voyez s'il n'est pas bien meschant?
Tant seulement, le jour de Pasques,
1 A celte époque, les fcinmei mariées se yroslituaienl souvent par l'entremise de certaines vieilles, qui faisaient métier de leur trouver des clients. Voy. les Mémoires curieux sur l'histoire des Mœurs et de la Proslituiijn eu France, pur Pierre Dufour.
- Pour : revêche.
J'allis au sermon à Sainct-Jacques, Et, lors que je fus de retour, Sans respecter un si bon jour, Il m'enfermit dans nostre cave Et me traittit comme une esclave ; J'y demeuris toute la nuit, Sans qu'âme vivante me viti Voyez donc, Monsieur, je vous prie.
Si c'est sans sujet que je crie, Si je n'ay pas bonne raison De quitter Fliomme et la maison, D'abandonner tout son mesnage, Et de rompre mon mariage ? »
Quittons cela, passons icy, Car tu n'a jamais vcu cecy; Voy-iu ? C'est la Chambre dorée ^.
Ilegarde comme elle est parée:
Là, sont assis les Présidents, Tretous rangez sur ces deux bancs.
C'est icy que le monde tremble, Lors que le Parlement s'assemble.
Verlu-bieu ! voicy des Huissiers, Des Procureurs et des Greilicrs.
• La Chambre dorée, uacicane gidQd'salle du Paiiemeut, fut décorée en i^oô de Leulurcs ea velours bleu, semées de fleurs de lis, de tribunes ou luntcrncs de style gothicorenaissance, et d'un magnifique plafond à culs-de-lampe. L'or brillait sur tous les détails de cette décoration; de là la nouvelle désignation de cette salle, qu'occupe aujourd'hui la Cour impériale (actuellement la première Chambre de la Cour d'appel). Qaolqu.'S années après 1715, l'on changea les tentures et l'on modernisa les tribunes; il ne resta de l'ancienne disposition que les pendentifs du plafond et le tableau de la Crucittxion, peint vers 1-140. Ce plafond, encore subsistant sous Louis xvr, disparut vers la (in du dernier siècle. (A. B.)
148 PAUIS BURLESQUE.
Sans doute on vient à l'Audience, Car un chacun prend sa séance.
Sortons ! Yoicy les Conseillers.
Rangeons-nous contre ces piliers ; Voyons-les passer à la file.
Tien, ce vieu demeure dans l'Isle?
Cet autre, qui vient à grands pas, Se tient proche Sainct-Nicolas; Et ce bon homme qui se cambre, C'est le Doyen de la grand'Chambre ; L'autre, un Président au Mortier, Qui fait à ravir son mesticr, Car celuy-là n'a pas le vice De commettre aucune injustice.
Après luy, c'est un Officier Qu'on appelle Audicncier, Et ces trois autres, ce me semble, Que tu vois qui marchent ensemble, Ce sont trois x\dvocats plaidans, Qui suivent deux grands Présidons :
Celuy qui tient une baguette Qui porte un collet en languette.
Et qui marche si bellement.
C'est un Huissier de Parlement.
Regarde comme il iait le drôle.
Avec sa verge sur l'espaule?
Pour tous ces autres que tu voy, Ce sont Messieurs les Gens du Roy.
Veux-tu que nous passions plus outre ?
Allons par dessous cette poutre.