‹ Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle (volume 2)Chapitre 98 sur 159 · COLLETET · texte numérisé non relu

COLLETET

CURIEUX DE LA POÉfSIE BURLESQUE

Je pensois laisser échapper ce petit livret sans rien dire au Lecteur^ puisque les matières quil traite y sont si claires, qu'elles n'ont pas besoin d'explication. Mais, comme ces jours passez il vint un jeune homme me consulter sur un Ouvrage burlesque qu'il désiroit mettre au jour, que je trouvay tout à fait rempli) de mois obscènes, qui, représentant les choses trop librement, laissoient une sale imagination dans Vesprit, capable de donner un dégoust du Livre, et d'en blasmer justement son Auteur, j'ay crû qu'il ne seroit pas hors de propos de dire un m,ot icy de ce genre de Poésie, qui servira d'avis à ces jeunes poètes du siècle, lorsqu'ils s'égayeront Vesprit dans cette manière d'escrire enjoiiée. Quoy qu'il semble que le Burlesque soit une poésie si libre, qu"" il puisse renfermer tout ce qui tombe sous le sens, il a neantmoins ses règles et ses bornes aussi bien que le sérieux. Toutes choses in-

différemment n'entrent pas dans sa composition ; le beau tour ?i'j/ doit pas moins estre observé, que, dans Vautre, la tissure, le choix des mots, la rime, la césure, et toutes ces belles parties qui nous font appcllcr un Po'éme accomply, quand elles s'y rencontrent. Que nos nouveaux grimpeurs du Parnasse ne nous fassent donc plus le Burlesque si facile^ puisque ce nest pas le sentiment des grands Maistrès de Vart ; et qu'ails ne le farcissent plus de vilanies dégoustantes capables de donner de l'horreur de leurs productions. Le Poète, sur quelque matière quHl escrive, doit estre chaste, et tourner si agréablement ses pensées, qu'ail délecte son lecteur et ne le dégouste pas : Et comme m'a dit plusieurs fois cet excellent Ministre de la Justice * : « Les Muses, qui sont des filles chastes, doivent estre traitées avec modestie. » Il vaudroit mieux, selon le sentiment d'^neas Sylvius 2 , que le stile d'un Poète enjoué ne fust pas si fécond et qu'il fust moins lascif : Malo Musam sterilem quam lascivam, dit ce grand homme. A propos de quoy il me souvient d'un certain Architas, qui, se trouvant un jour obligé de prononcer en vers une parole moins honneste que n'exigeoit sa modeste pudeur, aima mieux l'escrire d'un charbon contre la muraille, que d'en remplir les oreilles de ses Auditeurs. Plust

» Monsieur Daubray, lieutenant civil. (Note de l'Auteur.) — Antoine d'Aubray était le frère aîné de la marquise de Brinvilliers et fut la seconde victime de cette trop célèbre empoisonneuse. Il mourut en 1671, et fut enterré dans l'église de l'Oratoire, rue Saint-Honoré.

2 iEnéas Sylvius Piccolomini, théologien, orateur, canoniste, historien, géographe, poëte, fut pape sous le nom de Pie II mort en aa(H.

à Dieu que nos folâtres^ Vimitassent, On ne verrait pas nos bibliothèques si remplies de fadaises^ et nos Magistrats ne seroicnt joas obligez d'en défendre la lecture et de les condamner aux flammes publiques. Cest une impertinente raison à ces Auteurs de dire qu'ils ont veu de pareilles exprès^ sions dans les livres imprimez ; comme si, pour voir le mal, on estoit obligé de le suivre. Qu'ils consultent ceux qui ont excellé dans ce genre d'escrire, qui n^est en usage que depuis quelques années, et dont mesme on ne fait plus guère d'estat, tant il a esté corrompu par ces nouveaux venus de la Republique poétique: Gilles Ménage 2, Scarron 3, Loret * et quelques autres de leur force, sont des hommes que Von peut imiter. J'ay toujours profité dans la lecture de leurs Ouvrages; et si faij acquis quelque

' Les poètes erotiques se qualifiaient eux-mêmes de folâtres Un recueil de leurs vers est intitulé : La Muse folâtre recherchée des plus beaux esprits de ce temps (Rouen, 1603, 3 vol. in-24). Ce digne prélude da Parnasse satyrique fut réimprimé, plus de six fois, malgré les arrêts du Parlement contre Théophile et ses complices.

2 François Colletet, en citant Gilles Ménage parmi les maîtres de la poésie burlesque, fait sans doute allusion à quelque poëme que ce savant illustre n'avait pas publié sous son nom. Ménage, né à Angers en 1613, mourut en 1692. 11 était plus connu par ses ouvrages d'érudition et de critique que par ses folâtreries.

3 Paul Scarron, né en 16IO, mort en I66O, avant la publication du Tracas de Paris, était le chef de l'école du Burlesque, qui ne tarda pas à disparaître avec lui.

* Jean Loret, auteur de la Gazette burlesque qu'il publia régulièrement jusqu'à sa mort, n'était pas apprécié de son temps comme il l'est aujourd'hui, où l'on a, pour ainsi dire, découvert la finesse, la malice et la bonhomie de sa muse familière. 11 mourut assez misérable, en 1665, au moment où le Tracas de Paris venait de paraître. Voy. l'excellente édition des Gazettes de Loret, publiée par MM. Ed. V. de La Pelouze et J. Ravenel.

23i AVIS AU LECTEUR.

facilité dans mon expression, qui ne déplaist pas aux honncstes gens, je la leur dois, après celle que fay reçue de la Nature. On en pourra voir quelque petit échantillon dans cette Description nàive de la ville de Paris, qui n'est pas le meilleur de mes Ouvrages, mais qui n'est pas le moins divertissant. Je ne l'axj fait, selon ma coutume, que pour me délasser d'un autre sérieux, qui sert d'entretien aux Ames dévotes i. Ainsi doit on meslanger ses productions, et garder dans le gay comme dans le sérieux les règles honnestes et civiles que nous enseigne la Morale, Adieu.

1 II est probable que François Colletet veut parler de son ouvrage intitulé : Apologie de la solitude sacrée ou abrégé delà vie des Reclus du mont Valérien et de Senart, et autres choses curieuses concernant cette montagne (Paris, 1662, in-i2). Au reste, François Colletet se piquait de consacrer sa muse à la religion et à la morale, comme pour expier les folâtreries poétiques de son père Guillaume, un des éditeurs du Parnasse satyrique.

ou

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