LES FILOUTERIES DU PONT-NEUF
Sois-je })endu cent fois sans cord(\ Si jamais plus je vais chez vous, Maistresse Ville des Filoux, Et si je me mets plus en ]i;viie D'aller voir la Samaritaine S Le Pont JNeuf -, et ce grand Choval ' De bronze, qui ne fait nul mal, Tousjours bien net, sans 'qu'on restrillo (Dieu me damne, s'il n'est bon dril'e) : Touciiez-le tant qu'il vous plair.t.
Car jamais il ne vous mordra :
Jamais ce Cheval de parade N'a fait morsure ny ruade.
Vous, rendez-vous de charlatans.
De filoux, de passe-volans,
Pont-Neuf, ordinaire théâtre
De vendeurs d'onguent et d'emplaslre,
Séjour des arracheurs de dents,
Des fripiers, Libraires, Pedans,
Des chanteurs de chansons nouvelles'*,
^ Voy. ci-dessus, Paris ridicule, u" xlv el le» noies.
- Vn^ ci-dessus, Paris rid., n°' xi.ii, xLni,xuv el les notes.
■• Voy. ci-dessus, Paris rid., n"' xi.vi, xlvu et les notes.
■* Voy. dans les Aventures burlesques de Dassoucy, publiées p:i M. Emile Coloniiiey {B.bl. (jauloise\, de curieux détails sur le Sa voyard et sur le> chantres du pont Neul'.
l'AKI 8 BURLESQUE. 95
D'entreiuetteuis de Damuiselles, Do coiipe-bourses, d'Argotiers, De Maisties de snles mestiers, D'Operateurs et de Chymiques, Et de Médecins spagiriques, De lins joueurs de gobelets, De ceux qui rendent des poulets.
i( .ray, Monseu, de fort jjon remède, Vous dit l'un, (jamais Dieu ne m'ayde!) Tour ce nial-la que vous sçavez?
Crovez-uioy, Monseu, vous pouvez Vous en servir, sans tenir chambre.
Voyez, il sent le musc et Pambre :
C'est du mercure préparé, Et jamais Ambroise Paré Ne bailla remède semblable. »
— « Cette chanson est agréable, Dit l'autre, Monseu, pour un sou ! »
— « La, hé! mon manteau, ha, filou !
Au voleur, au tireur de laine ! »
— « Ué, mon Dieu, laSamaritiu'ne, Voyez comme elle verse l'eau,
Et cet Horloge, qu'il est beau !
Escoute, escoute, comme il sonne :
Dirois-tu pas qu'on carillonne?
Regarde un peu ce jacquemard / Teste-bleu, qu'il fait le monard ^ I Tien, tien, ma foy, aga, regarde, 11 est fait comme la Guimbarde-,
' Ce mot n'a éli; recueilli lUins aucun iliclionnaire. Nous croyons i|u'il ^iiiuiUe : qui fait la grimace, la moue. Peut-être l'aut-il lire iiioniard; île momoii, mouie, etc.
* Outil (le inuiiui-ier, e pèco de rabot qu'on |iroiuène dans une rainure avec un mouvement régulier et machinal.
94 l'AlilS BURLESQUE.
Paidy, c est pouj; estre estonnez :
Il f'rape l'heure avec le nez *. »
Voyons ces tireurs a la blanque- , Qui, pour ornement de leur Lanqiie, Ont quatre ou cinq gros marmousets Plantez dessus des tourniquets, Tenans en main une escritoire, Faite de bois, d'os ou d'yvoire, Un peigne de plomb, un miroir Garny de papier jaune et noir.
Des chausse-pieds, des esguillette^, Des cousteaux pliants, des lunettes.
Un estuy de peigne, 'Un cadran.
Barbouillez avec du saffran ; De vieilles Heures Nostre-Dame A l'usage d'homme et de femme, Moitié françois, moitié latin ^; De vieilles roses de satin ; Un fusiH garny d'allumettes.
Deux ou trois vieilles savonnettes, Une tabaquiere •"' de bois, Une visse à casser des nois, Un ])etit marmouset d'albastre,
' Le jocquciiuird, qni sonnait, les heures ii l'horloge do la Sunial'ilaine, était alors assez céli-hre, pour que Scarroa ait public plusieurs épitres hurlesque» dans lesquelles il lait parler ce marmouset de fer, qii'on supprima en 1712, lorsqu'on l'oconstruisit la Samaritaine.
- Loterie ; de l'italicii hidueii.
■• Depuis la lin du sciziruie siècle, on ne n'imprimait plus les Heures de Noslre Diime en françois et en luliii. ornées de lij;. en bois et de ùellcs lUsIoirrs, qui avaient eu de si nombreuses éditions chez biuioii Vostre, Antoine VeranI, Pigouchcl, Kcr\er, etc.
* Briquet.
^ On ne di-ail pa.-. encore /a^a/it'/r, qui s'éloigne de l'étymologic, taOdC.
PARIS BIRLESQL £. 95
Des gans blanchis avec du piastre.
Un mescliant cliappeau de castor,
Garny d'un cordon de faux or,
Une fluste, un tambour de Basque,
Un vieux manchon, un meschant masque.
« Çà, messieurs, mettez auhazard!
On tire deux fois pour un liard!
(Dit ce coquin, dans sa boutique,
Vestu d'un habit à Fantique,
Qui peste contre les passans
De ce qu'il n'a point de marchans.)
Pour un sou, vous aurez six balles !
Dit ce marchand d'estuis de balles;
A moy, Monseu ! Qui veut tirer,
Avant que de me retirer?
Çà, chalans, hazard à la blanque :
De trois coups personne ne manque !»
LES E.MIIETIENS 1) r> i-ASCU.\.
l*ardy, voicy quelque nigaut :
C'est un Gascon, ou peu s'en faut.
Abordons-le : « Monsieur, je pense Estre de vostre connoissance?
Je crois vous avoir veu h Mets?
— Ponrroit- bien cUre, Monsu ; wa/.s Qui eslea-twus, ne bons dcsplaise ?
— Monsieur, on me nomme saint Biaise
— Demeurez, par la bertu bien !
Je bous aij beu en quauque lieu :
Dion me dane, c'est en Glande,
A Bolduc, ou bien da)is Oslende.
— Dans Ostende, pardonnez-moy.
— Attendais, fij suis, par ma foij ; Cest put estre en la Calhalongnc .^
9G PARIS BU RLE. SQUE.
— Non, non, Monsieur, c'est en Cascongne.
— Parbleu, bous dites bray,fen suis.
}]ais où est-ce que je bons bis ?
— Je ne sçay pas, mais il me semble D'avoir fait un voyage ensemble.
— Cap de biousl sans tant vadiner, Jou menbauvien lou débiner;
Il faut que ce soit à Mirande, San Macary, ou vien MarmandeK
— Sur mon ame, je n'en s^y rien, Mais pourtant il me semble bien Que je connois vostre visage.
Venez, parlons-en davantage, Faisons un tour : nous causerons En lieu moins sujet aux affrons; Vous vous pourriez trouver en peine.
Où logez-vous, que je vous meine
Chez vous, Monsieur? Que pensez-vous?
Ce pont est farcy de filoux-.
— On le dit, mais j'attens mon frère : Il est allé chez son veau Père.
— C'est bien fait, mais, en attendant, Gare la bourse cependant.
— Ma vourse, mordy, malle-peste :
Peu cap de bous, je bous proteste.
— Aga, bé, que dit ce badaut?
' l'roverl)e gascon qui léunil les noms de trois petite? ville; tic • iascogne : Mirande (Gers, Saint-Macaire ^Gironde) et Marmande ^Lot-et-Garonne).
* « Quant aux voleurs, ditCoUetet dans son ouvrage intitulé: Im Ville de Paris 167ÎM, on les craint à présent si peu, chose étonnante, que sur le l'ont Neuf où il n'y avoit point de sûreté passé quelques heures, on y marche à présent avec aussi peu de crainte qu'en plein jour, par l'augmentation qui s'est faite des compagnies du guet qui marchent à toutes heures et qui conduisentmcsmc cliez elles les personnes égarées ou qui se trouvent prises de vin ou de quelque autre accident. »
PAUIS BURLESQUE. 97
— Cesl bous qui estes le nigaiit !
liendez-moij ^ on je bous assomme?
Mais bous n'estes pas Gentil-homme !
Je ne me bats pas contre bous. »
Ce passe-temps n'est-il pas doux?
Frottez-vous-y! Mais, vous, Rivière.
Où l'on voit mainte lavandière, Noyez-moy, si vous m'y trouvez, Vous, Seyne, l'esgoust des privez' D'une si grande et sale Ville '
l'assons maintenant dedans Tlsle-:
Voyons ce qu'on t'ait dans ce lieu, Où je croy qu'on tromperoit Dieu, Dans ce pervers siècle où qous sommes, Ainsi qu'on y trompe les hommes.