‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 2)Chapitre 84 sur 159 · LES EMBARRAS DEVANT LE PALAIS · texte numérisé non relu

LES EMBARRAS DEVANT LE PALAIS

Allons-nous-en, sortons bien viste

De cet espouvantable giste?

Nous irons tout droit dans la cour,

Nous tournerons tout à l'entour,

Auprès d'un vieux marchand de brosses,

Afin d'esvitcr les carrosses,

Car voicy l'heure de midy,

Et c'est aujourd'huy samedy :

Nous trouverons cinq cens charrettes,

Des tombereaux, et des brouettes.

J'appréhende fort l'cmbaras...

Allons viste, car tu verras.

Qu'il nous sera presque impossible

De sortir de la presse horrible

Que nous rencontrerons là-bas.

Allons, suy-moy donc pas à pas?

Morbleu! voilà quelqu'un qui crie!

Tout cela n'est pas raillerie; J'entends qu'on dit : « Je suis blessé ! Ha! mon Dieu! j'ay le bras cassé! »

Voyons que c'est, je t'en supplie?

PARTS RURLESOIE. 1î:'3

Sans doute, c'est quelque folie ; Peut-estre quelqu'un s'est battu !

Allons donc le smvoir, vonx-tu?

Malle- peste, c'est un pauvre homme, Qui crie au meurtre, qu'on l'assomme.

Voy-tu comme il saigne des dents?

Passons viste, entrons là-dedans, J'entends un sabat diabolique.

Fourrons-nous dans cette boutique :

Ce marchand le souffrira bien.

a Monsieur, nous ne gasterons rien; Souflrez-nous un demy quart d'heure - Nous n'osons passer, ou je meure!

— Là, là, Messieurs, entrez, entrez !

Vous^yous estes bien rencontrez.

Car voilà le bruit qui s'augmente.

Et tout le monde est en attente :

Personne ne srauroit passer; On est contraint de rebrousser Du costé de la grande Horloge i.

En voyez-vous un qui desloge, Et qui court en diable et demy.

Pour gagner Sainct Bartliclemy - ? "

' C'est la tour carrde, dite de l'Horloge, vis-à-vis le pont au Change; l'horloge peinte, qui existait sur la face orientale, a été rétablie de nos jours dans son ancien état.

' Saint-Barthélemy, l'ancienne paroisse de nos rois qui habitèrent le Palais, avant la construction de la Sainte-Chapelle, avait été reconstruit plusieurs fois. Cette église fut démolie en grande partie à la lin du dix-huitième siècle. On y établit sous la Républi{|ue le théâtre de la Cité et le bal du Prado. On y voit encore deux galeries voûtées qui se croisent à angle droit et qui i)araissent appartenii- à l'ancienne nef de l'église. — Ces restes ont disparu à leur tour, et l'on a construit sur leur emplacomonl le Tribunal de commerce. (A. B.)

Tout de bon voicy grand'bagarre :

Nous allons voir du tintamarre; Nous verrons des ^chapeaux perdus, Des nez cassez, des bras rompus.

Mais voicy bien la mallebosse^!

Car voicy venir un carrosse ; Nous allons voir joiier beau jeu.

Patientons, voyons un peu, S'il pourra passer à son aise.

Parmy tous ces porteurs de chaise.

Mais voilà bien pis, à ce coin :

Un grand chariot plein de foin, Auprès de la Savaterie^, Vient augmenter la diablerie.

Je vois desja qu'un Savetier Veut aller gourmer le Chartier, Car il accroche, avec sa roue.

Un tombereau remply de bou^, Et, s'il avance encore un pas, Je voy le tombereau là bas.

Ha, ha, le voilà qui renverse!

Voy-tu, voy-tu, comme il se berce?

Ha ! Dieu, le voila respandu ; Sur mon âme! tout est perdu.

11 va donner de la pratique A tous ces courtaux de boutique.

Malle-peste, quel margouillis, Quel désordre; quel patrouillis^î

' Malencontre, mésaventure.

2 C'était de nos jours encore la rue Saint-Éloi, qui avait porté le nom de la Sai^aterie ou Cavalerie depuis le treizième siècle, et qui conservait ce nom dans le peuple. Elle était encore habitée par des savetiers et des cordonniers.

' Les mots margouillis et patrouillis sont restés dans le

Une boutique renversée !

De la marchandise cassée !

On tient le boiieur au collet, Oui se gourme contre un valet.

« Allez clierclier le Commissaire?

Dit un gros vieux Apotiquaire.

Menez ce coquin en prison :

Il faut qu'il nous fasse raison. »

Cependant mes porteurs de chaise

Qui ne sont pas fort à leur aise,

Qui ne sçavent où reposer,

Et ne peuvent se soulager.

Pour trop crier et dire gare.

Commencent un autre bagarre :

Ils heurtent les uns en passant,

Ils poussent d'autres en marchant,

Mais, après avoir bien poussé, /

Un laquais, se voyant pressé,

Et n'aymant pas fort ces caresses,

Lasche un coup de pied dans les fesses

D'un des porteurs, qui, tout surpris.

Sans bien rappeler ses esprits.

Tout d'un coup lasche sa bricolle

Et fait faire une caracolle

A cette chaise, qu'il portoit,

Sans songer qu'il la renversoit,

Et plantoit son Monsieur par terre,

Tombé contre un gros tas de pierre.

Tout au milieu d'un grand bourbier.

Devant la maison d'un Barbier.

langage trivial ; le premier, avec le sens de mélange embrouillé, et le second, avec le sens de tripotage.

156 l'ARIS RlTRLFSQl'E

La dmisc estoit tonte fcndiio ;

Pour la vitre, elle estoit rompue,

Et le Monsieur s'estoit blessé

Du verre qui s'esloit cassé,

Et faisoit tant soit peu paroistre

Le bout (lu nez par la fenestre,

Honteux de se voir, comme un veau,

Coucbc tout plat dans un ruisseau •

Sa perruque estoit barbouillée,

Toute sale et toute mouillée.

Enfin, jamais Enfariné ^

Ne s'estoit veu plus estonné :

Quand il considéroit ses bottes,

11 les voyoit pleines de crottes;

H avoit perdu sou chapeau;

Il avoit traisné sou manteau,

Par un des bouts, dedans la l'ange,

Et, dans cette posture estrange.

Monsieur le Courtisan sortit,

Ainsi qu'un pourceau de son lict,

Et fut contrainct, le diable emporte!

De se sauver dans une porte,

Dix fois plus viste qu'un magot.

Sans oser jamais dire un mot,

Afin d'esvitcr la crierie.

Le sabat, et la raillerie

De tout le monde qui sortoit.

Afin de sçavoir que c'estoit.

Mais, sur cecy, survient un coclie, Lequel, voulant passer, s'acroche

^L'Enfariné, c'est le^Giles de l'ancien théâtre italien; le sot de l'ancien théâtre français.

PARTS nURI.ESQUK. 157

A deux ou trois grands chariots,

Pleins de cotrets et de fagots.

Là se commence un prcarabnle :

Le Cocher veut que l'on recule

Un Chartier dit qu'il ne peut pas

Reculer seulement un pas;

Sur cela, le Cocher s'obstine.

Et jure, en refrognant sa mine,

Que, par la mort, il passera,

Que le Chartier reculera.

Et que, s'il fait trop le bravache,

Il luy frottera la moustache.

Mon Chartier, un peu glorieux,

Luy donne d'un fouet sur les yeux.

Le Cocher, dispos et fantasque.

Descend, et, sautant comme un basque,

Se jette sur son marroquin^,

Et le traite comme un coquin ;

D'autre costé, le Chartier frappe,

Et fait en sorte qu'il attrape

Le cocher en certain endroit.

Qu'on n'ose dire tout à droit.

Lors, le Cocher hurle et deleste2

Et jure, par la malle-peste.

Par la mort, qu'il l'estranglcra,

Ou du moins qu'il le quitcra^.

Enfin, c'est un bruit dans la rue,

C'est un vacarme, une cohue :

Tous les marchands font un grand bruit;

On voit tout le monde qui fuit;

' C'est-à-dire : son cuir, sa peau.

2 Maudit.

^ C'est-à-dire qu'il le payera en môme monnaie.

Et mesme un vendeur de Gazettes, S'est trouvé pris dans des charrettes, Qui l'ont pressé jusqu'à tel point, Qu'elles ont rompu son pourpoint, Descliiré toute sa cliemise.

Et fait tomber sa marchandise i.

Un pauvre petit marmiton.

Portant un gigot de mouton, A si fort reccu sur la joue; Qu'on l'a boulversé dans la boue ; Il estoit fait comme un lutin Et comme un petit diablotin.

Et ce pauvre Marchand d'esguille, Qui se tient proche la Coquille 2, A veu tomber son estably.

Et tout son ouvrage remply D'eau, de vilenie, et de crotte ; Mesme il a perdu sa calotte ; Encore, de peur d'estre batu, Il a fallu qu'il se soit teu.

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