LES GALANTERIES DU PALAIS
Et puis, entrons dans le Valais^, Où nous verrons que Rabelais N'a point dit tant de railleries. Qu'il s'y fait de friponneries :
Nous y verrons de fins trompeurs, D'illustrissimes affronteurs.
* Auliefois, lapluput de:5 {o=^es d'aisance, dans loiUes les Jiiaisons voisines de la Seine, communiquaient avec la rivière, soit jiar des conduits souterrains, soit à travers les terres. Ce fut à partir du règne de François l"que la police exigea que les fosses ne laissassent plus échapper les matières solides ou liquides ; mais il fallut plus de deux siècles pour obtenir l'exécution de celte mesure de salubrité publique (Fy;/. ci-de>sus Paris rid., n" l).
- L'ile de la Cité, (lu'on appelait alors l'Ile du Palais. [Yoy. cjàcisus Paris rid., u-lm.)
5 Voy. ci-de;sus Pana rid., u" l\, lvi, lui, et le? aotcà.
98 PARIS BlJliLESQUE.
Allons y voir la grande presse De gens, allans, venans sans cesse, Ou'on y voit presque tous les jours :
Là, les courretieres craraours Font mille tours de passe-passe.
Le mal s'y fait de bonne grâce :
Les plus sages y sont trompez.
J'en sçay qui furent attrapez, Allans, un jour, par raillerie, Faire un tour de la Gallerie Du Palais*, où Ton fait ces coups.
« Çà, Monseu, qu"achepterez-vous ?
Dit une belle librairesse.
Venez voir une belle pièce.
Les Heroynes de Du Bosc'-'?
J 'ay les œuvres de Parabosc ^ ; Tenez, voicy VHonneste Femiiw'' • Venez iey, tenez, Madame?
V^oilà les œuvres de Caussin ^ :
J'ay des Heures, de papier fin:
Elles sont à la Chanceliere^,
' l'iijiTc Corneille a fait, en 16ô4, une coiucdie qlii jjoitc ce litre, )i.ircc (juc c'est le lieu de la scène. Celte galerie, qui a subsisté, liioii dégénérée de son ancienne splendeur, jusqu'en 1852, se nommait aussi In Galerie niiirchaiule.
* Cet ouvrage, intitulé : Les Feiiiaies héroiquefs comparées avec 1er. iienis, par Pierre Du Bos<', tliénlogien normand, parut d'abord en 1644, in-4, et fut réimprimé plusieurs foisi
'' Ce sont sans doute les ouvrages iRime, D'rporti, orrero Sorelïe et J^tlere amorcne) de Girolamo rarabosco, souvent réimprimés au seizième siècle en Italie, mais non traduits en français.
* VHiinnrsle Feninie, par Pierre Du Dose, publ. avec une préfa« c liar d'Ablancourt (1652), in-S, et souvent réimprimé.
^* La Cour salnle, de INicolas Caussin {i vol. in-l'ol.\ l'ut réimprimée troi> ou quatre fois à cette époque (1657, 1643, 1655); Ids autres ouvrages du même auteur étaient alors très-recherchés.
** Ce sont probablement les Jleicies de P. .Moreau, imprimées avec des caractère» imitant récriture bâtarde; les exemplaires tiréï tut'
PARI? BURLESQUF. i}9
.l'ay la Cassandre toute entière * .
Voulez-vous les œuvres d'Arnaut - ?
J'ay bien icy ce qu'il vous faut.
Monseu, cherchez-vous quelque chose .' J'ay les pièces que Belle-rose Conservoit le plus chèrement :
Je les ay eu secrètement.
Depuis qu'il est hors du Théâtre '.
Avez-vous veu sa Cleopastre^'?
C'est une pièce qui ravit, Sur tout quand Antoine la suit.
Voulez-vous voir la Galatée '^?
La Niobé^, la Pasitée',
La Mort de César ^, Jodelet",
papior fin t'-taicut plus grands que les autre^. On appelle encorfpapier à ta chaiicelierr\o papier à leUre, de grand format, semblable à relui qu'on employait pour adresser des requiHes au chanrelier.
* La Citsuandre, de La Calprenède (16i-2-44, 10 vol. in-8), était alors le roman en vogue; il fut réimprimé en .1648, 1654, 1660.
- r.e sont les Œuvres chrctieiine.s d'Arnaud d'Andilly (1644, in4..
'• lie passage nous apprend que le comédien Cellerose ^Pierre Le Messier, dit i, de l'Hôtel de Bourgogne, possédait une belle collection de pièces de théâtre, qu'il vendit longtemps avant sa mort, arrivée en 1670.
* 11 y avait plusieurs tragédies de ce nom. Celle dont il est question ici doit être la Cléopâtre de Benserade, dédiée au cardinal de Richelieu, jouée et imprimée en 1656, in-i.
^ La Galatée divinement iléhrrée e>i une pastourelle en cinq actes, de Jacques de Fonteny, confrère do la Passion ; elle fut imprimée en 1587, dans un recueil intitulé : Les Ressentiments de Jacques de Fonteny, pour sa Céleste, in-1'2.
'■' Tragédie en cinq actes et en vers, avec des chœurs, par Frenicle, imprimée en 1652, in-8.
~ Tragi-comédie, de Pierre Troterel, sieur d'.4ves, imprimée en 1624, iu-S.
** Quoiqu'il y eût plusieurs tragédies sur ce sujet, nous pensons qu'il s'agit ici de celle que Georges de Scudéry fit représenter avec succès et imprimer en 1656, in- i.
'■• Le Jodelel ou le Maitre valet, de Scarron, représenté et irn-
inO PARIS BLT.I.ESQUF.
Le Cinna^, le Maistre valet.
Tout le recueil des Comédies ; Voicy de belles Tragédies (Ju'on a faites depuis deux jours.
J'ay bien encore les Amours Du Priyice de la GrancC Bretagne '- Voicy les Essais de Montngne^.
J'ay bien quelque chose de beau :
n'est Davila, couvert de veau, En beau papier, beau caractère'^.
Monseu, voicy bien vostre affain»:
J'ay tout Raljlais et l'Agrippa •*, Sans qu'il y manque un iota...
(l'est pour porter a la pochette, Mais je vous le vends en cachette.
J'ay Charon, non pas des nouveaux ; Le mien est de ceux de Bourdeaux
primé en 1645, in-4, a donné le type du personnage, lequel reparu depuis dans plusieurs autres piites ; mais, comme le Muilre vulcl qui figure dans le vers suivant ne peut Tire que cette même pièce, il faut que Berthod ait voulu citer ici le Jodelet as'rolonue d'Antoine Le Metel, sieur d'Ouville, comédie imprimée en 1646, in-4.
' C'est le Cinna de Pierre Corneille, représenté et imprimé eii 164^, in-4.
- Voici le titre de ce roman : La Galalée ou les Aventurer du prince Astyages, hisio.re de nostre temps oii sous noms fcinls sont représentez les amours du Roij et de la Reijne d'Angleterre, par A. Piemy. Paris, 162>, in-8.
'' Les Essais furent réimprimés cinq ou six fois, de 1656 à 1652.
* Histoire des guerres c viles de France, trad. de l'italien de Davila, par Jean Baudoin. Paris, 1644, 2 vol in-fol.; plusieurs réimpressions.
^ Le Rabelais n'avait pas élé réimprimé depuis le commencement du siècle, mais les anciennes éditions étaient fort communes. On voit ici qu'elles se vendaient en cachette, de même que le Baron de Fœnesle, par Agrippa d'Aubigné. ( Yoij. l'excellente édition de ce chef-d'œuvre, publiée par M. Mérimée dans la Bihl. Etzevirienne àe M. Jannct.)
** C'est le Traité de la Sagesse, de Pierre Charron, l'émule de Montaigne. Les éditions de Bordeaux (Millaniies, 1601) renfei-nieiil
PARIS BUr.LF.SQl'F.
J'ay céans V Histoire secrette^ :
C'est une pièce fort bien faite.
J'ay bien quelque chose de prix :
La Doctrine des beaux esprits -.
3Ionseu, si vous estiez un honnne Pour y mettre une bonne soninie, Je pourrois vous en faire part :
Je 1 ay dans un coin à Tescart.
C'est bien une pièce fort bonne ; C'est pour cela que la Sorbonne A tretous nous a deffendu, Sous la peine d'estre pendu.
D'en imprimer aucune chose :
Ainsi personne de nous n'ose Dire qu'il a ce livre icy, Mais, [lour celuy-là que voicy.
C'est l'original, sur mon ame ! »
— « Approchez-vous icy, Madame?
Là, voyez donc, venez, venez,
Voicy ce qu'il vous faut, tenez I
Dit un autre 3Lirchand qui cj-je
Du milieu de la Gallerie.
J'ay de beaux masques, et de beaux glans,
De beaux mouchoirs, de beaux galans ^ :
Venez icy, Mademoiselle,
plusieurs passage? qui ont été supprimés ou adoucis dans les éditions de Paris.
^ ISous n'avons pas découvert quel était cet ouvrage.
- Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, combattue pa- François Garasse (Paris, IGii, in-4). Le sieur Ogier ;.yant répondu à cette furieuse attaque par le .liiyement et censure, du livre de /•'/ . Garasse, la Faculté de théologie intervint dans le déjjat, et condamna comme scandaleux l'ouvrage du fougueux et moi-dai.t je- -^uite. On voit ici que tous les livres du P. Garasse étaient à l'index.
^ On appelait ainsi des nœuds de rubùns que le» lionnnt» d le femmes de qualité aUnthaicnt à leurs habits.
102 l'AHIS Rl-RIESQUr;.
J'ay tlebellissiiTJo dentelle,
Des points coupez * qui sont fort beaux.
De beaux estuis, de beaux cizeaux,
De la neige 2 des plus nouvelles:
J'ay des cravates les plus belles.
Un manchon, un bel éventail,
Des pendans d'oreilles d'émail,
Une coëffe de crapaudaille^;
J'av de beaux ouvrages de paille. »
— « Monseu, dit un autre, voicy (]e qui ne se trouve qu'icy, Des cousteaux à la Polonoise, Des collets de buffle à TAngloise, Un castor qui vient du Japon.
Venez voir un feutre fort bon, Il est excellent pour la pluye :
C'est de ceux qu'on porte en Turquie; Des canons*, des bas à botter.
Monseu, voulez-vous achepter? »
^lais escoutons cette marchande :
« Monseu, j'ay de belle Holande, Des manchettes, de beaux rabats.
De beaux collets, de fort beaux bas.
Aclieptez-vous quelque chemise?
Voicv de belle marchandise !
Venez, monseu, venez à moy, Vous aurez bon marché, ma foy? »
Allons, Inissons la Gallcrie,
1 Points d'Alençon ft points de Venise, dentelles en ai:>ijlication. - Dentelle légère laite au métier.
^ Corruption du mot fr^/^Of/fl/'//^', crépon, gaze. * Amples hauts-de-chan^ses, qui jouent encore leur rôle dans les Vréc'ieuses ridicules de Molière.
PARIS BURLESOl'E. IOj
Voyons une nutre droslerie.
Vien, vien, siiy-moy, passons icv.
Tu connoistras un racourcy
De TEnfer, en sa piperie :
Tu trouveras la tromperie
Des Advocats, des Procureurs,
Qui fourbent* les pauvres plaideurs.
Hé bien ! nous voicy dans la salle - : Dirois-tu pas que c est la Halle?
Escoute un peu quel beau sabat :
Regarde un Laquais qui se bat Contre un vendeur de pain d'espice ?
Tien, tien, vois-tu pas un qui pisse Contre un pilier? Ha ! par ma foy.
Tout droit sous l'Image du Roy!
Regarde, voy ce pauvre Prestre, Accoudé sur cette fenestre, Tenant un fagot ^ de papiers, Qu'il montre à des fesse-cahiers :
Sans doute il plaide un Bénéfice.
Mordy, voy donc? Escoute un Suisse, Comme il parle à sou Rapporteur.